Mandat du Président Jovenel Moïse, prémices d’une crise électorale (2)

2e partie

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Le ministre des Affaires Etrangères et des Cultes Claude Joseph

Le comble de cette bizarrerie et du duel qui s’annoncent sur le départ ou non du Président Jovenel Moïse du Palais national en 2021 ou 2022, c’est la montée en première ligne de son ministre des Affaires Etrangères dans le dossier qui, en principe, ne s’occupe que de la politique étrangère du gouvernement et dans le cas d’Haïti aussi des affaires…religieuses (Cultes). Outre l’intervention du ministre Claude Joseph une semaine plus tôt auprès de l’OEA sur la question de la date de fin du mandat du chef de l’Etat, dans un courrier daté du 26 mai 2020, le ministre s’empresse d’instruire tous les responsables des Missions diplomatiques haïtiennes à l’étranger de prendre toutes les mesures utiles en vue de relancer le plus tôt possible le processus électoral devant aboutir au renouvellement du personnel politique et à l’installation du successeur du chef de l’Etat.

Dans sa correspondance aux chefs des Légations haïtiennes, le Chancelier Claude Joseph insiste sur trois points fondamentaux qui ne laissent aucun doute sur la volonté du Président Jovenel Moïse de rester en place jusqu’au 7 février 2022.  A ses chefs de Missions, le ministre Joseph écrit « Suite à la volonté exprimée par le Président de la République, Son Excellence Monsieur Jovenel Moïse, de relancer le plus tôt possible le processus électoral devant aboutir au renouvellement du personnel politique haïtien et à l’installation de son successeur à la magistrature suprême de l’État le 7 février 2022, j’ai l’honneur de vous instruire de prendre les mesures importantes suivantes :

le ministre s’empresse d’instruire tous les Missions diplomatiques haïtiennes à l’étranger de prendre toutes les mesures utiles en vue de relancer le processus électoral

1) Informer les institutions internationales ou les État auprès desquels vous êtes accrédités de la ferme volonté du Président de la République, SEM Monsieur Jovenel Moïse, d’organiser des élections libres et démocratiques en vue du renouvellement des institutions étatiques haïtiennes.

2) Faire part aux institutions internationales ou aux États auprès desquels vous êtes accrédités de la détermination du Chef de l’État de passer le pouvoir à un autre président élu, à l’échéance de son mandat de cinq (5) ans, le 7 février 2022, conformément aux prescrits de la Constitutions haïtienne.

3) Prendre toutes les dispositions nécessaires visant à obtenir l’appui politique des institutions internationales ou de vos États accréditaires au processus de renouvellement des institutions démocratiques. » Il ne fait aucun doute que le chef de l’Etat cherche dès à présent à se mettre à l’abri de la Communauté internationale qui demeure en vérité son seul vrai soutien face à ses adversaires politiques. Une manœuvre politique qui n’a pas échappé à l’ensemble de l’opposition plurielle dont les principaux partis n’ont pas tardé à monter au créneau pour dénoncer l’activisme du ministre des Affaires Etrangères et du pouvoir en général dans cette affaire du mandat du Président « La manœuvre du ministre des Affaires Étrangères dans sa note aux chefs de nos missions diplomatiques est une tentative maladroite pour induire la Communauté internationale en erreur en vue d’obtenir sa bénédiction pour une prorogation du mandat du Président jusqu’en 2022 » dénonce la Plateforme politique MACHE KONTRE qui regroupe des organisations politiques OPL, MOCHRENAH, VEYE YO, FUSION, VERITE, etc.

Ces mêmes partis politiques, dans une note de presse commune, ont aussi mis en avant l’article 134.2 de la Constitution pour la fin du mandat du Président Jovenel Moïse sans oublier de critiquer la situation désastreuse du pays sous la présidence de l’élu du PHTK « Le mandat de Jovenel Moïse prend fin, sans l’ombre d’un doute, le 7 février 2021. La mauvaise gouvernance, l’incompétence, les fausses promesses et la corruption qui caractérisent ce pouvoir ont amené notre pays au bord de l’effondrement total. La situation de notre pays se dégrade chaque jour davantage et devient de plus en plus intenable. Et c’est cette période de grande incertitude que le pouvoir a choisi pour revendiquer une prolongation du mandat du Président jusqu’en 2022 et pour donner l’impression de vouloir organiser des élections. »

La Plateforme politique MACHE KONTRE en profite pour répondre aussi à Luis Almagro le Secrétaire général de l’OEA qui s’est précipité pour apporter son support au vœu du chef de l’Etat qui souhaite prolonger son bail au Palais national jusqu’en 2022 selon justement ces mêmes articles de la Constitution. Plus institutionnels que les ONG, les partis politiques de cette Plateforme ont préféré s’adresser directement au Conseil permanent de l’OEA au lieu d’interpeller personnellement son Secrétaire général de fait ils ont écrit au conseil de décision de l’institution afin de contester la prise de position de son patron en faveur du Président Jovenel Moïse et selon eux de remettre la pendule à l’heure sur la date de son départ. OPL, MOCHRENAH, VEYE YO, FUSION, VERITE, stipulent dans leur correspondance au Conseil permanent  « Le Président Jovenel Moïse a failli à l’exigence constitutionnelle de s’assurer que les élections se tiennent aux échéanciers prévus pour éviter tout vide institutionnel. Il ne lui revient pas de décider de la fin du mandat des autres élus ni d’exiger le respect de la durée d’un mandat que constitutionnellement il n’a pas.

la Plateforme politique MACHE KONTRE qui regroupe des organisations politiques OPL, MOCHRENAH, VEYE YO, FUSION, VERITE, etc.

Il ne peut non plus parler d’organisation d’élections alors qu’il a systématiquement ignoré jusqu’à présent toutes les échéances électorales qui se sont présentées durant l’exercice de son mandat. L’article 150 de la Loi Mère stipule clairement que le Président n’a pas d’autres pouvoirs que ceux que lui confère la Constitution. Il est, à notre entendement, regrettable que le Secrétaire général de l’OEA se soit laissé abuser par les manœuvres de la Chancellerie haïtienne et a, par un tweet irresponsable, pris sur lui de prolonger le mandat d’un Président d’un Etat membre de l’organisation régionale. Nous mettons en garde la Communauté internationale et l’exhortons à effectuer une lecture attentive des prescrits de la Constitution haïtienne et du décret électoral en vigueur qui ont, d’ailleurs, été appliqués à tous les autres élus des élections de 2015-2016 » écrit la Plateforme politique MACHE KONTRE.

La curiosité dans cette affaire c’est l’engagement obligé du chef de la diplomatie qui a annoncé qu’outre l’OEA, il compte rencontrer la cheftaine de BINUH (Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti) sur la question des élections prochaines en Haïti sans oublier de mentionner qu’à l’ONU son collègue du Canada et lui auront à intervenir de manière conjointe sur la question des élections en Haïti. Bref, l’offensive diplomatique haïtienne rentre dans le cadre de ce bras de fer que le Président Jovenel Moïse sait qui va être engagé avec les chefs de l’opposition qui entendent mettre fin à son mandat dès le 7 février 2021. Sinon, il n’y a aucune raison que le pouvoir s’engage en cette période de la Covid-19 dans un processus qui, en vérité, est le cadet des soucis d’une population prise entre deux feux : la pandémie d’une maladie que personne ne maitrise en Haïti et la situation économique catastrophique à laquelle elle fait face sans aucun vrai soutien des pouvoirs publics. Dans ce débat sur le mandat présidentiel de 2021 ou 2022, comme à l’accoutumée, le Parti Fanmi Lavalas de l’ex-Président Jean-Bertrand Aristide se distingue des autres partis de l’opposition.

Malgré des positions très concordantes de l’opposition plurielle sur la fin du mandat du chef de l’Etat, le pouvoir n’entend pas pour autant lâcher prise

Le Directoire national de Fanmi Lavalas estime par la voix de Joël Vorbe que c’est un faux débat en lançant que le Président de la République est « Un inculpé. Nous ne l’avons jamais reconnu. Il doit partir avant même le 7 février 2021. Le plus tôt qu’on commence avec la transition de rupture, le plus tôt on pourra reprendre le pays en main afin de lui donner une meilleure direction et sortir sous le joug de ce gouvernement criminel. Le Président n’a aucune crédibilité pour tenter quoi que ce soit dans le pays. » Malgré des positions très concordantes de l’opposition plurielle et certaines organisations de la Société civile sur la fin du mandat du chef de l’Etat, le pouvoir n’entend pas pour autant lâcher prise et veut même décupler ses soutiens. Ainsi, quelques jours après l’intervention du ministre des Affaires Etrangères auprès de l’OEA et la réponse positive du Secrétaire général de cette organisation, le mardi 2 juin 2020, le Chancelier Claude Joseph s’est adressé cette fois au Core Group à Port-au-Prince. Cet organisme diplomatique regroupe les principaux ambassadeurs des pays occidentaux en Haïti et qui demeurent les vrais décideurs politiques dans les affaires internes haïtiennes depuis plusieurs années.

Par vidéoconférence, le mardi 2 juin 2020, tous les ambassadeurs et coopérants influents dans le pays avaient répondu à l’invitation du ministre haïtien des Affaires Etrangères : la cheffe du Bureau intégré de l’ONU en Haïti (BINUH), l’ambassadrice des Etats-Unis, les ambassadeurs du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Union européenne, le représentant spécial de l’OEA, etc. Le but de cette réunion avec ces diplomates était naturellement de leur présenter le projet du Président de la République même si le ministre avait pris soin de les introduire sur le dossier de la pandémie du Coronavirus dans le pays. Selon le chef de la diplomatie d’Haïti, « Au cours de cette rencontre, j’ai réitéré la volonté du Président d’organiser les élections visant à renouveler le personnel politique et le remplacement du Président le 7 février 2022. Le mandat du Président de la République jusqu’au 7 février 2022 n’est pas négociable. Je ne l’ai pas négocié avec des entités internationales. C’est une position arrêtée. J’ai simplement fait un plaidoyer pour le respect des règles du jeu démocratique.

Les membres du Core Group ont exprimé leur ferme soutien à l’ordre démocratique et constitutionnel en Haïti. Les diplomates du Core Group promettent d’appuyer le processus électoral devant aboutir au renouvellement du personnel politique et à l’alternance présidentielle en 2022 » a indiqué le Chancelier. Si l’OEA et le Core Groupe semblent se pencher pour la position du Président Jovenel Moïse qui souhaite un départ en 2022, l’Union européenne, elle, semble plus circonspecte et donc plus hésitante. Elle préfère garder une position plus neutre peut-être en attendant que les choses soient clairement arrêtées. Dans un communiqué daté du jeudi 5 juin 2020, l’Union européenne a seulement appelé les deux parties à se mettre d’accord afin de trouver un consensus par le dialogue et statuer sur la fin du mandat du chef de l’Etat. « La Délégation de l’Union européenne appelle à un dialogue politique inclusif entre toutes les forces vives du pays afin d’accorder les conditions nécessaires pour l’organisation d’élections libres, honnêtes et démocratiques, dans un cadre constitutionnel et législatif renouvelé qui répondent aux aspirations du peuple haïtien. L’UE réitère sa volonté de poursuivre un partenariat sincère fondé sur la confiance mutuelle et le respect d’exigences démocratiques élevées.

L’Union européenne exprime ses profondes préoccupations car la résurgence de la violence constatée dans le pays pourrait anéantir tout effort allant en ce sens. Elle appelle toutes les parties à agir de « manière responsable et constructive. » Une position qu’on aurait pu qualifier de raisonnable si l’Union européenne ne faisait pas partie du Core Groupe, cet acteur extrêmement puissant et influent dans la vie politique haïtienne, dont elle cautionne, signe et reste solidaire de toutes les déclarations. Ceux qui prennent la position mi-figue mi-raisin de cet acteur diplomatico-politique comme contraire ou à l’opposé du Core Group ou de l’OEA se trompent. C’est juste une déclaration passe-partout qui ne devrait déranger aucun des protagonistes : ni l’opposition radicale qui jubile ni le pouvoir qui croit que c’est une position correcte dans la mesure où il a toujours prôné le dialogue dans le conflit qui l’oppose à l’opposition.

À suivre

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