Napoléon Bonaparte, la gloire des Français, l’assassin de Toussaint Louverture…

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François-Dominique Toussaint Louverture (9 Mai 1743 – 7 Avril 1803)

Durant les dernières semaines de sa vie, Napoléon Bonaparte pensait de temps en temps à Hannibal Barca. Il relisait ou écoutait des récits tragiques sur la chute de Carthage. Peut-être, l’empereur voulait-il que la fin de son exil à l’île Sainte-Hélène ressemblât à celle du grand héros de la cité carthaginoise. Comme vous le savez, Hannibal se suicida, dans le but de priver ses ennemis, les Romains, du plaisir de le tourner en dérision. De le ridiculiser. De l’humilier. L’arme du suicide est souvent utilisée par les grands chefs militaires pour disparaître dans la dignité, pour mourir de manière honorable, après une cuisante défaite sur le champ de bataille. Les samouraïs s’éventraient avec leur sabre ou leur poignard : c’est ce que l’on appelle « faire son hara-kiri ». Adolf Hitler ne termina pas son existence comme Benito Mussolini. Il se tira lui-même une balle dans la tête. Alors que pour Benito Mussolini, la honte l’accompagna aux barrières des ténèbres. Son cadavre, comme celui de sa compagne, Clara Petacci, fut profané par les partisans le 28 avril 1945 à Giulino di Mezzegra, en Italie. Le « Duce » n’eut pas le temps d’accomplir l’acte ultime sur lui-même, c’est-à-dire par lui-même.

Quelques jours avant de rendre son dernier soupir, l’empereur déchu des Français déclara : « Bientôt, je serai oublié. Si un boulet de canon, lancé du Kremlin, m’avait tué, j’aurais été aussi grand qu’Alexandre et César… au lieu qu’à présent, je ne serai presque rien [1]… » Ce ne fut pas la mort qui préoccupait Napoléon Bonaparte. Mais plutôt, comment le moment fatidique allait se présenter à sa porte, sur cette île éloignée du monde, coupée des membres de sa famille, qui livrait son corps et son âme aux démons de l’ennui. Les héros, on les voit même dans les livres, au théâtre, au cinéma, ne meurent pas souvent dans leur lit. Nous connaissons, presque tous, le courage, la bravoure de Napoléon Bonaparte sur les champs de bataille. Il partageait les risques de ses soldats. Il s’exposait aux tirs des canons, le plus souvent, comme eux. Alexandre le Grand, non plus, n’est pas mort au combat. Il fut emporté par la maladie à l’âge de 32 ans. Jusqu’à présent, la médecine n’est pas arrivée à se mettre d’accord sur les causes réelles du décès du fils de Philippe II de Macédoine. Certains chercheurs parlent de paludisme, d’autres de fièvre du Nil, de maladie neurologique auto-immune, d’ulcère d’estomac… Vraisemblablement, Napoléon voulait ressembler au fils d’Olympias, Alexandre le Grand; c’est-à-dire : laisser son nom à la postérité comme l’un des plus grands conquérants de tous les temps. Mais Blücher, à Waterloo, stoppa son rêve, son élan et ses ambitions.

Comme Alexandre le Grand qui fit de bonnes études sous la direction de son précepteur Aristote, Napoléon comprit très tôt que le chemin de sa réussite passait par une bonne formation académique. Il dévorait les livres de trigonométrie, de physique appliquée, de chimie, de mathématiques… L’essayiste russe, Dimitri Merejkovski rapporta l’un de ses témoignages dans son ouvrage « Le roman de Napoléon », à la page 43 : « Savez-vous comment je vivais? C’était en ne mettant jamais les pieds ni au café, ni dans le monde; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps. Pour ne pas faire tâche parmi mes camarades, je vivais comme un ours dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres? Par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance [2]? »

Napoléon Bonaparte

Et à sa mère, Napoléon déclara un jour dans une lettre : « Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie; cela est incroyable. Je me couche à dix heures et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour. Cela fait très bien à la santé [3].» Tout prédestinait le fils de Maria Letizia Bonaparte à une carrière politico-militaire spectaculaire. Nous hésitons à écrire extraordinaire. Il n’y avait pas de place dans le cœur de Napoléon pour la pitié. Sur la quatrième de couverture du livre de Merejkovski, nous lisons : « Orgueilleux,  insatisfait, fils et fossoyeur de la Révolution, Napoléon se bat au nom d’idéaux de liberté, met l’Europe à feu et à sang, élève la France malgré elle avant de la plonger dans la misère et l’anéantissement. Car Napoléon est l’ambition humaine, vécue jusqu’à l’extrême [4]. » Pour satisfaire son orgueil personnel, l’Empereur vaniteux, arrogant, hautain, dédaigneux pouvait sacrifier la moitié de ses soldats au combat. Ce belligérant impassible, inexorable, impitoyable et prétentieux était incapable du moindre élan d’humanité envers autrui. Devant les cheikhs du Caire, lors de la campagne d’Égypte, il claironna : « Souvenez-vous que je marche accompagné du Dieu de la victoire et du Dieu de la guerre. » C’est l’armée indigène, commandée par Jean-Jacques Dessalines, qui viendra enlever définitivement ces mots de vantardise de la bouche du général, avant sa défaite à Waterloo. Bonaparte confondait le Bon Dieu avec le Diable. C’est le dernier qui marchait à ses côtés. Au moment de son trépas, il poussa un grand cri et prononça deux mots : « France…! Armée! » Puis rendit l’âme dans les bras du comte Charles de Montholon, son exécuteur testamentaire, son homme de confiance. Dans ses délires, il ne citait pas le nom du général indigène Toussaint Louverture qu’il avait condamné à la souffrance mortelle au fort de Joux, dans les montagnes du Jura. Il ne pouvait certainement pas oublier une déportation aussi douloureuse. Aussi cruelle. Tellement inhumaine. Cet assassinat classique d’un niveau de crapulerie nauséeuse restait probablement éveillé quelque part dans sa mémoire bouleversée, à moitié éteinte par le chagrin et la nostalgie de Paris. Peut-être, entendait-il encore résonner ces cris agaçants, cette voix autoritaire et fière qui n’avait pas cessé de déchirer le voile de la nuit frileuse et grinçante, jusqu’à sa complète extinction : « Bonaparte, Bonaparte! Rends-moi-ma femme et mes enfants! » Lui aussi, Napoléon, aurait pu prononcer ces mêmes paroles. Louis Arnold Laroche [10] nous a laissé en héritage ce beau poème qui retrace les souffrances du Général indigène dans la prison de Napoléon, Les Plaintes de Toussaint Louverture, dont nous vous rapportons un extrait éloquent :

«Dans un sombre cachot au fort de Joux, en France
Languissait un vieux noir qu’admirait l’univers
Trahi par les Français, jaloux de sa vaillance
Le Noir fut dans ce fort jeté les pieds au fer.
Méprisant d’un consul l’atroce barbarie
Il répétait toujours:” Je meurs pour mon pays!”.
Mais une nuit, pensant au ciel de la patrie,
A sa femme, à ses fils, à ses champs de maïs
Le guerrier s’écria dans un accent sincère:
« O mon pays! Mon cœur à tes doux souvenirs,
Ne peut gémir encore sur la terre étrangère
La voûte du cachot entend trop mes soupirs.
Le général français qui fait la guerre au monde,
De son prisonnier noir connait-il les tourments?
Hélas! Il m’a jeté dans cette fosse immonde!
Bonaparte, rends-moi ma femme et mes enfants! »

L’histoire, d’une certaine façon, n’aurait-elle pas réservé la même fin à Napoléon et à Toussaint, qui défendaient, chacun de son côté, la gloire, les intérêts et les préoccupations de son peuple? Et encore, peut-on utiliser le terme « gloire » pour les malheureux esclaves qui s’étaient jetés dans une lutte acharnée contre des fauves blanches, rien que pour pouvoir rester en vie? Mieux encore : rien que pour reconquérir la dignité de l’existence humaine, selon les principes philosophiques et idéologiques de Montesquieu, de Rousseau, de Kant, de tous les contractualistes de l’époque des Lumières? Dignité : c’est bien le mot que nous cherchions. Sortir, se libérer de l’esclavage cruel, n’est point une « gloire ». C’est un « devoir » envers soi-même. Envers tous les êtres humains, qui doivent vivre libres et égaux dans la nature. Personne, aucun peuple ne doit accepter d’exister sous la domination d’un individu, d’un État, d’un gouvernement. Et c’est à partir de là que la haine a pris naissance chez Caonabo, Henri, Geronimo, Makandal, Dutty Boukman, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Sanite Belair, Claire Heureuse, Défilé, Alexandre Pétion, Catherine Flon, Capois, Boisrond-Tonnerre… Nous aussi, sommes traversés par ces mêmes sentiments d’hostilité envers ceux-là, les bourreaux qui ont assassiné la reine Anacaona, les prédateurs cannibales qui ont suivi les traces de La Santa Maria, de La Pinta et de La Niña en Amérique, les impérialistes qui nous haïssent, les néocolonialistes qui ont juré de nous détruire, pour se venger de nos ancêtres qui les ont déshonorés, « ignominisés » le 18 novembre 1803, à Vertières.

Bonaparte mourut en captivité à l’île Sainte-Hélène. Un trépassement agité. Les criminels ressassent toujours leurs forfaits, revoient toujours le visage de leurs victimes avant de traverser, comme les fidèles disent dans la religion vaudou. Enfant, nous avons entendu notre grand-mère raconter les derniers moments d’une vieille boutiquière qui habitait dans le quartier et qui ressemblait à une sorcière. Les adultes disaient qu’elle se transformait la nuit en loup-garou pour enlever les enfants dans leur lit, et les manger comme le loup de Gubbio. Un jour, la sexagénaire était « in articulo mortis » (à l’article de la mort). Elle s’agitait et délirait. Elle répétait dans un état d’inconscience les noms de tous les gamins disparus, qui avaient subi sa malfaisance mortifère. Une mère de famille rapporta même devant nous que la vieille avait cité le nom de sa petite fille décédée mystérieusement à l’âge de 6 ans.

L’empereur dictateur avait vu juste. L’historiographie mondiale ne le compare pas à Alexandre le Grand et à Caius Julius Caesar Divus dit César. Le « Monstre » dort dans les ténèbres comme un vulgaire conquérant, un Néron qui utilisait les chiens, – à la place des lions –,  pour faire dévorer les esclaves africains de Saint-Domingue, avant l’aboutissement glorieux de l’insurrection armée conduite par Jean-Jacques Dessalines.

Buste en bronze de Toussaint Louverture, œuvre du sculpteur haïtien Ludovic Booz, offert à la ville de Bordeaux, France, en 2004 par la République d’Haïti.

La France a toujours fait semblant d’oublier ses redevances envers l’Afrique et l’Amérique des Indiens. Et également envers Haïti qui fut contrainte de lui verser 90 millions de francs or, après la proclamation de l’indépendance.  C’était le prix à payer par Jean-Pierre Boyer en 1825 à la France de Charles X, pour obtenir l’acte d’affranchissement et de ce fait, éviter que le jeune État ne retombât dans une guerre ruineuse, qui lui eût coûté sa Liberté, sa Souveraineté  et son Honneur. Les malheurs de la jeune République n’ont-ils pas commencé avec cette imposition malveillante et onéreuse? Elle n’avait pas les moyens d’y faire face. La loi  de la guerre, qui prévalait depuis la genèse de l’univers, avait changé pour Haïti. Uniquement pour l’État dessalinien ! Le « vainqueur », menacé par les puissances esclavagistes européennes, y compris les États-Unis en Amérique du Nord, accepta d’indemniser le « vaincu », l’État français ! Quelle stupidité ! Alors que Napoléon Bonaparte, le monarque rapace, pillait les pays de l’Europe que ses troupes faméliques avaient défaits au cours de ses campagnes funestes. L’Italie, la Grèce, entre autres, figurent sur la liste des victimes, des martyrs de la France napoléonienne.

Après la grande victoire obtenue à Vertières, les nouveaux maîtres de Saint-Domingue craignaient effectivement un retour des Français dans l’île. Au lieu de mettre en place un plan de réhabilitation et de modernisation de l’agriculture, ils s’activèrent à construire des forteresses à des endroits stratégiques pour parer à l’éventualité d’une attaque militaire venant de l’extérieur. Ils se préoccupaient surtout de la protection et de la conservation de leurs acquis sociaux et politiques. Les plantations fertiles des colons, – faudrait-il l’oublier –, étaient réduites en cendres durant les opérations insurrectionnelles. Le mot d’ordre fut : « Koupe tèt, boule kay. » (Décapitez les Blancs esclavagistes et incendiez leurs demeures). La reconstruction, la modernisation du territoire et l’éducation des esclaves incultes, analphabètes, – et on le comprend –, n’occupaient pas la première place sur la liste des mesures jugées urgentes, prioritaires…

Tout est « absurde » dans ce monde qui fut pourtant créé pour le bonheur, pour l’épanouissement de l’humanité. Mais quelle humanité?  Regardez autour de vous! Et dites-nous où vous la voyez, cette foutue « humanité » qui s’est dévoyée au cours des siècles pour « édéniser » une oligarchie devenue exagérément rapace et étonnamment impassible! La guerre, l’exploitation, la misère, l’asservissement, la haine et l’égocentrisme ont traversé toutes les périodes de l’existence humaine. Depuis l’Antiquité, des rois, des sultans, des empereurs, des présidents… rêvent de posséder entièrement les êtres et les choses. De régner par la force sur les mers et sur les terres. Les Mongols barbares, conduits par le petit-fils de Gengis Khan, Houlagou Khan, détruisirent Bagdad en 1258. Ils allèrent jusqu’à brûler la grande bibliothèque qui était considérée comme le lieu de départ de toutes les connaissances scientifiques qui ont fait avancer les sociétés mondiales. Le nombre de Bagdadis assassinés, massacrés atteignirent près d’un million. L’histoire du monde est triste, déroutante, pénible à remonter. Impossible de ressasser les souffrances vécues, les mauvais traitements subis par les Africains dans les plantations de Saint-Domingue, sans avoir des larmes qui nous montent aux yeux! Il ne s’agit pas d’émotivité de débilité; mais de flammes inextinguibles de révolte. Pas de frustration non plus… Nous n’encenserons jamais les Bonaparte des temps anciens et nouveaux.

Les terriens se retrouvent aujourd’hui devant le dilemme d’une « humanité » tordue, qui se montre totalement « déshumanisée » envers ses membres les plus faibles, qui se révèle aussi hideuse que le Quasimodo de Victor Hugo dans « Notre-Dame de Paris », mais sans l’âme généreuse du troublant personnage, et qui n’arrive pas à se regarder dans le miroir moral de Jean Cocteau, sans avoir envie de le briser pour cacher la honte de ce qu’elle est devenue avec le système économique esclavagiste. Depuis la légende mystérieuse de Babel, n’a-t-elle pas effectivement volé en éclats, cette « humanité » fausse, trompeuse, hypocrite et prétentieuse? Elle est divisée par les « races », les sexes, les langues, les couleurs, les continents, les pays, les villes, les bourgs, les villages, les avoirs et les pouvoirs. Comment rassembler ces « protons, ces neutrons et ces électrons humains », tellement incohérents, déraisonnables, égoïstes, haineux, félons,  sans courir le risque de faire exploser l’atome qui symbolise pour nous la terre? Si l’un est coupable d’être riche, l’autre n’est-il pas aussi coupable d’être pauvre?


Références

[1] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, Éditions France Loisirs, 2005.
[2] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, page 43, Éditions France Loisirs, 2005.
[3] Dimitri Merejkovski, Le roman de Napoléon, Éditions France Loisirs, 2005.

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