Le week-end d’anniversaire souligne la chute de l’autorité du gouvernement haïtien… et de Washington, son principal bailleur de fonds

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Jimmy "Barbecue" Cherizier, marchant à Pont Rouge à la tête de plusieurs centaines, en route pour honorer Jean-Jacques Dessalines le 17 octobre 2021. Des pancartes lisent "Non à l'ingérence politique étrangère" et "Haïti aux Haïtiens, construit par des Haïtiens". Photo: John Wesley Amady/Haïti Liberté

Le dimanche 17 octobre n’a pas bien commencé pour le Premier ministre haïtien Ariel Henry. Il était censé déposer une couronne de fleurs sur le monument marquant le site approximatif, dans le Quartier de Pont Rouge de Port-au-Prince, où le père fondateur d’Haïti, Jean-Jacques Dessalines, a été pris en embuscade et assassiné il y a 215 ans.

Le chef de la police Léon Charles a réuni une escorte lourdement armée de dizaines de policiers des unités d’élite d’Haïti – BOID, UDMO, BLTS – pour se déployer autour de l’intersection de l’Aviation près du monument tôt le matin. Mais lorsqu’ils sont entrés dans la zone, ils ont été encerclés par des crépitements de coups de feu. L’impressionnant cortège en SUV d’officiers musclés et de fonctionnaires en costume ont rapidement fait demi-tour et se sont enfuis.

Ce n’était que la plus récente démonstration de l’impuissance et du rejet du gouvernement d’Henry, d’autant plus que les soupçons grandissent quant à son implication dans l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet.

Ce n’était que la plus récente démonstration de l’impuissance et du rejet du gouvernement d’Henry

Quelques heures plus tard, habillé (comme le veut la tradition) d’un tout nouveau costume blanc avec les autocollants du magasin encore sur la manche, Jimmy “Barbecue” Cherizier, le leader et porte-parole des « Forces révolutionnaires de la famille et des alliés du G9, vous attaquez l’un, vous avez à faire à tous » (FRG9), une alliance de groupes armés de quartier, arpentait avec confiance l’avenue Jean-Jacques Dessalines suivi d’une foule de centaines de personnes jusqu’au monument, où il a déposé une gerbe et fait un discours.

« La force du FRG9 est notre unité », a déclaré Cherizier à Lavi Info. « La plus grande force du FRG9 est notre détermination à lutter contre un système puant et corrompu dont Ariel Henry et Léon Charles font partie. Je ne veux pas me vanter, mais je ne pense pas que nous ayons déployé même 20% de notre force aujourd’hui. Mais dans les prochains jours, nous allons déployer nos forces, car Ariel Henry doit démissionner pour être jugé » pour son rôle possible dans l’assassinat de Moïse.

La veille, le gang des 400 Mawozo basé à l’est de la capitale avait kidnappé 17 missionnaires: 16 citoyens étatsuniens, dont cinq enfants, et un Canadien. Les missionnaires des Christian Aid Ministries basés dans l’Ohio ont été capturés dans la petite ville poussiéreuse de Ganthier sur la route 8, qui va de la capitale à la ville frontière dominicaine de Jimani. Le gang demande un million de dollars par otage, 17 millions de dollars, leur rançon typique.

En avril dernier, les hommes de Wilson ont kidnappé 10 catholiques : cinq prêtres, deux religieuses et trois membres de la famille d’un prêtre. Ils ont été libérés contre une rançon inconnue payée par l’Église catholique. Le gang avait demandé 1 million de dollars.

400 Mawozo, dirigé par Joseph Wilson, dit « Lanmò Sanjou » (Mort sans Jour), est l’un des ennemis les plus acharnés du FRG9. Wilson a envoyé des soldats se joindre à des gangs de Belair, Ruelle Mayard, Rue Tiremasse et Jean Pierre Gabriel de Cité Soleil dans des attaques sanglantes contre les quartiers contrôlés par le FRG9, en particulier les quartiers du bas Delmas de Cherizier, Delmas 2, 4 et 6.

Le FBI a envoyé des agents pour aider le Département d’État étatsunien et les autorités haïtiennes à découvrir où les otages ont été emmenés et négocier leur libération. Mais l’enlèvement a renouvelé les appels à une intervention militaire étatsunienne de la part du Washington Post, qui réclamait l’envoi de troupes après l’assassinat de Moïse, bien que les Haïtiens rejettent universellement une telle démarche. « Nous ne pouvons plus ignorer la descente d’Haïti dans le chaos », titre un éditorial du 19 octobre, affirmant que « l’intervention extérieure pourrait (…) établir un minimum de stabilité et d’ordre qui représenteraient une amélioration humanitaire majeure par rapport au statu quo. Dans l’analyse coûts-avantages qui accompagnerait toute nouvelle intervention, les décideurs doivent être attentifs aux risques, mais aussi à l’énorme péril de continuer à ne rien faire », l’éditorial conclut.

Le sous-secrétaire d’État américain Uzra Zeya s’entretient avec le Premier ministre haïtien Ariel Henry lors de sa visite en Haïti la semaine dernière.

L’appel à l’action militaire a été repris par le représentant Adam Kinzinger, réôublicain de l’Illinois, qui siège à la Commission des affaires étrangères de la Chambre. “Nous devons localiser où ils se trouvent et voir si des négociations – sans payer de rançon – sont possibles », a-t-il déclaré lors d’un journal télévisé. « Ou faire tout ce que nous devons faire, sur un front militaire ou sur un front policier».

Mais l’emprise de Washington sur la gestion des affaires d’Haïti diminue. Depuis qu’il a conçu le renversement du président Jean-Bertrand Aristide en février 2004, il a défendu les missions en Haïti pour superviser le pays. Pendant 15 ans, ces missions étaient des occupations armées – MINUSTAH et MINUJUSTH – déployées en vertu du chapitre 7 de la Charte des Nations Unies. Mais depuis 2019, Haïti a été sous la supervision du chapitre 6 ou «consultatif», du Bureau intégré des Nations-Unies en Haïti ou BINUH, dirigé par Helen La Lime, fonctionnaire de longue date du département d’État étatsunien.

Le mandat du BINUH a expiré le vendredi 15 octobre et devait être renouvelé ce jour-là au Conseil de sécurité de l’ONU. Normalement, il s’agit d’un vote presque pro forma, où les États-Unis obtiennent assez facilement la prolongation d’un an qu’il demande. Mais cette année était différente.

La Chine s’est opposée au renouvellement d’un an du BINUH, proposant à la place un de six mois. La prolongation du mandat du BINUH offre « une opportunité de discuter de la façon d’aider Haïti plus efficacement », et « Haïti ne peut pas atteindre la stabilité sans l’autosuffisance», a fait valoir la Chine.

le département d’État étatsunien semble avoir du mal à décider laquelle des deux coalitions rivales de la « société civile » et des partis politiques soutenir en Haïti.

L’affrontement entre les deux pouvoirs de veto s’est poursuivi pendant plusieurs heures jusqu’à ce qu’un compromis de dernière minute soit trouvé à 18 heures de prolonger le mandat du BINUH de neuf mois seulement.

La question de la province chinoise renégat de Taiwan était sûrement aussi en jeu. Haïti est l’un des 14 seuls pays au monde à reconnaître Taïwan comme nation souveraine, et seulement cinq de ceux-ci ont une population de plus de deux millions d’habitants.

À noter que l’administration Biden n’a annulé aucune des mesures agressives de l’administration Trump concernant Taïwan, comme la vente à l’île de 2,2 milliards de dollars d’armes avancées et autorisant des escales diplomatiques effrontées aux États-Unis par le président taïwanais Tsai Ing-wen.

Au lieu de cela, les États-Unis ont provoqué la Chine ce mois-ci en révélant qu’ils avaient déployé des forces spéciales et des marines étatsuniens à Taïwan depuis « au moins un an », selon le Wall Street Journal.

Pendant ce temps, le département d’État étatsunien semble être en désarroi et avoir du mal à décider laquelle des deux coalitions rivales de la « société civile » et des partis politiques soutenir en Haïti. Chacune a sa feuille de route différente sur la façon d’arriver aux élections pour reconstruire l’État haïtien effondré, qui ne compte que 10 élus, tous sénateurs. Son envoyé spécial en Haïti, Daniel Foote, a démissionné avec dégoût de la politique étatsunienne en septembre, et les responsables du département d’État, Uzra Zeya, Brian A. Nichols et Juan Sebastian Gonzales, sont tous venus en Haïti ce mois-ci pour rencontrer Henry et les deux coalitions.

Mais l’appel du FRG9 à la démission d’Henry gagne du terrain dans la population, et son alliance menace de combler le vide gouvernemental avant que Washington ne le puisse. « Barbecue devrait parler aux groupes armés et lancer un appel aux jeunes pour qu’ils poussent Barbecue à faire une révolution pour sauver Haïti de ces sales scélérats sans valeur », a déclaré un homme âgé lors d’une manifestation le 18 octobre devant le siège de la société de téléphonie mobile Digicel, qui vient d’augmenter considérablement les tarifs de sa carte de paiement numérique. «Barbecue n’a pas de gang, à mon avis. C’est un type qui a des armes en main et beaucoup d’amis”, a-t-il ajouté.

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