Logos : un mot grec qui en cache bien d’autres

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Président fèzè et madan prezidan, première fèzèz de la république.

« Gloire au logos, mes amis ! Vive la dialectique ! Que la fête commence ! Que le verbe soit avec vous ! »
Laurent Binet *

De n’avoir pas eu de cours de grec pendant mes classes d’humanité m’a laissé avec une sorte de vide qu’il n’a pas été possible de combler au fil des ans, un vide incomblable, insondable. Pour compenser cette lacune, j’ai mentalement, ingénument, enfantinement, rempli cette viduité de tonnes de divinités de la mythologie hellène: Hếphaistos, dieu difforme du feu, des forgerons et des volcans, fils de Zeus et d’Héra, frère d’Arès, d’Hébé et d’Ilithyie ;  Arès: dieu de la guerre sanglante, de la violence et de la destruction ; Hermès, dieu du voyage, des communications, du commerce, des voleurs, de la ruse, de la langue, de l’écriture, de la diplomatie, messager des dieux, fils de Zeus et de Maïa et époux de Peîtho.

En lançant mentalement Poséidon dans cette fosse à divinités, le geste m’a causé une vraie tremblade d’autant qu’il est le dieu des tremblements de terre, de la mer, des inondations, créateur des chevaux, fils de Cronos et de Rhéa, frère de DéméterHadèsHéra, Hestia et Zeus, époux d’Amphitrite.; plus je remplissais ce vide, plus il en sortait de divinités peu sympathiques du ciel grec: Phorcys, dieu des dangers cachés des profondeurs;  Égéon, dieu des tempêtes marines violentes, allié des titans, et combien d’autres au profil aussi menaçant.

Je dois avouer que d’autres divinités m’ont été bien sympa : Pasithée, déesse pa m nan, déesse du repos et de la relaxation ; Euphrosyne, déesse de la joie, de l’hilarité et de la gaieté ; Apollon, dieu de la lumière, du soleil, de la musique, des arts, de la poésie, de la pureté, des sports, de la beauté masculine, fils de Zeus et de Léto, frère jumeau d’Artémis ; et bien sûr Aphrodite, déesse de l’amour, de la beauté, de la séduction, des plaisirs et de la sexualité.

Combien je me suis senti frustré de traîner une immense lacune dans ma formation académique. C’est seulement avec timidité que je pouvais parler de l’alpha et de l’oméga de la connaissance humaine. La lettre grecque upsilon m’a toujours mis dans mes petits souliers, parce que je devais (avec difficulté) me rappeler qu’un empereur romain du nom de Claude proposa d’introduire une nouvelle lettre dans l’alphabet latin pour imiter le son grec de upsilon.

sénateur Youri Latortue, l’homme du 30% et aussi grand ‘‘méthodologue’’devant l’Éternel.

Pire pour ma mémoire, j’apprenais que l’upsilonance du nouveau son Claudin avait donné dans l’alphabet latin quatre lettres : UVW, et Y, ce dernier appelé, de façon incorrecte, ‘‘i grec’’ en français, « i grèg » en créole. Ô miséricorde ! Il me fallait retenir, à mon grand désespoir, ces nouvelles, grègantes lourdeurs linguistiques. Oh ! J’allais oublier la lettre π, cette maudite ‘pi’ que je haïssais autant que mon professeur de math habité par une idée lubique, une lubie, devrais-je dire : le calcul la circonférence d’un cercle.

Il se faisait un ‘circulaire’ devoir de définir le rayon et le diamètre d’un cercle. Il précisait que « rayon et diamètre sont liés, puisque le rayon est la moitié du diamètre et donc, le diamètre est le double du rayon ». Et invariablement, un ‘pi’ nous tombait dessus, bien blotti dans la formule A = πr2. Il fallait avaler, glòt, que « la lettre grecque pi (π) est le rapport entre la circonférence et le diamètre d’un cercle, équivalent à 3,14159265… », bien que ce nombre  me parût irrationnel, sans fin. Mais le prof s’en battait l’œil et le flanc gauche. Depuis, ma frustration   de n’avoir jamais appris le grec et ma haine des math n’ont cessé de creuser devant moi un vide dans lequel, la clémence des dieux tutélaires aidant, je ne suis pas encore tombé.

Nonobstant ma frustration ou peut-être à cause d’elle, j’ai développé ce que je pourrais appeler une précautionneuse sinon peureuse attirance, attractance, aimantance pour le mot grec ‘‘lógos’’, peut-être parce que ce terme n’a pas d’équivalent en français ; il peut en effet désigner la parole, le discours, l’énoncé, la relation mais peut aussi signifier, selon le philosophe Jean Lefranc : «rapport», «raison», «raisonnement», «définition», «argumentation. Bref, un terme krepsòl maintes fois retrouvé dans le suffixe ‘logie’. Or, un heureux hasard m’a fait délaisser les sentiers de cette krepsolitude pour en arriver à une logie haïtienne tombée de la bouche du krepsoleux sénateur Youri Latortue.

j’ai développé ce que je pourrais appeler une précautionneuse sinon peureuse attirance, attractance, aimantance pour le mot grec ‘‘lógos’’, peut-être parce que ce terme n’a pas d’équivalent en français.

En effet, après une journée de débats, les messieurs et dames de Alternative Consensuelle pour la Refondation d’Haïti, Passerelle, Mache Kontre, Fanmi Lavalas, Forum patriotique de Papaye et  Bloc démocratique pour le redressement national – un gros nom pour tuer les petits chiens –  semblaient être arrivés à une sorte de refondance en passe de devenir un bloc redressant qui traverserait la passerelle patriotique d’une nouvelle consensualité, sauf qu’il y avait quelques points mineurs à mettre au point. Selon Youri, « l’homme du 30% », il était seulement question de la ‘‘méthodologie’’ à employer pour l’éclosion d’une «Entente Politique de Transition». Gloire aux ententistes de la rénovation transitionnelle nationale !

On sait que le concept de méthodologie se rapporte aux méthodes de recherche permettant d’arriver à certains objectifs au sein d’une science ; c’est en quelque sorte la théorie de ce qu’il y a de scientifique dans notre connaissance en général. Tout suffixe ‘‘logie’’ tombé de la bouche d’un politicien, surtout véreux, immédiatement éveille des soupçons de mots pompeux et vides lancés pour cacher des feuilles pourries et couvrir un moment difficile.

Manifestement, il n’y a absolument rien d’une atmosphère scientifique quand des politiciens de la même engeance magouillante discutent de la meilleure façon d’approcher un inculpé pour lui faciliter « une sortie honorable » (sic). L’on admettra aisément que lorsqu’une poignée de politiciens assoiffés de pouvoir se réunit pour déterminer la portion de gâteau qui reviendra à chaque oppositionnant, on peut se rendre compte que la ‘méthodologie’ dont il est question se rapporte plutôt à une sorte de funambulogie si ce n’est à une gâteaulogie dont il faut surveiller la teneur en sucre pour ne pas contrarier les diabétiques, affamés, autour de la table de partage.

Bien sûr, quand j’ai entendu Youri parler de ‘méthodologie’, il m’est tout de suite venu à l’idée une autre ‘logie’ qui va au sénateur, et à d’autres politiciens comme un gant. C’est le mot phraséologie. Si en matière de linguistique, il s’agit d’un ensemble de tournures typiques d’une langue, soit par leur fréquence, soit par leur caractère idiomatique, par contre, de façon péjorative, le terme ‘phraséologie’ fait référence à un discours pompeux et vide, à un faiseur de phrases, un phraseur, un frazè, pour ne pas dire un fèzè.

Écoutez par exemple le phraséologue  Bernard Craan, l’un des ententistes consensuels à l’hôtel Mariott : « Ça ne va pas changer du jour au lendemain, mais il est évident qu’aujourd’hui, c’est une avancée significative et qui prouve à tout le monde que l’on est capable de s’asseoir et de trouver ensemble des formules qui nous permettent d’avancer». Puis, sans crier gare, phraséologiquement il se contredit : « Cette solution haïtienne sera loin d’être parfaite, on aura besoin de l’assistance internationale, mais pas de l’intervention internationale, pas de l’ingérence de l’international ».

La phraséologie pompeuse et vide de Craan est évidente : si les ententistes sont «capables de s’asseoir et de trouver ensemble des formules qui nous permettent d’avancer », pourquoi invoquer ce pressant « besoin de l’assistance internationale » ?  En fait, il s’agit de phrases, puisque Craan sait très bien que sa classe sociale, sa classe politique, depuis le 30 septembre 1991, n’a vécu que d’ingérence internationale. N’est-ce pas Gérard Latortue ? N’est-ce pas Michel Martelly ? N’est-ce pas Léopold Berlanger ? ‘‘Pòpòl’’, le président fèzè du CEP, celui qui a fait des siennes aux élections présidentielles de 2015 qui accouchèrent d’un minus à peau paysanne et  masque bourgeois, maigre comme un kaw.

Sous-jacente à la phraséologie, il y a une autre ‘‘logie’’. Il y a une psychologie qu’il faut bien pénétrer. Permettez que je m’explique.Voyez, le 16 décembre 1990, nous n’avons pas eu besoin d’ « assistance internationale ». Durant la tragique saga qui a opposé le président Maduro à une tourbe de voyous politichiens manœuvrés par Washington, les Vénézuéliens – la grande majorité – n’ont pas eu besoin d’« ingérence de l’international». Elle a eu vite fait d’enterrer Guaidó sous ses miasmes déstabilisateurs. Mais inconsciemment, Craan en a besoin.

Oui, il y a un élément de psychologie sous-jacent à la phraséologie de Craan. Il s’agit d’un sentiment de culpabilité. Car au fond de lui-même c’est ce que le mec souhaite : l’ingérence. Il le souhaite ardemment, intimement, vivement, résolument. Mais il en a honte. Le spectre ingérentiel l’assaille de toutes parts ; aussi s’empresse-t-il de se soulager  d’une étouffante culpabilité. Suivez l’étouffance et la soulageance : « on aura besoin de l’assistance internationale, mais pas de l’intervention internationale, pas de l’ingérence de l’international ». Diantre ! Pourquoi le dire deux fois de suite ? Simplement pour apaiser une (mauvaise) conscience de classe.

Bernard Craan, l’un des ententistes consensuels à l’hôtel Marriott. Solliciteur d’assistance internationale, « sans ingérence de l’international » qu’au fond de lui-même il souhaite ardemment.

J’ai utilisé plus haut le terme fèzè. Sans m’en rendre compte, il y a eu un déclic dans mon cerveau. Clic ! c’est le mot étymologie qui a fait clac dans mon cerebrum. C’est  une autre de ces ‘logies’ auxquelles je me suis intéressé. Même si m pa fò, au moins je sais que l’étymologie est la science qui a pour objet la recherche de l’origine des mots d’une langue donnée, et la reconstitution de l’ascendance de ces mots. J’admets volontiers que linguistiquement j’aurais du mal à ‘décortiquer’ le terme fèzè. Mais en alliant la pratiquologie à la réalitologie, je me sens dans mon plat. Ainsi, je peux remonter jusqu’à 1806 quand les fèzè du Sud s’étaient alliés aux fèzè de l’Ouest et du Nord pour comploter leur ignoble parricide.

Quoiqu’il en soit, Jovenel l’inculpé est un fèzè qui de nuit s’en va acheter la conscience des policiers, et sa femme Martine une fèzèz doublée d’une rizèz et d’une odasyèz qui prend l’avion vers l’Europe pour aller régler une transaction on ne peut plus louche : l’impression des cartes d’identification nationale par la firme allemande Dermalog, pour une juteuse somme de 27 millions de ‘tomates’ US. Or, madame n’a aucune qualité, aucun titre officiel pour mener une telle transaction pour laquelle la Cour des Comptes n’avait pas donné un avis favorable.

En batifolant par les sentiers du logos, j’ai fait connaissance avec une autre ‘‘logie’’ : l’éthologie. Alors là, je me suis dit : ti mal tu es pris dans les gommes, ou pran nan gonm. Me débattant dans ma gommerie, je finis par accrocher un dictionnaire. Je lis que léthologie est l’étude scientifique du comportement des espèces animales, incluant l’humain, dans leur milieu naturel ou dans un environnement expérimental, par des méthodes scientifiques d’observation et de quantification des comportements animaux. Je me suis dit : men ‘‘logie’’ pa m nan. Azou panmpanm, voici ma logie.

J’imagine alors ces messieurs et dames de Alternative Consensuelle pour la Refondation d’Haïti, Passerelle, Mache Kontre, Fanmi Lavalas, Forum patriotique de Papaye et  Bloc démocratique pour le redressement national et autres azizwèl de la même engeance, oui, je les imagine enfermés dans une sorte de vaste enclos, lâchés dans la savane de leurs ambitions présidentielles (leur milieu naturel) et soumis à une étude scientifique qui évaluerait leur comportement animal. Quel azizwellant régal pour un esprit scientifique ! Enfin, se mwen k konnen…

L’éthologie m’avait déjà coupé le souffle. Voilà que de gommerie en gommance je tombe sur une ‘‘logie’’ sacrément coriace pour mon niveau logossique : la ‘tautologie’’. Dans quoi est-ce que je suis pris, là ? Nan ki sa m pran la a ? Aragon aurait sans doute dit : « Je suis pris au filet des étoiles filantes / Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août ». Mais je le déclare haut et fort : m poko ap mouri, d’autant que je ne suis pas marin et que nous sommes au mois de novembre. Que la tautologie soit un procédé rhétorique, c’est l’affaire des tautologues, moi je suis plutôt pour la tolalitologie. On n’a pas besoin d’être un save pour comprendre cette ‘‘logie’’.

On n’a qu’à observer la basse-cour oppositionnelle haïtienne : c’est un vrai tolalito, une tolalitude de tous les instants. Ainsi, jusqu’à l’«Entente Politique de Transition» de ce mois, chaque semaine un type pondait une ‘proposition de sortie de crise’. J’en connais un, non, pas un type mais une typesse qui après s’être demandée : « Comme citoyenne avisée et  intellectuelle je me suis dit: pourquoi suis-je obligée de faire une  proposition de sortie de crise ? Il est temps que cessent la démagogie […] les compromissions et les propositions inutiles», écrit un paragraphe plus loin, sans rire : « J’ai aussi une proposition qui est un cri de cœur d’inspiration divine ». Mon BIC m’en tombe. Si ce n’est pas un pays de tolaliture, c’est quoi alors ?

Pour clore ce « twa fèy », je reviens à mon corps défendant à Youri Latortue et aux autres compères de la bande à «Entente Politique de Transition». Je me demande quelle est au juste leur infaillible méthodologie pour forcer Jomo à déguerpir. Je crains fort que Craan et ses autres asòs n’aient besoin d’une petite « assistance internationale », bien sûr « sans ingérence », avec à la carte une méthode tolalitote.

19 novembre 2019

*Laurent Binet : romancier et critique littéraire français.

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