Les É.-U. étaient préoccupés par les critiques internationales visant le déploiement de troupes qui a suivi le tremblement de terre

D'après Wikileaks

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Dans un câble daté du 15 janvier, Hillary Clinton indiquait aux missions diplomatiques et aux centres de commande militaires qu’« environ 4 000 membres de l’armée des É.-U. seraient en Haïti dès le 16 janvier 2010 et 10 000 le seraient le 18 janvier 2010 ». Photo: Kim Ives/Haiti Liberté

(English)

Avant même que le gouvernement haïtien l’ait autorisé, Washington entamait le déploiement de 22 000 militaires en Haïti après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, en dépit des déclarations de représentants de l’ambassade des É.-U. à l’effet qu’il n’existait aucun problème de sécurité majeur, selon les câbles diplomatiques secrets mis à l a disposition d’Haïti Liberté par le groupe de défense de la transparence, WikiLeaks.

La décision de Washington d’envoyer des milliers de soldats en réponse au tremblement de terre de magnitude 7.0, qui a fait trembler la capitale haïtienne et les zones avoisinantes, a suscité de vives critiques de la part de coopérants et de représentants gouvernementaux partout dans le monde. Ils ont qualifié la solution militaire à la crise humanitaire d’Haïti d’inappropriée et de contre-productive, prônant qu’Haïti avait besoin de « pansements plutôt que d’armes à feu ». Pour reprendre les mots célèbres du ministre de la Coopération de la France, Alain Joyandet, les efforts de l’aide internationale devraient avoir pour but « d’aider Haïti, pas d’occuper Haïti ».

« Médecins, médecine, carburant, hôpitaux de campagne, voilà ce que les États-Unis devraient envoyer. »

Le président vénézuélien Hugo Chavez décriait également ces« marines armés comme s’ils allaient à la guerre », lors de son allocution télévisée hebdomadaire. « Il n’y a pas de pénurie de canons là-bas, Bon Dieu. Médecins, médecine, carburant, hôpitaux de campagne, voilà ce que les États-Unis devraient envoyer. Ils sont en train d’occuper Haïti en catimini. »

Les câbles concernant le tremblement de terre montrent que Washington était très sensible aux critiques visant son intervention, et la secrétaire d’État, Hillary Clinton mobilisait son personnel diplomatique pour traquer le « journalisme irresponsable » à travers le monde et« entreprendre des actions » pour « bien ficeler la trame de l’histoire ».

Entretemps, l’ONU en Haïti affirmait que ses 9 000 soldats d’occupation et policiers suffisaient pour assurer la sécurité. Le 19 janvier 2010, avec la Résolution 1908, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé l’envoi en Haïti de plus de 3 500 renforts « pour appuyer les efforts immédiats pour la reprise, la reconstruction et la stabilité », augmentant le nombre de troupes de la MINUSTAH (la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, ainsi nommée) à 12 651.

Mais des responsables de l’administration Obama ont dit que les troupes supplémentaires des É.-U. étaient nécessaires. « Jusqu’à ce qu’il soit possible de fournir suffisamment d’aliments et d’eaux aux gens, il y a une inquiétude que, dans leur désespoir, certains auront recours à la violence », a dit le secrétaire de la Défense, Robert Gates, aux reporters six jours après le tremblement de terre. « Et nous travaillerons avec l’ONU pour assurer que la situation demeure sécuritaire. »

« Il y a une inquiétude que, dans leur désespoir, certains auront recours à la violence », a dit le secrétaire de la Défense, Robert Gates (ci-dessus) six jours après le tremblement de terre. « Et nous travaillerons avec l’ONU pour assurer que la situation demeure sécuritaire. »

Cherchant à éviter l’apparence d’une action militaire unilatérale, les États-Unis ont demandé à Préval de signer un communiqué conjoint avec la secrétaire d’État Hillary Clinton le 17 janvier. Haïti « demande aux États-Unis d’apporter leur appui tel qu’il est nécessaire pour améliorer la sécurité » disait le communiqué, offrant une justification pour ce qui deviendrait la troisième intervention militaire des É.-U. en Haïti au cours des 20 dernières années.

Les révélations que les représentants des É.-U, sur le terrain à Port-au-Prince, indiquant qu’ils ne croyaient pas qu’il y avait, effectivement, une menace pour la sécurité justifiant une intervention militaire se retrouvent dans une mine de documents constituée par les 1 918 câbles mis à la disposition d’Haïti Liberté par WikiLeaks.

Déploiement d’abord, autorisation plus tard

Après le tremblement de terre, la capitale d’Haïti, Port-au-Prince, avait l’allure d’un champ de bataille. Des corps jonchant le sol, des immeubles écroulés dans les rues envahies par la poussière, tandis que les Haïtiens se précipitaient frénétiquement au secours des survivants qui appelaient à l’aide sous des montagnes de débris. Plusieurs des quartiers dévastés semblaient avoir été détruits par des raids aériens.

Cependant, l’élément manquant à cette scène apocalyptique était une véritable guerre ou une flambée de violence. Au lieu de cela, des familles s’asseyaient dans la rue, regroupées autour de la flamme vacillante d’une bougie avec leurs possessions. Certains pleuraient, ou restaient assis en silence, en état de choc, pendant que d’autres entonnaient des prières, invoquant le nom de Jésus-Christ, en créole « Jezi ! »

Dans le chaos qui a suivi le tremblement de terre, le président René Préval, et son Premier ministre, Jean-Max Bellerive, n’ont pas eu de communication avec les responsables du gouvernement des É.-U. pendant environ 24 heures. Lorsqu’ils ont réussi à communiquer, les dirigeants haïtiens ont tenu une réunion à 15 heures le 14 janvier avec l’ambassadeur des É.-U., Kenneth Merten, le Premier ministre jamaïcain, les ambassadeurs brésilien et de l’Union européenne, et des responsables de l’ONU.

Le président Préval a établi ses priorités : « Rétablir les communications téléphoniques; dégager les rues des débris et des corps; fournir de la nourriture et de l’eau à la population; enterrer les cadavres; soigner les blessés; coordonner » les groupes au sein de la destruction catastrophique, explique un câble du 16 janvier 2009. Préval n’a pas mentionné l’insécurité comme étant une préoccupation pressante. Il n’a pas demandé d’envoyer de troupes.

Le président René Préval (devant le Palais National) a établi ses priorités : « Rétablir les communications téléphoniques; dégager les rues des débris et des corps; fournir de la nourriture et de l’eau à la population; enterrer les cadavres; soigner les blessés; coordonner » les groupes au sein de la destruction catastrophique. Il n’a pas demandé d’envoyer de troupes.

Mais le même câble rapporte que « des éléments avancés de la 82e division aéroportée sont arrivés aujourd’hui, avec environ 150 militaires sur le terrain. D’autres avions doivent arriver ce soir avec des troupes et du matériel ».

Le gouvernement des É.-U. avait entamé le déploiement de moyens militaires considérables vers Haïti, d’après les câbles secrets du département d’État. À son apogée, la contribution militaire des É.-U. comprenait 22 000 soldats – 7 000 à terre et le reste opérant à bord de 58 avions et 15 vaisseaux à proximité, selon le Pentagone. Plusieurs pilotaient également des appareils de détection pour intercepter tout réfugié du désastre.

Un câble de la secrétaire d’État Hillary Clinton du 14 janvier, destiné aux ambassades des É.-U. et aux centres de commande du Pentagone à travers le monde, dit que l’ambassade des É.-U. en Haïti « prévoit d’importantes pénuries d’aliments et des pillages dans les zones touchées ». Cependant, les dépêches subséquentes de l’ambassadeur Merten en Haïti constamment n’indiquent que des incidents de violence et de pillages « sporadiques ».

Durant les premières heures qui ont suivi le tremblement de terre, Préval hésitait à faire appel aux troupes des É.-U. Un câble du 19 janvier rapporte qu’«un animateur de radio a admonesté le président Préval sur les ondes de Signal FM le 18 janvier, pour avoir hésité à autoriser le déploiement militaire des É.-U. »

Toutefois, Washington n’avait apparemment pas l’intention d’attendre cette autorisation. Dans un câble daté du 15 janvier, Hillary Clinton indiquait aux missions diplomatiques et aux centres de commande militaires qu’« environ 4 000 membres de l’armée des É.-U. seraient en Haïti dès le 16 janvier et 10 000 le seraient le 18 janvier ». Cependant, ce n’est que le 17 janvier, après une rencontre tenue le 16 janvier, que Clinton et Préval ont diffusé le « communiqué conjoint » dans lequel Haïti demandait aux É.-U. « d’apporter leur aide pour augmenter la sécurité».

Consciente que, sur la scène internationale, les militaires des É.-U. seraient mal perçus dans le rôle de gardiens de la paix, Clinton a décrit une série de « points de discussion » à l’intention des diplomates et des officiers militaires dans son câble daté du 22 janvier. Elle leur communiquait que l’accent devrait être mis sur le fait que c’est « la MINUSTAH qui a en priorité la responsabilité internationale de la sécurité », mais que « pour répondre à la demande du président Préval auprès des É.-U. pour l’envoi de troupes pour aider à améliorer la sécurité, les É.-U. souhaitent apporter tout le soutien possible … et ne supplantent d’aucune façon le rôle de l’ONU ».

L’ONU souhaite fournir la sécurité

Lors de cette première réunion du 18 janvier entre Préval et des fonctionnaires internationaux , l’ancien diplomate du Guatemala, Edmond Mulet, nouveau chef de la MINUSTAH, a dit que ses troupes « étaient en mesure d’assurer la sécurité » dans le pays (Mulet venait d’arriver à bord d’un appareil du Pentagone le jour précédent pour remplacer le chef de la MINUSTAH, Hédi Annabi, mort enseveli sous les décombres de l’Hôtel Christopher avec 101 autres employés de l’ONU lors du tremblement de terre). Mulet « a insisté pour que la MINUSTAH ait la responsabilité de toute la sécurité en Haïti, limitant la tâche des autres militaires aux secours humanitaires ».

Effectivement, de nombreux Haïtiens furent stupéfaits de voir les soldats de l’ONU poursuivre leur promenade dans la capitale et ses banlieues, à bord de blindés bardés d’armes à feu, après avoir volé au secours de leurs propres employés. Nombreux sont les Haïtiens qui, depuis longtemps, ne supportent pas la présence de la MINUSTAH et la dénoncent comme une violation flagrante de la Constitution de 1987 d’Haïti et un affront à la souveraineté haïtienne. Les troupes de l’ONU brandissant des armes à feu face aux victimes désemparées du tremblement de terre, ont ajouté l’insulte à l’injure.

De gauche à droite, Cheryl Mills, chef de cabinet de Clinton, la secrétaire d’État Hillary Clinton, l’ambassadeur des É.-U., Kenneth Merten, et une autre employée de l’ambassade en Haïti. Clinton a voulu « bien ficeler la trame de l’histoire ».

Même avant le tremblement de terre, le président Préval avait appelé l’ONU à délaisser l’aspect de sa mission qui a trait aux patrouilles coûteuses, pour la plupart vaines et parfois répressives, au profit des besoins criants en matière d’infrastructure. « Transformez vos tanks en bulldozers » suppliait Préval lors de son discours d’inauguration en 2006. Des responsables de l’ONU et des É.-U. ont systématiquement balayé cette demande du revers de la main.

Après le tremblement de terre, le ministre brésilien de la Défense, Nelson Jobim, et le diplomate de l’Organisation des États américains (OEA), Ricardo Seitenfus, ont fait écho à la demande de Préval. Même le Mexique « souhaitait un débat inutile sur l’examen du mandat de la MINUSTAH » au Conseil de sécurité de l’ONU, une proposition qui, heureusement, « a été évitée » rapporte un câble du 24 février de l’ambassade des É.-U. au Mexique.

Bien que l’ONU ait augmenté sa force, les soldats des É.-U. postés en Haïti ou à proximité l’ont finalement supplantée au nombre de près de 2 pour 1, et ils sont restés pendant six mois. Ces troupes ont afflué en Haïti au moment où les fonctionnaires des É.-U. doutaient de la capacité de la force de police haïtienne à se réorganiser et à maintenir l’ordre, démontrent les câbles. (Au même moment, les câbles ne font état d’aucune augmentation marquée de la violence).

Par, contre, pour respecter les « arguments » de son patron, Cheryl Mills, chef de cabinet de Clinton, « a assuré à Préval… que l’armée [des É-U.] était sur place pour l’aide humanitaire et non pas dans le rôle d’une force de sécurité », explique un câble du 19 janvier.

Mais ce n’est pas ce que les journalistes ont observé sur le terrain.  Le 19 janvier 2010, l’équipe de Democracy Now, accompagnée de Kim Ives d’Haïti Liberté, est arrivée à l’Hôpital général vers 13 heures, peu après les militaires de la 82e division aéroportée. Là, ils ont aperçu les soldats, armes à la main derrière les portes fermées de l’entrée principale. Les troupes avaient eu pour instruction d’assurer la « sécurité » en barrant le chemin à une foule de centaines de personnes, dont des victimes blessées du tremblement de terre et des membres des familles des patients transportant des vivres et des médicaments. « La scène observée devant l’Hôpital général hier veut tout dire », a dit Ives dans une entrevue accordée à Democracy Now! le jour suivant. « Il s’agissait de gens qui entraient et sortaient de l’hôpital, apportant des vivres à leurs proches qui se trouvaient à l’intérieur ou qui avaient besoin de soins, et il y avait ce groupe de… soldats de la 82e division aéroportée à l’avant, qui criaient en anglais vers la foule. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils contribuaient plus au chaos qu’ils n’y remédiaient. Il aurait pu s’agir d’une comédie, si ce n’était pas si tragique… Ils n’avaient pas d’affaire là ».

Les journalistes ont finalement réussi à entrer dans l’hôpital pour avertir le directeur intérimaire, Dr. Evan Lyon, de ce problème. Il a immédiatement fait demander que les soldats suspendent leur siège et ouvrent le portail. Ils ont obtempéré, puis, allant à l’encontre de la promesse de Mills à Préval, ont immédiatement repris position dans l’allée d’entrée des véhicules de l’hôpital, maintenant leur rôle de force de sécurité parfaitement inutile parmi les blessés qui entraient dan l’hôpital en claudiquant.

Le directeur intérimaire de l’hôpital, Dr. Evan Lyon (ci-dessus), a fait demander que les soldats suspendent leur siège et ouvrent le portail. Ils ont obtempéré, puis ont immédiatement repris position dans l’allée d’entrée des véhicules de l’hôpital. Photo: Kim Ives/Haiti Liberté

Le point d’entrée pour une grande partie du personnel militaire et du matériel a été l’aéroport Toussaint Louverture, le seul aéroport de la ville. Timothy Schwartz, un anthropologue qui a offert des conseils à l’USAID, s’est précipité à Port-au-Prince le jour après le séisme pour aider. « Ben et moi étions à l’aéroport sur l’aire de trafic, nous aidions les soldats de la 82e division aéroportée à charger des plaques métalliques épaisses et lourdes à l’arrière de ma camionnette », écrit-il dans un livre à paraître. « Puis je me suis demandé, ‘qu’est-ce que c’est que ces trucs ?’ ».

« ‘Du blindage corporel’ » dit Ben ». Schwartz se dit que c’est : « probablement la peur qui pousse les soldats à établir leur camp avec tout ce matériel militaire derrière une clôture de dix pieds. Ce doit être la peur qui les motive à se promener dans la chaleur étouffante avec près de 80 livres de matériel sur eux, mitraillettes à l’épaule ».

Un médecin du Colorado qui s’est rendu sur place avec des collègues (à leurs frais), le 17 janvier, pour aider les blessés, a été choqué par le déploiement militaire dont il a été témoin à l’aéroport. « Il nous faut des pansements, pas des armes à feu », a-t-il dit à l’équipe de Democracy Now.

L’afflux massif de personnel, d’armes et de matériel militaires des É.-U., a provoqué de vives protestations de la part de responsables intermédiaires français, italiens et brésiliens, et du groupe d’aide humanitaire Médecins sans frontières. Ils ont été outrés que des avions transportant des fournitures humanitaires essentielles aient été empêchés d’atterrir ou retardés, parfois pendant des jours.

« Nous avions tout un bordel d’avions rempli de putains de médicaments ! »a dit Douglass Copp, un secouriste des É.-U., à l’extérieur d’une base de l’ONU, peu après le tremblement de terre. Les militaires des É.-U., qui avaient pris le contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince ne voulaient pas donner l’autorisation d’atterrir à l’avion militaire péruvien. Celui-ci à du être redirigé vers la capitale de la République dominicaine, 250 km plus loin. « À Santo Domingo, nous avons pris un bus, puis nous sommes entrés en Haïti uniquement avec ce que nous avons pu transporter dans le bus », s’est-il exclamé.

Bien ficeler la trame de l’histoire

Face à la réprobation mondiale croissante, la secrétaire d’État Clinton n’admettait cependant aucune critique du rôle des soldats des É.-U. dans le cadre des efforts humanitaires. « Je suis profondément préoccupée par des exemples de couverture médiatique internationale inexacts et défavorables quant au rôle et aux intentions de l’Amérique en Haïti » a-t-elle écrit dans un message intransigeant daté du 20 janvier et destiné aux ambassades partout dans le monde. « Il importe de bien ficeler la trame de l’histoire sur le long terme ».

Elle a exigé des ambassades qu’elles lui rapportent des « exemples spécifiques de journalisme irresponsable dans vos pays hôtes, et les actions entreprises en réponse ».

« Il est certain que l’une des principales raisons du déploiement de troupes des É.-U. en Haïti après le tremblement de terre visait à contrer tout soulèvement révolutionnaire qui risquait d’émerger du quasi effondrement du gouvernement » a dit le militant politique haïtien, Ray Laforest. Photo: Kim Ives/Haiti Liberté

De par le monde, du Luxembourg au Chili, les représentants diplomatiques ont minutieusement examiné les médias et riposté contre les critiques concernant l’alignement des forces militaires des É.-U. en Haïti, faisant parvenir des douzaines de rapports détaillés.

Par exemple, un câble daté du 20 janvier provenant de Doha raconte la façon dont un reportage percutant de la section en anglais d’Al Jazeera décrit la militarisation de l’effort humanitaire et compare l’aéroport sous contrôle des É.-U. à une « mini Zone verte » (comme à Bagdad). Ce rapport a donné lieu à un coup de fil « aux petites heures du matin le 18 janvier » de l’ambassade des É.-U. de Doha à Tony Burman, directeur chez Al Jazeera.

Le récit de l’aéroport était véridique. « Ils avaient pris le contrôle de l’endroit » a dit Jeremy Dupin, 26 ans, en parlant de la « coordination conjointe » de l’aéroport. Après l’écroulement de sa maison, Dupin, un journaliste haïtien, a erré dans les rues jusqu’à ce qu’il rencontre une équipe d’Al Jazeera et se mette à travailler comme producteur.

« Il y avait 20 000 soldats, alors c’était, vous savez, une grosse affaire » a dit Dupin. «  Je crois que nous avons indiqué qu’il existait d’importants problèmes, et c’est là la raison pour laquelle les É.-U. n’ont pas apprécié la couverture, mais nous avons dit la vérité. Et, si c’était à refaire, nous le referions ».

« Impossible de dire pourquoi c’était à ce point militarisé, mais c’était totalement militarisé » a-t-il conclu. »Il ne s’agit pas là d’une simple affirmation, nous en avons fourni la preuve par les images. Je veux dire que c’était la vérité. »

Kim Ives d’Haïti Liberté avec Amy Goodman de Democracy Now en Haïti. « La scène observée devant l’Hôpital général hier veut tout dire », a dit Ives. « Les soldats de la 82e division aéroportée… contribuaient plus au chaos qu’ils n’y remédiaient ».

Plusieurs câbles ont signalé une couverture presque universellement favorable dans les pays hôtes des ambassades des É.U. Mais tout témoignage négatif à l’encontre des É.-U, même le plus insignifiant, était signalé et les mesures nécessaires étaient mises en œuvre. En Colombie, par exemple, « la seule couverture négative » provenait du caricaturiste d’un journal qui a dessiné « un soldat colonial hissant le drapeau des É.-U. sur Haïti », a rapporté l’ambassade à Bogota le 26 janvier. « La mission rencontrera le caricaturiste cette semaine pour discuter de cette caricature avec lui et fournir des informations pour réfuter son insinuation, et s’entretiendra également avec le rédacteur d’El Espectador pour lui faire part de nos fortes préoccupations. »

L’ambassade de Buenos Aires a rapporté le 26 janvier que le quotidien « pro-gouvernemental de centre gauche, Pagina 12, dénonçait le déploiement excessif de troupes des É.-U., notant que l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques) a exprimé son ‘inquiétude quant à la présence en nombre excessif de troupes étrangères sans raison, sans but, sans lieux spécifiques ou durée de mandat’, en faisant une allusion à peine voilée à la présence militaire des É.-U. ».

Protéger les manufactures

En Haïti, les responsables de l’ambassade s’inquiétaient de ce que seulement 30 à 40 % des policiers se présentaient au travail, alors que quelques 4 000 prisonniers s’étaient évadés du Pénitencier national. De « nombreux membres et chefs de gangs » étaient du nombre, a remarqué un câble du 16 février, mais « la plupart ne sont pas des criminels endurcis et étaient soumis à une détention préventive prolongée, sans jamais avoir été condamnés ».

« La situation sécuritaire s’aggrave » dit un câble du 18 janvier envoyé peu après minuit. « Des prisonniers évadés ont formé des gangs pour s’adonner au kidnapping et commettre d’autres crimes. »

À peine neuf heures plus tard, une autre dépêche : l’« ambassade de Port-au-Prince rapporte que la sécurité ‘est assez bonne’, avec des ‘flambées de violence sporadiques’, malgré les nouvelles concernant un nombre croissant de pillards arpentant les rues de Port-au-Prince, les coups de feu et les policiers recourant au gaz lacrymogène pour disperser les foules ».

Un câble du 23 juin montre que la situation n’a pas changé : «L’ambassade de Port-au-Prince rapporte que la situation sécuritaire sur le terrain demeure relativement calme. »

il y a un mouvement grandissant parmi les ONG dans le monde entier et même à l’ONU, contre la militarisation de l’aide humanitaire.

De nombreux reportages ont décrit de façon malhonnête une éruption sensationnelle et imaginaire de violence en Haïti. « Les gangs règnent dans les rues d’Haïti », a rapporté CBS le jour après le tremblement de terre. Le 19 janvier, CNN.com titrait en ‘une’que «  les craintes quant à la sécurité augmentent dans les camps de tentes en Haïti », accompagné de la légende en-dessous : « Avec 4 000 condamnés en liberté, rien ni personne n’est à l’abri. »

Mais l’ambassade des É.-U. rapportait le contraire. Un câble daté du 19 janvier dit que « la situation sécuritaire en Haïti demeure calme dans l’ensemble et il n’y a aucun signe d’une é migration massive vers l’Amérique du Nord ». Un autre câble du 19 janvier dit : « Malgré les difficultés dans les quartiers dévastés, les résidents semblent calmes et font preuve de civisme, bien qu’il continue d’y avoir des rapports isolés concernant des gangs armés. » Le câble poursuit : « Les résidents logeaient dans un camp de fortune dans les étendues disponibles, et ils n’avaient encore reçu aucun matériel de secours de la part des organisations humanitaires. Néanmoins, les résidents ont fait preuve de civisme et étaient calmes, polis, résignés et paraissaient bien organisés au cours des recherches pour leurs biens dans les ruines de leurs maisons. Par ailleurs, il continue à y avoir des rapports isolés de gangs armés s’adonnant au pillage et au vol. »

Les É.-U. n’ont pas lésiné sur les moyens pour renforcer la Police d’Haïti (PNH), offrant au chef de police, Mario Andrésol, « des conseils et un mentorat sur le commandement et le contrôle » de la Drug Enforcement Agency (DEA) et d’agents du FBI, tout en essayant de s’assurer que les policiers  haïtiens soient rémunérés et bien équipés. Le conseiller de la DEA, Darrel Paskett, dont la principale priorité tout de suite après le séisme, était de diriger ses hommes « lourdement armés » et vêtus de gilets pare-balles pour protéger l’ambassade des États-Unis « des foules nombreuses » d’Haïtiens désespérés qui tenteraient de pénétrer dans l’enceinte, a rapporté FOX News. Les foules ne se sont jamais matérialisées.

Avant la fin du mois, trois différents câbles du département d’État ont mentionné que « des contacts à l’ambassade canadienne de Port-au-Prince rapportent que des consignes ont été données verbalement par les dirigeants de la police pour que les prisonniers évadés soient abattus à vue. Des policiers en civil de l’ONU proches des autorités carcérales ont également eu vent de rapports non confirmés d’exécutions extrajudiciaires par la police ».

de nombreux Haïtiens furent stupéfaits de voir les soldats de l’ONU poursuivre leur promenade dans la capitale et ses banlieues, à bord de blindés bardés d’armes à feu. Photo: Kim Ives/Haiti Liberté

Les câbles n’identifient pas quelles mesures, le cas échéant, les conseillers des É.-U. de la PNH ont prises pour enquêter sur ces homicides illégaux ou y mettre fin. Il n’y a également aucune mention des nombreux soi-disant « pillards » dans les décombres de la zone commerciale du centre-ville de Port-au-Prince abattus à vue par la police haïtienne, comme Fabienne Cherisma, 15 ans, qui a pris un tableau dans une structure effondrée.

Naturellement, les propriétaires d’entreprises haïtiens étaient les plus préoccupés par la sécurité, surtout celle de leurs manufactures. Cinq jours après le tremblement de terre, l’ambassadeur Merten a rencontré des représentants du secteur des affaires d’Haïti qui lui ont dit que leur « principale préoccupation était la sécurité à tous les niveaux, incluant celle des biens, dans les marchés, et pour les ports d’entrée ». Par la suite, ils ont demandé aux troupes d’occupation de l’ONU « d’assurer la sécurité des manufactures ayant repris leurs activités, et se sont engagés à rouvrir dans quelques semaines ». Des responsables de l’ambassade ont de nouveau rencontré les représentants du secteur des affaires d’Haïti une semaine plus tard.

Dans un câble du 26 janvier, Merten a commenté que « les manufactures de vêtements en Haïti dépendent d’un modèle basé sur un volume élevé, de fines marges bénéficiaires, et une faible capitalisation où les flux de trésorerie sont extrêmement importants à la survie de l’entreprise ». Il a transmis la suggestion de prêt de 20 millions de dollars à ce secteur. Au cours des jours suivants, il applaudit l’introduction au Sénat des É.- U. d’une législation « visant à fournir une aide à court terme à l’industrie du vêtement en Haïti », lui octroyant un traitement commercial préférentiel.

Militarisation de l’aide humanitaire

Il n’y a aucun doute que les soldats des É.-U. déployés en Haïti ont aidé de nombreuses victimes du tremblement de terre. La division du 82e régiment aéroporté a contribué à l’établissement de l’un des camps pour personnes déplacées de l’intérieur, le plus vaste et le mieux équipé pour plus de 35 000 âmes, avec l’acteur Sean Penn au Country Club de Pétionville, qui leur servait de base d’opérations.

L’intervention pour le tremblement de terre du Pentagone a donné lieu à l’un des plus importants efforts d’aide médicale de l’histoire. Les membres du personnel militaire ont soigné et examiné des milliers de patients haïtiens, dont plus de 8 600 sur le navire-hôpital USNS Comfort. Les chirurgiens à bord du navire ont procédé à près de 1 000 interventions chirurgicales.

Cependant, les 800 médecins cubains présents en Haïti ont obtenu des résultats encore plus impressionnants, et la brigade médicale Henry Reeve, un contingent de 1 500 médecins cubains et de médecins de plusieurs autres pays, diplômés de l’École de médecine de Cuba. Au cours des six mois suivant le tremblement de terre, la Brigade a soigné plus de 70 300 patients, procédant à plus de 2 500 opérations, d’après l’Ambassade cubaine en Haïti, sans déployer un seul soldat et sans faire entrer d’armes.

 

La décision de Washington d’envoyer des milliers de soldats en réponse au tremblement de terre a suscité de vives critiques de la part de coopérants et de représentants gouvernementaux partout dans le monde.

En fait, il y a un mouvement grandissant parmi les ONG dans le monde entier et même à l’ONU, contre la militarisation de l’aide humanitaire. Le rapport intitulé « Quick Impact, Quick Collapse : The Dangers of Militarized Aid in Afghanistan » (« Impact rapide, Effet criard ») par Actionaid, Oxfam International et d’autres ONG aurait tout aussi bien pu avoir été écrit à propos d’Haïti, où le Pentagone mettait en œuvre sa stratégie « gouvernement clé en main » au moment où l’étude était publiée à la fin de l’année 2010. « Alors que la pression politique pour ‘l’obtention de résultats s’intensifie’ dans les pays ayant contribué des troupes, une partie grandissante de l’aide est acheminée par l’entremise d’acteurs militaires afin de ‘conquérir les cœurs et les esprits’ tandis que les efforts visant les causes sous-jacentes de la pauvreté…, sont délaissés » lit-on dans l’introduction du rapport. « Les projets de développement mis en œuvre grâce à l’argent militaire ou via des structures dominées par les militaires sont conçus pour donner des résultats rapides mais sont fréquemment mal exécutés, inopportuns et ne suscitent pas suffisamment d’engagement communautaire pour être viables. Il y a peu de preuves que cette approche favorise la stabilité … ». Peu importe la manière dont la question du rôle des militaires des É.-U. et de leur contribution en Haïti après le séisme est abordé, une chose est certaine. Le déploiement massif de troupes avait débuté avant le feu vert du président Préval, plaçant ce dernier devant un fait accompli auquel il n’a eu d’autre choix que de donner son aval.

« Il est certain que l’une des principales raisons du déploiement de troupes des É.-U. en Haïti après le tremblement de terre visait à contrer tout soulèvement révolutionnaire qui risquait d’émerger du quasi effondrement du gouvernement » a dit le militant politique haïtien, Ray Laforest, un membre de l’International Support Haïti Network. « De plus, depuis l’époque de son occupation de 1915, Washington perçoit les Haïtiens comme des sauvages, indisciplinés et violents. Dans les faits, le séisme de 2010 a prouvé exactement le contraire : Les Haïtiens se sont réunis faisant preuve d’un héroïsme exemplaire, de détermination et de solidarité. Son intervention militaire en réponse au tremblement de terre montre à quel point Washington méconnaît, se méfie d’Haïti et la maltraite. »

Traduit de l’anglais par Guy et Camilo Roumer

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