L’Indépendance Haïtienne de 1804 : l’Histoire d’un Lieu de Mémoire Enfoui dans la Mémoire de l’Histoire !

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Place d’Armes des Gonaïves, le lieu de mémoire où a vu le jour ce rêve fondateur. Il ne se représente aujourd’hui rien dans l’imaginaire collectif des haïtiens.

Aborder les lieux de mémoire sur un angle purement métaphorique paraît possible grâce à l’intense et impérial travail de théorisation auquel se consacrent Pierre Nora ainsi qu’un groupe de chercheurs triés sur le volet. De ce travail théorique, le concept « lieu de mémoire » a connu un glissement sémantique. Si autrefois, tout ce qui se rapportait aux lieux de mémoire était considéré comme des faits physiques et matériels, aujourd’hui d’autres aspects sont entrés en ligne de compte. Les lieux de mémoire englobent aussi bien des faits immatériels qui, porteurs du sens de l’histoire, sont vénérés, et commémorés par l’ensemble de la population. Parmi ces faits immatériels, les dates qui marquent l’anniversaire d’un événement historique majeur font l’objet de commémoration nationale. Elles s’investissent, de ce fait, d’une certaine sacralité. Et leurs commémorations se font dans l’idéal de rester symboliquement attaché à l’esprit de ce passé historique et mythique qu’elles évoquent.

Comme un rituel, la commémoration devient une période de grande consécration et de communication de la nation avec son passé ancestral et historique.  Elle s’exprime sous forme d’un besoin d’enracinement dans un passé mythique et nostalgique. Pour les citoyens, elle répond à un devoir de mémoire. Du renouvellement avec ce passé surgit aussi un sentiment de reconnaissance de cet héritage social légué par les ancêtres. En les commémorant, les citoyens renouvellent non seulement leur gratitude envers les forgeurs de la nation mais aussi participent, à travers cet exercice symbolique, à la consolidation des liens sociaux intergénérationnels tout en renforçant le sentiment d’appartenance des citoyens.

Avec le temps, certaines sociétés se voient menacées. Le risque de l’effritement de leur mémoire devient de plus en plus grand, car le passé qui était sacré ne l’est plus aujourd’hui. Il est totalement remis en cause et la commémoration des dates historiques en témoigne. Elles se font dans l’indifférence totale. Elles perdent leurs sens et sont vidées complètement de leurs valeurs historiques et symboliques. Elles sont frappées de plein fouet par une forte désacralisation et, dans bien des cas, la commémoration de certaines dates se fait dans l’intention de répondre à l’exigence de la tradition historique. Cependant, s’il faut toutefois le rappeler, tout ce qui y est de la sacralité se fait absolument défaut. Comme on le constate, et ce qui pourrait être une réalité presque dans tous les pays, les générations montantes ne croient pas en la tradition et, par conséquent, ne s’y conforment pas. Leur mépris pour l’histoire et pour la mémoire ne laisse aucun doute. Plus les générations se succèdent moins est la passion que suscitent les événements historiques.

Célébration aux Gonaïves du 214ème anniversaire de l’indépendance d’Haïti à la Cathédrale Saint-Charles Borromée

Impassible à l’histoire qui en découle, cette nouvelle génération regarde le passé avec dédain. Elle a grandi sans repères historiques et dans le déni total des valeurs ancestrales. Un tel comportement est, à ce qu’il paraît, symptomatique d’une crise mémorielle débouchant sur ce qu’on convient d’appeler « amnésie » Et à y bien regarder, un tel trait est caractéristique de toutes les sociétés qui ont été foncièrement marquées par les stigmates du système esclavagiste. Donc, qu’en est-il d’Haïti ? En quoi, le premier janvier 1804, comme lieu de mémoire, est-il frappé par ce phénomène de désacralisation ? A l’heure de la mondialisation effrénée, faut-il inscrire ce mouvement d’effritement de la mémoire haïtienne dans un contexte néo-colonialiste ?

Tel que mentionné dans l’introduction, l’évocation du concept « les lieux de mémoire » nous renvoie à l’incontournable projet de théorisation de Pierre Nora. C’est elle en premier qui attire notre attention sur l’aspect immatériel peu exploré relatif aux lieux de mémoire. En ces termes, elle note que : « Les lieux de mémoire » sont d’abord des restes. La forme extrême où subisse une conscience commémorative dans une histoire qui l’appelle, parce qu’elle l’ignore. C’est là, la de-ritualisation de notre monde qui fait apparaître la notion. Ce que secrète, dresse, établit, construit, se décrète, et s’entretient par l’artifice et par la volonté d’une collectivité fondamentalement entraînée dans sa transformation et son renouvellement. Valorisant par nature le neuf sur l’ancien, le jeune sur le vieux, l’avenir sur la passée. Musées, archives, cimetières, collections, fêtes, anniversaires, traités, procès-verbaux, monuments, sanctuaires, associations, ce sont les buttes témoins d’un autre âge, des illusions d’éternité. D’où l’aspect nostalgique de ces entreprises de piété, pathétiques et glaciales. Ce sont les rituels d’une société sans rituel ; des sacralités passagères dans une société qui se désacralise (Nora XXIV).

En s’inscrivant dans la perspective Norienne, nous avançons que les lieux de mémoire se distinguent des autres lieux en ce qu’ils soulèvent la nostalgie du passé, un passé désacralisé qui, par la manière dont elle se commémore, évoque le sentiment de l’oubli. La commémoration de l’indépendance haïtienne en est, à la lumière de cette considération théorique, un exemple parfait. Une commémoration qui, pour certains, ne cesse, pendant plusieurs décennies, de témoigner de l’irrespect des citoyens à l’égard des héros de l’indépendance. Et pour d’autres, elle soulève un sentiment de dégoût et de grandes indignations car le symbolisme n’est pas respecté et l’idéal de l’époque est trahi, ou du moins, foulé aux pieds. Après plus de deux siècles d’histoire, le bilan commémoratif de cette date fondatrice est plus que décevant. Elle n’est plus mentionnée dans le calendrier de certaines grandes écoles du pays. Les élèves ne sortent plus dans les rues pour marcher sur les traces salvatrices et victorieuses des Héros de l’indépendance. La valeur historique et unificatrice que dégage cette date a totalement disparu.

En fait, les événements commémoratifs, qui devraient avoir pour mission de restituer ce fait d’histoire, sont vidés de cette dimension pédagogique et mémorielle. Cette date s’effrite dans l’imaginaire collectif des haïtiens. Elle ne se consacre plus à l’exaltation du passé et aux prouesses des héros, mais plutôt aux fêtards et aux politiciens invétérés. Chaque année, le même décor est planté : les activités sont vidées de substance symbolique et historique, les discours des dirigeants sont hors contexte et font souvent preuve d’une saugrenuité atterrante. Sur-politisées et faillites à leurs fonctions de gardiennes de la nation, les universités déposent cet héritage historique. Elles n’arrivent pas jusqu’ à date à s’atteler à la noble tâche de réhabilitation de l’histoire et de la mémoire. C’est comme si on est, comme nous dit Jacques Revel, dans le temps des fins (8). Pour nous, cela se caractérise ainsi : fin des Universités, fin de l’Etat, fin des Médias, fin de la Famille. Enfin, c’est la fin de tout ce qui relève, si nous situons dans la perspective marxiste, de la superstructure idéologique.

La première démarche transgressive et manipulatrice de la mémoire haïtienne se trouve dans la punition que l’international a infligée à Haïti au lendemain de l’indépendance.

En fait, revenons-nous –en brièvement sur deux hauts faits mémoriels que l’histoire haïtienne semble avoir du mal à les réhabiliter de leur passé authentique. L’un est matériel et l’autre plutôt immatériel. Nous prenons d’abord, Gonaïves par exemple comme lieu de mémoire où a vu le jour ce rêve fondateur. Il ne se représente aujourd’hui rien dans l’imaginaire collectif des haïtiens. Nous assistons à l’effritement de ce mémoire qui, pourtant, constitue l’un des piliers de notre histoire de peuple. Dans ce lieu incubateur de la liberté, il n’existe aucun symbolisme qui peut nous aider à remonter à ce passé, et du même temps, à retracer le temps fort qui a abouti à ce jour mythique. Aucun musée n’y est créé pour doter d’une mission d’immortalisation de ce haut fait d’histoire. Et comme nous dit Nora, «même un lieu d’apparence purement matériel, comme un dépôt d’archives, n’est lieu de mémoire que si l’imagination l’investit d’un aura symbolique» (XXXIV). Ensuite, comme fait immatériel, on en retient la date. Il est évident que même dans ce lieu où cet événement historique s’est cristallisé, la commémoration ne suscite aucune passion de ce passé. Symboliquement et historiquement, s’il faut l’avouer, cet espace est mort. Il n’arrive même pas à s’approprier  de ce glorieux accomplissement. Et comme sur tout le territoire du pays, les activités commémoratives ne se tiennent que pour répondre à un rendez-vous annuel, non pour établir un dialogue sincère avec ce passé exceptionnel, ou pour exprimer notre reconnaissance à l’égard des fondateurs de cette patrie, d’illustres hommes qui ont redéfini la notion de la liberté.

Au-delà du constat de l’effritement de la mémoire collective, il faut noter qu’il existe, au regard de l’histoire, trois grandes dimensions qui consacrent la sacralité du 1 janvier 1804. D’abord, elle évoque l’unité nationale, laquelle a donné lieu à la naissance de la nation haïtienne. Une victoire qui s’est obtenue par la défaite de l’armée napoléonienne qui était considérée comme la plus forte armée de l’époque. Compte tenu du rapport de force en présence à l’époque, la victoire de l’armée indigène reste sans précédent dans l’histoire universelle. C’est sur fond de cette unité historique entre noirs et mulâtres que s’est établi l’ordre social haïtien. Ce fait de mémoire et d’histoire reste, à tous égards, incontestable et incontournable. Ensuite, elle consacre la naissance de la première République noire du monde. Ce qui constitue le plus haut fait d’armes de l’histoire universelle. Jamais un tel fait n’était concevable avant. Considéré comme une chose, maintenu dans un état d’abrutissement le plus abject, personne ne savait que le nègre fut capable de ce grand fait de civilisation et d’humanisme. Enfin, et c’est là où le bât blesse, elle marque la déroute de la machine de la globalisation du système esclavagiste. Un premier type de révolution de masse qui reste un classique dans les annales de l’histoire de la révolution. Elle a introduit un fait historique nouveau dans l’histoire des mouvements sociaux : la masse comme acteur historique. C’est pour la première fois qu’une classe dominée parvenait, par la remise en question du rapport de force existant, à bouleverser l’ordre social établi. Un tel accomplissement historique ne fait que relativiser certaines théories sur les mouvements sociaux qui croyaient que les  mouvements sociaux n’étaient que d’essence élitiste.

La ville renferme aujourd’hui le mémorial de l’indépendance, érigé à l’angle des rues Liberté et Toussaint Louverture.

En fait, dans un contexte révolutionnaire et d’émancipation, l’histoire et la mémoire doivent être toujours en parfaite harmonie. Sans quoi, la libération ne serait définitive, elle serait sporadique et sujette à toute forme de manipulation étrangère. Et pour expliquer le lien indéfectible existant entre la mémoire et l’histoire, Nora nous dit, «la mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et, à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les utilisations et manipulations, susceptible de longues latences et de soudaines revitalisations. L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel et un lien vécu au présent actuel éternel ; l’histoire, une représentation du passé. La mémoire installe le souvenir dans le passé » (Nora xix).

Dans cette perspective, il en découle que l’histoire a fait office d’un support intelligible à la mémoire. Et en tant que tel, elle peut être sujette, comme on l’avait déjà noté avec Nora, à des manipulations qui peuvent être, dans notre sens, de deux sortes : soit elles visent à l’obscurcissement de la mémoire, et dans ce cas, l’objectif c’est de dépouiller à la nation son sens et son intelligence de l’histoire ; soit au renforcement de la mémoire qui passerait, indubitablement, par le processus que Nora appelle la patrimonialisation. Elle est une forme de production de mémoire collective dont le rôle se confie à l’historien qui est selon Pierre Nora, un personnage de plus en plus important, parce qu’en lui s’opère ce dont elle (société) voudrait et ne peut se passer : l’historien est celui qui empêche l’histoire de n’être qu’histoire (XXXIV).

Le premier type de manipulation évoqué s’inscrit dans une perspective antihistorique ou antinationaliste. Un tel processus se conduit par ceux-là qui refusent de voir en la mémoire les vestiges de l’histoire à laquelle sont attachés le parcours révolutionnaire et les actes de confirmation de l’auto-détermination d’un peuple. Ces parcours s’immortalisent à travers la naissance d’une tradition qui se perpétue dans le respect de la vénération et de la commémoration des dates historiques. Et dans un contexte général postcolonialiste, le refus de reconnaissance ou d’acceptation de certaines dates historiques ne se traduit que par une attitude revancharde du colonisateur vis-à-vis du colonisé. Et à cet égard, la désacralisation de l’indépendance haïtienne, qui est un processus qui consiste à enlever à la nation haïtienne son mémoire par la falsification ou l’obscurcissement de son histoire, ne date pas d’aujourd’hui. Cela remonte, comme on l’a déjà effleuré à l’esquisse de cette analyse, à la naissance même de la nation haïtienne. Donc, comment de telle pratique  s’était-elle révélée payante jusqu’à date?

Historiquement, s’il faut le rappeler, la première démarche transgressive et manipulatrice de la mémoire haïtienne se trouve dans la punition que l’international a infligée à Haïti au lendemain de l’indépendance. Cet acte punitif se cristallise à travers le projet d’isolement diplomatique d’Haïti après son entrée inattendue dans le cercle fermé de grandes nations libres et indépendantes au monde. Ce nouveau statut créa une situation de malaise international. Les tenants du système colonialiste esclavagiste ne la digérèrent pas. Et les qualificatifs ne manquent pas à l’époque pour condamner ce haut fait d’histoire. Il est vu à leurs yeux   comme un affront, une insulte, et une menace. Comme elle pourrait servir un mauvais exemple pour les autres nations, il faut tuer, à tout prix, dans l’œuf cet élan de mémoire. Faire échec à cette aventure historique menaçante et insolente était l’option la plus viable pour les occidentaux.  Ils craignaient que cette indépendance ne servirait pas de modèle pour les peuples opprimés du monde. Et cette peur était évidente. Et selon Sandra Reebok, ‘’La révolution de Saint-Domingue, la première révolution menée par une société noire et esclave constitua un événement dont l’impact fut immédiat dans la région… La conséquence principale fut un grand sentiment de peur parmi les blancs, mais elle fut aussi à l’origine de réflexions sur la manière de prévenir de semblables développements dans la région, c’est-à-dire, sur la création de mesures ou des réformes pour obtenir un système d’esclavage moins inhumain, plus efficace et surtout plus stable’’ (75).

Après plus deux siècles d’indépendance, tout porte à croire que l’Occident assure notre destin historique. Et quelques faits malheureusement en témoignent. Prenons en premier lieu l’acte de l’indépendance d’Haïti. Où  s’est-il passé ? Personne ne le sait. Une chose est sûre c’est qu’il n’est pas en Haïti puisqu’il n’a jamais fait l’objet d’exposition dans le pays.  L’acte qui marque la naissance de cette nation a honteusement et mystérieusement disparu. En second lieu, il serait en vain de fouiller dans les archives et les annales de l’histoire universelle, encore moins dans les dictionnaires français, pour trouver le mot ‘’Vertières’’. La raison est simple. La bataille de ‘’Vertières’’ doit s’effacer de l’histoire. Une bataille qui a été, pourtant et selon l’avis de plus d’un, l’une des plus conséquentes de l’histoire. Si l’on veut aller plus loin, on peut aller jusqu’à se demander qu’est-ce qui explique  même les historiens de renom ne se tarissent-ils pas d’éloges pour Toussaint Louverture alors qu’ils s’attachent peu d’importance à Jean Jacques Dessalines le Grand, l’artisan de cet acte glorieux ? Ce dernier fût-il passé, comme tant d’autres au 19e siècle qui défendent leur race, pour un criminel alors qu’il ne fût œuvre qu’un sauveur pour un peuple qui était enchaîné dans l’enfer de l’esclavage.  Pourquoi n’existe-il pas tant d’appropriation idéologique de cette mémoire historique et universelle ? Pourquoi les études postcoloniales ne confèrent-elles pas à cette date, cette mémoire universelle, une importance particulière en ce qu’elle fut le premier grand mouvement d’expression libératrice du nègre ?  Bien que la liste soit restreinte, Aimé Césaire figure parmi ceux qui ont reconnu, dans son livre ontologique intitulé le Cahier d’un Retour au Pays Natal, que c’est en Haïti où la négritude fut debout pour la première fois, ce qui donne à la Négritude, comme mouvement d’expression nègre, sa dimension identitaire et universelle.

L’Etat et la mémoire

En fait, la préservation et la protection du patrimoine national matériel et immatériel devraient être, s’il faut l’avouer, avant même une activité collective, une entreprise qui se place sous le contrôle de l’Etat.  Ce travail doit s’inscrire dans un processus continu car son achèvement sera aussi celui de la nation toute entière. Il s’agit d’une question de survie de l’âme de toute une nation car la mémoire n’a que l’histoire pour veiller à son ressourcement et son éternel renouvellement. La mémoire ne peut se dissocier de l’histoire qui est sa boussole et son éclairage. Comme un vrai peintre, elle doit, avec l’aide d’un Etat, la travailler chaque jour à la perfection.  Car,  la revitalisation de la mémoire s’avérait d’une importance capitale pour la consolidation et l’immortalisation de l’histoire. Et dans cette perspective, Bossuat Gérard nous dit que, « ainsi sont nés des lieux de mémoire propres à chaque nation ou à chaque communauté humaine, plus ou moins bien célébrés, plus ou moins bien perçus par les contemporains. Mais une mémoire se travaille, soit librement, soit par la propagande. Les historiens savent bien que les États ou les institutions ont orienté la mémoire des peuples dans la direction souhaitée’’ (56).  Et dans cette même veine, la formule de Saint Augustin ne laisse aucun doute, « c’est le présent du passé, non pas le passé tel qui s’est passé, mais la trace, l’évocation, l’usage, et l’instrumentalisation individuelle ou collective, voire politique du passé. » Ce qui implique que c’est la nation qui doit détenir le destin de sa mémoire et de sa propre histoire. Elle peut l’orienter à sa manière. Comme Renan nous dit aussi que « mal interpréter sa propre histoire fait partie de la construction de la nation ».

Honnêtement, personne ne peut condamner l’Occident pour ce crime de mémoire. Au-delà de la non-existence d’un tribunal compétent en matière de crime contre la mémoire et l’histoire, l’occident, en commettant ce forfait, ne fait que jouer son rôle historique qui le conforte dans une position irréversible de collecte des preuves qui peuvent valider l’hypothèse de l’infériorité du nègre et son incapacité de s’auto-affirmer. Comme rappel, en deux temps Haïti a infirmé cette hypothèse raciste : d’abord, par son indépendance qu’elle a acquise de si belle manière en défiant la plus forte armée de l’époque. Ensuite, avec Antênor Firmin qui, dans l’Égalité des Races Humaines, s’érige en défenseur de la race noire. Ce rôle avant-gardiste que ce pays assume dans l’histoire est ce qui, pour certains, le place sous le feu [incandescent] des projecteurs internationaux. Il porte sur son dos le fardeau de cet héritage historique. On le réduit à néant au point qu’aucun haïtien n’est fier de revendiquer aujourd’hui son rôle historique comme peuple fondateur de la liberté des peuples opprimés. Le sens de l’histoire l’a complètement échappé. Or, dans cette lutte permanente de protection de la mémoire, il revient à tout peuple et à chaque nation de préserver et de valoriser sa mémoire. Aucun pays ne le fera à sa place

Le rôle de la production mémorielle se confie, dans les pays qui connaissent l’enjeu historique que cela représente, aux superstructures idéologiques telles que la famille, l’école, et l’Etat en tête.   ‘’Dans ma part de vérité’’, François Mitterrand dit, qu’il existe, « deux idées de France » dont je m’en tiens à une.  Qui ne se fait une idée de la France ? J’en ai plusieurs. Celle que j’ai reçue des miens a été formée aux sources d’un enseignement simple et fier qui traitait la France à la fois comme une personne et un mythe, être venant qui serait à jamais indemne de vieillesse et de mort (50). Dans cette même perspective, dans son livre : Une Nation pour Une Mémoire Pascal Ory avance qu’une nation, c’est une mémoire, ni plus ni moins, c’est-à-dire non pas un passé, non pas une histoire mais ‘’une belle histoire’’ de celle que les parents racontent aux enfants.

Lorsqu’on frappe à la porte de la mémoire c’est l’identité qui répond. Mémoire/ identité, ce couple s’entende absolument bien et l’un ne marche sans l’autre. Pour Marie Claire Lavabre, elles sont inséparablement liées (52). En Haïti, l’identité est, comme dans tous les pays issus du colonialisme, en crise. Si elle était une préoccupation née après la naissance de cette nation, aujourd’hui et même après plus de deux siècles d’histoire ce fantôme nous hante encore. On sait tous qu’on ne peut résoudre le problème de l’identité sans celui qui l’avait engendré. Il n’est pas la cause mais plutôt l’effet de la cause.  À cela Dieulermesson Petit Frère nous conduit à clore notre analyse sur ces termes, « La mémoire, comme nous l’avons mentionné, joue un rôle de premier plan dans la construction de l’identité. En Haïti, on a l’impression que cette question n’a pas suscité ou ne suscite plus l’intérêt de nos compatriotes. Nous avons la mémoire courte, dit-on. À force de le répéter on a l’impression que ça a fini par devenir une vérité. L’haïtien ne sait plus ce qu’il est, à qui s’identifier. Les valeurs s’effritent. Il n’y a presque plus rien» (351).

La mémoire des haïtiens n’est plus seulement courte mais, aujourd’hui, on n’est passé à la phase critique de la mémoire : c’est l’amnésie nationale. Les preuves sont là pour la justifier.   La commémoration du bicentenaire de l’indépendance haïtienne en est une. L’Opposition au gouvernement haïtien d’alors se mettait ensemble pour offrir un spectacle de la honte. Sur toutes les chaînes internationales, les journalistes n’ont pas manqué de faire ressortir le paradoxe entourant la commémoration de ce bicentenaire. Cette date qui, autrefois, symbolisait l’unité nationale se commémorait dans la division et la haine. Une commémoration qui non seulement a été trahie mais également a trahi grandement l’idéal pour lequel les fondateurs de la nation ont choisi d’immortaliser cette date.

Si elle était gênante, la commémoration de ce bicentenaire ne nous étonnait pas, non pas parce que le pays se trouve dans une situation de déliquescence sociale et morale, mais c’est surtout pour souligner le fait que cette génération tourne radicalement le dos aux valeurs ancestrales, c’est ce qui explique l’état d’amnésie totale dans lequel le peuple se trouve malheureusement aujourd’hui plongé. Le centenaire de l’indépendance était aussi frappé par ce même sort démystificateur.  Et le texte historique qui nous submerge dans ce passé lugubre c’est bien celui du docteur Rosalvo Bobo,

« Centenaire de l’esclavage du nègre par le nègre. Centenaire de nos égarements, de nos bassesses et, au milieu de vanités incessantes, de notre rétrocession systématique. Centenaire de nos haines fraternelles, de notre triple impuissance morale, sociale et politique. Centenaire de nos entr’assassinats dans nos villes et savanes. Centenaire de nos vices, de nos crimes politiques. Centenaire de tout ce qu’il peut y avoir de plus odieux au sein d’un groupement d’hommes. Centenaire de la ruine d’un pays par la misère et la saleté. Centenaire de l’humiliation et de la déchéance peut être définitive de la race noire, par la fraction haïtienne, cela s’entend. Je vous en prie, n’allons pas profaner les noms de ceux-là que nous appelons aussi pompeusement que bêtement NOS AÏEUX. C’est assez d’être traîtres, n’allons pas à l’imposture. »

Donc, tout ceci prouve que plus d’un siècle après, les choses n’ont pas bougé d’un pouce. L’histoire se répète.  Le pays n’a pas su  tirer leçon de son passé. Les politiciens n’ont pas grandi.   Et tout s’est passé comme le vœu de l’Occident. Et aujourd’hui, il se réjouit  de son travail d’obscurcissement de la mémoire haïtienne. Donc, en est-il vraiment coupable ?

Sylvens Alfred est licencié en sociologie et en droit à la Faculté d’Ethnologie (FE) et Faculté de Droit et de Sciences Economiques (FDSE) de l’UEH. Maitrise en Droit International à Saint Thomas Université. Etudiant en Maitrise en littérature Comparée à Florida Atlantic Université (FAU)

Email:  salfred2015@fau.du/ alfredsylvens@ynail.com

Bibliographie

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Césaire, Aimé. Cahier d’un Retour au Pays Natal. Paris: Présence africaine, 1993. Imprimé.

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Lavabre, Marie-Claire. “L’identité Française Est-elle En Crise?”. French Politics and Society 14.1 (1996): 51–60. JSTOR. Le 29 mars 2016.

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