Les agriculteurs pivotent alors qu’une maladie incurable ravage les orangeraies d’Haïti

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Louis François, à droite, et son voisin Jocelin Oremis fabriquent du charbon de bois dans la cour de François au Bas Petit-Borgne, en Haïti. François a dû trouver d'autres moyens de gagner de l'argent après avoir perdu ses orangers à cause d'une maladie bactérienne.

Dans un pays confronté à l’insécurité alimentaire, une épidémie d’agrumes ravage une source vitale de nutrition et de revenus.

 

Port-margot, Haïti — Louis François a grandi entouré de centaines d’orangers doux. Son père vendait ses oranges par sac de 200 à 300, et celles qui étaient déjà tombées par terre restaient pour lui et ses frères et sœurs pour manger.

« Mon père possédait environ 360 orangers doux sur ses terres dans les mornes », raconte François, qui a suivi les traces de son père et gagne sa vie comme agriculteur sur les terres familiales dans le quartier du Bas Petit-Borgne à Port-Margot. « Il les vendait à une Madan Sara de Port-au-Prince, qui venait les acheter par sacs », raconte-t-il en faisant référence aux femmes qui achètent, distribuent et vendent de la nourriture en Haïti. « Le sac coûtait à l’époque entre 250 et 300 dollars [américains], mais aujourd’hui tous ces orangers ont disparu, et sur mes terres, je n’ai que deux arbres qui commencent tout juste à pousser. »

François a dû apprendre à cultiver d’autres produits comme les bananes et les ignames. Il est également éleveur et producteur de charbon de bois, mais affirme qu’il ne récolte pas autant de profit que son père lorsque celui-ci produisait des milliers d’oranges douces chaque année. L’homme de 46 ans attribue cette perte à une maladie qui a anéanti les orangers du nord d’Haïti, une région connue comme le terroir produisant les oranges les plus douces du pays. La maladie bactérienne Citrus Huanglongbing, est présente en Haïti depuis au moins une décennie. Il n’existe pas de remède, mais il existe des moyens de contrôler ce phénomène. Mais pour cela, les agriculteurs disent avoir besoin d’aide tandis qu’ils subissent la perte de leurs plantations d’orangers et de leurs revenus.

Alors que les Haïtiens subissent une insécurité alimentaire croissante, la diminution de l’offre d’oranges douces affecte l’économie et les pousse à consommer des produits importés de plus en plus chers. L’agriculture rapporte des milliards de dollars à l’économie haïtienne, avec un cinquième de la main-d’œuvre du pays employée dans ce secteur. Les fruits occupent la deuxième place dans les exportations d’Haïti vers les États-Unis, l’un de ses plus grands partenaires commerciaux. À cause de cette maladie, les agriculteurs de la région sont incapables de profiter de cette demande internationale de fruits et des bénéfices qui en ressortent.

Les feuilles d’un jeune oranger infecté par la maladie du Citrus Huanglongbing dans la région du Bas Petit-Borgne à Port-Margot, Haïti. WYDDIANE PROPHÈTE, GPJ HAÏTI

En 2013, le ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural, par le biais d’une déclaration sur son site Internet, a annoncé la présence de la maladie du Citrus Huanglongbing dans plusieurs régions du pays, y compris le nord. Tout en reconnaissant que la maladie ne présente pas de risque pour la santé humaine, le ministère a admis qu’elle affecterait les agrumes et l’économie du pays. Les exportations d’orange ont chuté de plus de 60 % entre 2017 et 2019, selon un rapport de l’entreprise agricole et sociale Selina Wamucii.

Le Huanglongbing est une maladie bactérienne considérée comme la plus dévastatrice pour les agrumes, qui entraîne une diminution du rendement en fruits et tue éventuellement l’arbre si elle n’est pas correctement traitée.

Il n’existe aucun remède connu contre la maladie, mais « certains médicaments ont été largement utilisés pour assurer le développement sain de l’industrie des agrumes, comme les antibiotiques, les pesticides et les inducteurs immunitaires, qui ont obtenu des résultats remarquables », selon un document de recherche de 2021 publié par la plateforme Scientific Frontiers. Le ministère de l’Agriculture d’Haïti a encouragé les agriculteurs à abattre les arbres malades et à utiliser le marcottage, une méthode de propagation dans laquelle les branches d’arbres basses sont enterrées pour les encourager à faire pousser des racines, qui sont ensuite séparées et replantées, explique Jean-François Emmanuel, responsable de production végétale à la Direction Départementale Agricole du Nord, qui fait partie du Ministère de l’Agriculture. Emmanuel affirme que Port-Margot a été l’une des premières zones touchées par la maladie. Mais les agriculteurs locaux affirment que cette méthode à elle seule ne suffit pas à rétablir les orangers : ils ont besoin de plus d’aide.

Haïti a l’un des niveaux d’insécurité alimentaire les plus élevés au monde, près de la moitié de la population n’a pas assez de nourriture, selon un rapport du Programme alimentaire mondial de 2023. Lorsque la nourriture se fait rare, les gens ont tendance à se tourner vers des aliments moins chers et moins nutritifs. La réduction de la production de ces fruits, un groupe alimentaire vital, dans la région signifie un accès réduit à une source majeure de vitamine C, vitale pour l’immunité et essentielle à la santé cardiovasculaire. Les maladies coronariennes sont la principale cause de décès en Haïti.

L’orange douce est l’un des fruits phares de ce pays des Caraïbes. Elle est principalement consommée au frais, ou utilisé pour produire des jus, des confitures et des gâteaux. L’huile d’orange douce est utilisée dans l’industrie du parfum ; en Haïti, la peau d’orange est également utilisée pour faire des feux de charbon de bois et est même utilisée comme appât de pêche, selon une étude menée en 2021 par l’Institut de recherche pour le développement, une agence de recherche du gouvernement français. Port-Margot, une commune de près de 50 000 habitants, selon les chiffres du gouvernement de 2015, dépend fortement de cultures telles que le café, le cacao et les fruits. La commune fournissait des oranges à d’autres régions, comme le Cap-Haïtien et les Gonaïves, fournissant même des graines d’orange à d’autres régions. Ce n’est plus le cas.

« Cette variété d’agrumes a commencé à disparaître à Port-Margot il y a environ 12 à 15 ans », explique Germinal Jean-Claude, agronome de la région, à cause d’une maladie qui fait apparaître sur les feuilles de l’oranger des taches jaunes et une poudre noire semblable à du charbon, ainsi qu’une diminution croissante de la quantité de fruits produits, jusqu’à la mort de l’arbre de lui-même. On dit que la maladie bactérienne tue un arbre fruitier en cinq ans environ.

Thélisma Elisnord est un agriculteur et ancien producteur d’oranges qui a perdu ses arbres à cause de la maladie. Il cultive désormais des ignames et des bananes et élève des bœufs. Il travaille seul sa terre pendant que sa femme et ses filles vendent ce qu’il produit. Il dit que les oranges représentaient un revenu vital pour lui et pour beaucoup d’autres personnes dans la région, mais ça lui manque également de ne pas en avoir régulièrement pour sa famille.

« Lorsqu’un oranger était abattu, l’intérieur était complètement rongé, il n’y avait plus qu’un immense trou vide », se souvient Elisnord à propos de la maladie qui a tué ses arbres. Il a tenté de planter de nouveaux orangers, mais il les a perdus à chaque fois à cause de l’infection bactérienne.

Alors que les orangers succombent à cette maladie et que les agriculteurs se tournent vers d’autres produits, ils sont confrontés à de nouveaux défis liés aux changements climatiques en Haïti. Les agriculteurs du pays sont confrontés chaque année à une diminution constante des pluies, tandis que les températures continuent d’augmenter.

L’agriculteur Louis François inspecte les bananiers sur ses terres dans la région du Bas Petit-Borgne à Port-Margot, Haïti. WYDDIANE PROPHÈTE, GPJ HAÏTI

Jocelin Oremis, un agriculteur du Bas Petit-Borgne qui cultivait autrefois des oranges douces, explique que l’un des problèmes est la sécheresse. Comme beaucoup de ses pairs, il a perdu sa récolte de pistaches cette année. D’autres ont perdu des récoltes entières de haricots et d’autres cultures à cause du manque d’eau.

« Ce serait formidable si nous pouvions non seulement trouver de nouvelles plantes, mais aussi obtenir de l’aide pour le manque d’eau, ce qui est un véritable calvaire pour nous en ce moment, car nous perdons presque tout ce que nous avons planté », déclare Oremis. Pourtant, certains fruits et légumes se sont révélés plus résistants face à des conditions climatiques plus rigoureuses et changeantes, dont les oranges.

Un rapport de 2018 du World Resources Institute, une organisation de recherche mondiale à but non lucratif, qui a étudié les agriculteurs du Costa Rica qui sont passés de la culture du café aux oranges en raison des changements climatiques, a révélé que les oranges étaient plus résilientes aux «sécheresses, inondations, températures inégales, précipitations irrégulières et vents plus forts amenés par le changement climatique. »

Germinal affirme que pour remplacer l’oranger rustique, les autorités doivent envisager des solutions durables aux difficultés, en commençant par la création de nouvelles plantations d’orangers pour remplacer les anciennes.

« Depuis l’arrivée de ce fléau, un seul agronome est venu distribuer de nouveaux plants d’orangers aux agriculteurs de ma section, et pour ma part, quand je mange des oranges, je garde toujours les graines pour les remettre en terre en espérant qu’elles prendront racine », explique François, qui cultive désormais des bananes et des ignames à la place des orangers qu’il a perdus.

« Ce serait bien si de nouvelles pépinières étaient distribuées pour relancer la production », dit-il. « Mon père a pu subvenir aux besoins de sa famille en vendant ce produit. Si la production redémarre, cela m’aidera, moi et ma famille, et je pourrai léguer un héritage à mes enfants ».

 

*Wyddiane Prophète est une journaliste du Global Press Journal en Haïti.

 

Global Press 16 Octobre 2023

 

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