Le travail domestique au Moyen-Orient ou l’esclavage moderne !

0
1161
Exécution par décapitation d’une travailleuse éthiopienne accusée d’avoir tué son employeur.

Par  Farida Nabourema Bemba *

 

«Chez l’espèce humaine, l’oppression est l’arme des prédateurs»

Farida N. Bemba

Il y a plus de 5 millions de migrants travaillant comme des domestiques dans les pays du Golfe dont la plus grande majorité proviennent de l’Asie du Sud. Selon l’organisation Migrants Rights, le Liban en compte 250,000, les Emirats Arabe-Unis 750,000, L’Arabie Saoudite 1, 5 million, le Koweit 650,000 et le reste est reparti dans les autres pays tels qu’Oman, Bahreïn, la Jordanie et le Qatar. Au Koweït, 90 % des employés domestiques sont des migrants et en Arabie Saoudite, ce chiffre s’élève à 99.6%. Dans presque tous les pays du Golfe, plus de 89% des travailleurs domestiques sont des migrants et leurs conditions de travail sont les pires au monde.

L’exploitation des travailleurs domestiques est favorisée par une loi du travail appliquée dans presque tous les pays du Golf appelée Kafala. Kafala est un système de sponsorhip des travailleurs migrants qui exige qu’un migrant soit sponsorisé par un citoyen avant de pouvoir immigrer et travailler dans le pays en question. Le système Kafala confère des pouvoirs énormes aux employeurs qui détiennent le contrôle absolu sur les mouvements des travailleurs. Ces derniers ne peuvent pas quitter le pays sans l’autorisation de ceux-ci et ne peuvent pas choisir de rompre leur contrat de travail quand les conditions leurs sont défavorables. Selon le magazine The Economist, les conditions de vie et de travail de migrants dans les pays du golfe ne s’amélioreront pas tant que le système kafala ne sera pas aboli.

Il faut déjà noter que les pays du golfe sont réputés pour leurs abus des droits de l’homme et l’inexistence de l’état de droit. Quand les citoyens eux-mêmes peinent à faire respecter leurs droits, ce ne sont pas ceux des migrants qui sera la priorité des dirigeants. L’abus des travailleurs migrants notamment des domestiques dans les pays du golfe ne date pas d’aujourd’hui et peu d’effort est fourni pour mettre fin à ce système esclavagiste. L’ambassade du Népal en Arabie Saoudite dit avoir rapatrié d’urgence plus de 2,200 travailleurs domestiques en situation de détresse depuis 2010. Cette ambassade dit recevoir en moyenne entre 12 et 15,000 plaintes par an des travailleurs népalais en Arabie Saoudite. Le consulat de l’Ethiopie à Dubaï reçoit quant à lui à peu près 3000 plaintes par année de ses ressortissants aux Emirats Arabes Unis. En 2015, l’Indonésie a eu à verser 1,5 million de dollars à l’Arabie Saoudite pour épargner la décapitation à l’une de ses ressortissantes.

Chaque année, des dizaines de travailleurs domestiques sont exécutés en Arabie Saoudite pour des crimes dont ils sont souvent incapables de se défendre car n’ayant aucun support légal. Le taux de suicide de ces travailleurs est le plus élevé au monde et selon l’organisation de défense des droits de l’homme Kafa, une personne se donne la mort en moyenne chaque mois au Liban, car ne pouvant plus supporter les conditions de travail extrêmement pénibles. Migrants Rights révèle que 56% des suicides au Koweit sont commis par les travailleurs domestiques et 66% en Arabie Saoudite. Plus de 60 migrants se sont donné la mort à Bahreïn en 2013, plus de 700 aux Emirats Arabe Unis et plusieurs milliers en Arabie Saoudite.

Les travailleurs domestiques qui sont presque toujours des femmes sont souvent affamés, privés de soins lorsqu’ils tombent malade, battues, violées et tuées dans biens de cas. Des travailleuses qui se sont vu verser de l’acide, du chlore, de l’eau chaude dessus leur laissant des brulures graves voire mortelles, aux travailleuses violées en groupe, torturées et tuées, sans oublier celles qui sont jetées en prison pour avoir essayé de fuir leurs employeurs et celles qui sont décapitées car accusées de vol ou autres crimes punissables par la mort, le degré d’abus des travailleurs domestiques dans les pays du golfe dépasse l’imagination de tout individu doté de sens. Quelques pays ont passé des législations pour bannir la migration de leurs citoyens dans les pays du golfe à savoir l’Indonésie, les Iles Philippines, le Kenya, l’Uganda et l’Ethiopie. Toutefois l’Uganda et l’Ethiopie ont récemment levé l’interdiction après avoir selon eux établi des accords bilatéraux avec les autorités de certains de ces pays pour assurer selon eux, de meilleurs traitements à leurs citoyens.

La pénurie des travailleurs migrants se fait de plus en plus sentir dans ces pays qui s’approvisionnaient à plus de 80% en Asie du Sud et en Afrique de l’Est. Ceci a donc renforcé leurs recrutements dans les pays d’Afrique centrale et de l’ouest. Au Mali par exemple, le gouvernement a signé en 2016, un accord de partenariat avec l’agence de recrutement Saudia Manpower Solution par le biais de l’Agence Nationale de la Promotion de l’Emploi (ANPE) pour envoyer 10 mille maliens travailler en Arabie Saoudite. Le ministre malien de l’emploi de la formation professionnelle, de la jeunesse et de la construction citoyenne Mahamane Baby s’est réjoui de cet accord qui selon lui aiderait à lutter contre le chômage et la migration illégale des jeunes maliens qui comme des milliers d’autres africains tentent de fuir le chômage et la misère en empruntant dangereusement les routes de la méditerranée.

Il est cependant nécessaire de rappeler que ce n’est pas la légalité de l’immigration dans les pays du golfe qui pose problème, mais la légalité de la maltraitance des travailleurs migrants par les ressortissants des pays du golfe. A ce jour, Bahreïn est le seul à avoir aboli le système Kafala que leur ministre du travail a décrit comme étant de l’esclavage moderne. Des organisations de défense des droits de l’homme militent pour que d’autres pays du Golfe mettent eux-aussi fin à ce système permettant l’abus et l’exploitation des travailleurs migrants en toute impunité, mais quand ni les citoyens, ni les dirigeants ne voient pas l’intérêt de protéger les étrangers, cette bataille ne sera pas facile à gagner. Encore faut-il que les ressources soient déployées pour renforcer la protection des travailleurs migrants une fois que l’abolition du kafala sera proclamée car à Bahreïn, 8 ans après cette abolition, les conditions de vie et de travail des migrants n’ont pas vraiment progressé.

Les gouvernements africains devraient donc prendre des mesures nécessaires pour dans un premier temps interdire la migration de leurs ressortissants dans les pays concernés, aider les milliers d’africains victimes du système à rentrer chez eux et mettre en place des gardes fous pour protéger leurs ressortissants qui sont souvent recrutés par des trafiquants sur des bases mensongères et déloyales. Pourrait-on en arriver là quand la corruption des systèmes publics en Afrique fait que les autorités qui sont supposées protéger leurs citoyens participent bien de fois au trafic de ces derniers ? La plus part des pays d’Afrique centrale et de l’Ouest n’ont pas de représentation diplomatique dans les pays du golfe et souvent, ce sont des libanais, koweitiens, saoudiens et autres ressortissants de ces pays qui sont nommés consuls honoraires pour représenter les pays d’Afrique. Ces derniers ne disposent souvent pas de ressources pour assurer la protection des milliers de travailleurs en détresse et les plus corrompus d’entre eux extorquent de l’argent aux familles des victimes leur promettant fallacieusement d’aider celles-ci à regagner leur pays.

Toute une mafia s’est donc constituée dans les pays d’Afrique pour profiter de ce système d’exploitation grâce auquel, nombreux s’enrichissent. Des recruteurs véreux qui jouent sur l’ignorance et la misère des victimes pour les piéger en leur soutirant de l’argent dans le but de leur livrer des documents de voyage, aux trafiquants qui accueillent les victimes une fois arrivées dans les pays du golfe et les vendent aux employeurs en passant par les consuls et les officiers de police africains qui promettent de faire renter les victimes pour quelques centaines de dollars, la traite arabo-africaine bat son plein.

ADDAMO, l’Association de Défense des Droits des Africains au Moyen-Orient a été créée en 2016 par des militants des droits de l’homme africain pour secourir les travailleurs migrants africains dans les pays du golfe. L’Association opère au Cameroun, au Togo, au Benin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et travaille avec les victimes se trouvant au Liban, au Koweit et en Arabie Saoudite. En Afrique, ADDAMO sensibilise activement contre l’immigration au Moyen-Orient et identifie les agences de recrutement qui plus rusées dans leur trafic font croire à leurs victimes qu’elles partent travailler en Europe ou en Amérique du Nord en transitant par le Koweït, le Liban ou les Emirats Arabes Unis. Des dizaines de victimes et leurs familles sollicitent l’aide d’ADDAMO pour assurer leur rapatriement en Afrique. L’organisation a aidé près d’une vingtaine de victimes à rentrer dans leur pays mais dans certains cas, il était bien trop tard et les victimes succombent aux abus qu’elles subissent comme c’est le cas d’Estelle Etoundi Aboa, une jeune camerounaise de 27 ans décédée au Koweït vers la fin du mois d’Avril 2017 et dont le corps aurait été jeté dans la mer par la suite. ADDAMO se bat comme elle peut pour mettre fin au trafic des africains au Moyen-Orient, mais vu la limite des ressources à sa disposition, elle ne peut opérer de miracles.

15 Mai 2017

 

*Farida Nabourema Bemba, blogueuse togolaise, activiste politique, écrivaine, résidant aux Etats Unis. Elle a étudié les relations internationales à l’Université de Washington D.C. Elle est  Vice-Présidente d’ADDAMO. Elle a fait paraitre en Janvier 2014 son premier ouvrage « La Pression de L’Oppression », suivi en 2016 de «L’horreur du colonialisme français en Afrique».

NO COMMENTS

LEAVE A REPLY