Le massacre à La Saline

Ce que le massacre à La Saline nous apprend sur la société haïtienne et la nature actuelle de la crise de l’Etat

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Cadavres des victimes du massacre de La Saline

To me the greatest value of a country is its people, because human beings are the best that a country can have. Even if you have material resources, it is the human beings who are going to use the material resources… I think that if we can get together we can do a lot of things.”
Ary Bordes

Depuis maintenant plus d’une année, Haïti est secoué par une vague de mouvements revendicatifs contre la corruption et le travestissement de l’Etat (son appropriation criminelle par des bandits). Ces mouvements font écho au combat continu des diverses catégories du peuple haïtien contre l’exclusion dans laquelle est plongée l’immense majorité des citoyens [1] depuis plusieurs décennies. La population exige la mise en place d’un nouveau système avec plus de droits, de justice et d’équité pour tous et toutes. En dépit des soubresauts de ses luttes, le peuple revendicatif – selon une expression chère au professeur Marcel Gilbert – refuse de se laisser abattre. Il n’abdique pas.

Parallèlement, cela va faire une année que le quartier populaire de La Saline, tristement fait les titres de l’actualité tant nationale qu’internationale. Depuis le 1er novembre 2018, dans ce quartier périphérique du centre-ville de Port-au-Prince, de manière systématique, des gangs armés proches de l’actuelle équipe au pouvoir sèment la terreur. Du 13 au 17 novembre 2018, sous le leadership de M. Joseph Pierre Richard Duplan, délégué départemental de l’Ouest, représentant de M. Jovenel Moise, ces gangs ont réalisé un massacre. Le premier anniversaire de ce crime de masse d’Etat arrive dans quelques jours. En tout état de cause, on ne saurait ne pas faire le bilan des actions entreprises, des vies brisées, des parcours détruits.

Il y a de cela quelques mois, en juin 2019, le Service des Droits Humains (SDH) de la Mission des nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MinujustH) a fait paraître un rapport de vingt pages sur le massacre d’Etat qui s’est produit à La Saline entre le 13 et le 17 novembre 2018. Cependant que certains tentaient de le faire passer pour le résultat d’un conflit entre bandes rivales autour du contrôle des ressources du marché de la Croix des Bossales, le rapport du SDH, très détaillé, suggère que l’attaque était une opération planifiée au niveau du pouvoir d’Etat. Elle a été menée par des membres d’au moins cinq gangs différents, de concert avec des agents de l’État central, contre des membres de deux groupes rivaux (Kafou Labatwa et Projet La Saline) ainsi que des résidents soupçonnés d’être associés à ces deux groupes.

« les autorités haïtiennes se taisent, font le mort, comme si la mort d’autant de personnes ne les dérangeait pas »

C’est un fait bien connu que la MinujustH, émanation du Core group et suppôt du gouvernement haïtien, ne saurait être accusée de partisannerie, de parti pris ni de compassion pour la population souffrante dans les quartiers populaires. Pourtant, le rapport publié en juin par son Service des Droits Humains (SDH) ne fait pas dans la dentelle, il souligne en conclusion : « Le massacre de La Saline des 13 et 14 novembre 2018 était une opération bien planifiée, menée par des membres d’au moins cinq gangs différents contre des membres de deux groupes rivaux. (…) [On trouve] parmi les agresseurs au moins deux policiers ayant déjà fait l’objet d’enquête de l’IGPNH pour leur responsabilité dans la commission de violations des droits de l’homme lors d’incidents survenus l’année précédente (2017). Les allégations contre le Délégué départemental de l’Ouest indiqueraient que ce fonctionnaire était au courant de la préparation de l’attaque, et qu’il était directement lié aux membres des gangs avec lesquels il aurait interagi pendant l’exécution de l’opération, avec l’assistance des officiers de police susmentionnés. Ces allégations soulèvent la possibilité d’une complicité entre les gangs et des autorités de l’Etat. Le manque d’intervention étatique pour protéger la population contre les violences des gangs est particulièrement préoccupant. L’absence d’intervention de la PNH lors de l’attaque, qui a duré plusieurs heures, a pu permettre aux assaillants d’agir avec impunité et a contribué au nombre très élevé de victimes. L’inertie observée des forces policières a également pu permettre aux auteurs des violences de transporter les cadavres, de les démembrer et de les brûler – y compris dans les jours qui ont suivi l’attaque – afin d’éliminer les preuves et d’empêcher leur identification.  » (p. 17)

Inutile de préciser que, si même la MinujustH est obligée d’admettre des faits aussi graves, l’heure est critique. Pour que l’on ne s’y trompe pas sur le compte, rappelons que de novembre 2018 à juin 2019, il s’agit du sixième rapport [2] réalisé au niveau local autour de ces événements macabres qui ont vu le vol, le viol et l’assassinat de plusieurs dizaines de citoyennes-citoyens haïtiens par des unités officielles associées à des gangs proches du parti au pouvoir (PHTK). Le bilan le plus exhaustif fait état de 71 personnes assassinées parmi elles 15 enfants de moins de 13 ans, deux autres portées disparues, 11 victimes de viols collectifs, 150 maisonnettes vandalisées et criblées de balles à Projet La Saline et ses environs ainsi que des dizaines autres incendiées à Nan Chabon [3].

Cependant, s’il est vrai que ces événements n’ont cessé de défrayer la chronique et marquer les annales contemporaines de la politique haïtienne – dans un certain sens, nous le verrons plus tard, ils sont le signe d’un certain temps – comme le faisait remarquer l’avocat et ancien juge Sonel Jean François « les autorités haïtiennes se taisent, font le mort, comme si la mort d’autant de personnes ne les dérangeait pas ». Alors que les organisations de défense des droits de la personne ont, tout de suite après le massacre, dressé divers rapports, les actes fondamentaux n’ont été posés que tardivement par les autorités judiciaires haïtiennes, trop tard. Les preuves ont été systématiquement détruites à dessein : des cadavres ont été brûlés et d’autres ont disparu. Voici ce que précise le rapport de l’OPC à ce sujet : « Saisi du dossier, Me Ocnam Clamé DAMEUS, alors Commissaire du Gouvernement près le Tribunal de Première Instance de Port au Prince, ordonna à un Juge de Paix de se rendre sur les lieux aux fins d’effectuer le constat des corps, dresser le procès-verbal y relatif et procéder à la levée des cadavres. L’OPC n’a pas encore pu obtenir une copie dudit procès verbal de constat. Toutefois, les premiers éléments rapportent que le Juge de Paix n’a retrouvé que des morceaux, des fragments de corps humains sauvagement mutilés, ce qui rend impossible une évaluation exacte ou même approximative du nombre de cadavres. » (pp. 2-3)

Après un tel carnage de population civile, ceci constitue un problème sérieux pour la reconstitution des éléments indiciels, la prise de deuil des parents. S’il ne fait aucun doute que ces morts ne dérangent pas le régime au pouvoir [4], comment dès lors expliquer la destruction des corps ? Pourquoi avoir donc détruit les corps ? Pourquoi avoir refusé à ces malheureux-malheureuses une sépulture normale ? Comment expliquer que rien n’a été fait pour que justice soit rendue à la population ? Les auteurs du massacre sont connus. Où sont-ils ? Si malgré tous les rapports d’enquête produits, les responsables courent encore les rues, la raison n’en serait-elle pas que le mépris du peuple est trop fort ?

Nous souhaitons démontrer ici qu’il ne s’agit nullement d’un hasard mais d’un signe des temps que nous vivons et que nous sommes appelés encore à confronter si rien n’est fait. Pour comprendre cela, deux éléments essentiels doivent être mis en relief : le contexte dans lequel le massacre a été connu et la structure métapolitique de la société haïtienne actuelle.

M. Joseph Pierre Richard Duplan, délégué départemental de l’Ouest

Contexte global du massacre

Pour bien capter le contexte, il convient de rappeler qu’au terme d’une élection hautement controversée en 2016, pourtant validée par le Core group [5] (les Etats-Unis en tête) et ses représentants sur place, M. Jovenel Moïse, illustre inconnu du parti haïtien Tèt Kale (PHTK) [6], et ses alliés sont parvenus au pouvoir dans des conditions troubles – sans légitimité populaire – et se sont installés dans l’appareil d’Etat [7]. A ce propos, convient-il de souligner que bien que les élections soient reconnues comme un attribut de la souveraineté nationale, surfant sur le prétexte d’assistance, depuis plusieurs décennies, le groupe des pays dits amis d’Haïti (Etats-Unis en tête) s’ingèrent dans les affaires internes du pays notamment l’exercice électoral. Sans gêne ni retenu, en puissances impérialistes et néo-colonialistes, ils manipulent les élections pour imposer au pouvoir des affairistes ignares de l’histoire ainsi que des problèmes du pays, des gens sans ancrage populaire ni conviction démocratique mais serviles dans la défense de leurs intérêts.

Or, comme le signalait Paquin (1992), de nombreux pays se sont rendu compte que « l’un des grands problèmes est le mal engendré par la mauvaise organisation des élections ». Aussi, poursuit-il : « Des élections truquées, des élections sans crédibilité, donnent comme résultats des guerres civiles, des violations des droits humains, des hostilités à n’en plus finir. » (p. 56) C’est dans cet imbroglio que Haïti se retrouve empêtrée depuis maintenant plusieurs années. Premier Etat de la région à accéder à l’indépendance (1804), l’évolution du pays est toujours entravée par les interventions étrangères et la soumission servile aux diktats étrangers de la plupart des dirigeants. La situation s’est empirée maintenant puisque, si le régime de René Préval (2006-2011) avait pu s’aménager une certaine marge de manœuvre, depuis 2011, nous sommes rentrés dans l’époque où les dirigeants politiques haïtiens, femmes et hommes d’Etat, sont littéralement des marionnettes manœuvrées par des officines étrangères [8].

Sur fond d’une logique mafieuse, primitive et revancharde, cette présidence est jalonnée de massacres, d’assassinats, de viols, de scandales de corruption et d’arrestations arbitraires. En réalité, depuis 2011, le régime des bandits légaux et consorts a tout mis en œuvre pour s’accaparer de tous les pouvoirs : truquage d’élections, pratique exacerbée de la corruption, création et protection de bandes paramilitaires semant la terreur dans les quartiers populaires, destruction des institutions publiques, cooptation des affidés des médias traditionnels, menaces et assassinats contre la presse indépendante et les organismes sociaux critiques, répression des protestations de rue. En même temps, le régime « échoue » à satisfaire les attentes créées chez ses rares partisans par les promesses démesurées de M. Moise [9] lors de « la campagne électorale ». L’accaparement de tous les pouvoirs à des fins criminelles, au détriment du bien commun, a amené le Parti au pouvoir (PHTK) à perdre toute crédibilité.

Pour contourner ce déficit de légitimité et continuer ses opérations, le régime a donc choisi de s’adonner à une politique de prolifération d’armes dans le pays notamment dans les quartiers populaires. L’objectif évident semble une extension de la violence armée sur le territoire national afin de gouverner par la terreur et le chaos. La mise en place du cycle d’atrocités participe également de la construction de cette logique du chaos. Ces grandes lignes consistent en l’augmentation planifiée des groupes armés, la multiplication des zones dites de « non-droit » par la constitution de groupes armés, l’affaiblissement institutionnel de la Police Nationale d’Haïti (PNH) et la mise en place de gangs armés pour le compte d’hommes d’affaires, d’élus (sénateurs, députés, maires, CASECS…), d’officiels de l’Etat (Ministres, secrétaires d’état, directeurs généraux, délégués, vice-délégués). Il s’agit de faire triompher ce que Sprague (2017) appelle le capitalisme paramilitaire à l’intérieur d’une souveraineté criminelle (Deneault, 2010 ; Badiou, 2015). La Saline est un échantillon.

depuis 2011, le régime des bandits légaux et consorts a tout mis en œuvre pour s’accaparer de tous les pouvoirs

En effet, depuis l’imposition au pouvoir en 2010 du régime néo-duvaliériste, les quartiers populaires, laissés à l’abandon par les pouvoirs publics, vivent une situation des plus navrantes. Par la faute des pouvoirs publics, ces zones, dépourvues de services publics essentiels, manquent de tout : assainissement, approvisionnement en eau, école, électricité, alimentation. Quelques maîtres-mots permettant de rendre compte de ces espaces : environnement dégradé, insécurité, insalubrité, transformation en zones de « non-droit », prévalence des intérêts particuliers sur l’intérêt national, économie anémiée, dégradation des conditions de vie, déficit budgétaire record, inflation galopante, gabegies administratives, corruption et trafic d’armes, etc..

Mentionnons sur ce dernier point, que si en 2004, M. Antoine Athouriste, alors secrétaire exécutif du programme Désarmement, Démobilisation et Réinsertion (DDR), pouvait estimer à plus de deux cent mille (200,000) la quantité d’armes illégales en circulation en Haïti, aujourd’hui la CNDDR a risqué le chiffre de trois cent mille armes illégales (300,000) pour un total de soixante-seize (76) gangs actifs répertoriés sur l’ensemble du territoire [10]. Qu’est-ce que cela nous dit ? Que plus qu’un spectre, les gangs armés – et autres groupes paramilitaires – hantent aujourd’hui plus que jamais la vie sociale et politique haïtienne. Il s’agit d’une donne fondamentale avec laquelle il faut désormais compter [11]. Dans un tel cadre, la question qui surgit est celle du sens de l’action politique aujourd’hui en Haïti. Quand un gouvernement, fut-il illégitime, assassine ou fait assassiner une partie de la population dont il a la charge, celle-ci fut-elle contestataire, on sort de la politique pour rentrer dans la guerre. C’est pourtant ce qui s’est passé à la Saline à en croire les divers rapports sur le sujet.

A La Saline, par les soins de l’Etat d’apartheid pour parodier Butler, « des populations entières privées de l’assurance d’un futur (…) et ressentant au quotidien les atteintes du néolibéralisme » (Butler, 2014 : 74) ont été assassinées. Leurs corps ont été livrés en pâture aux animaux afin qu’aucune trace ne subsiste. Si tant est que, comme l’écrit l’auteur de Désordre dans le genre , « même dans les conditions de menace extrême, les gens se révèlent capables de toutes les formes d’assistance réciproque inimaginables », s’agissant du quartier de La Saline, la question est de savoir qu’est-ce qui explique cette indifférence crasse [12] des soi-disant élites. Comment expliquer le silence complice et amusé des bien-pensants ? Nulle part ailleurs, on n’aurait accepté qu’un représentant de Président de la République ou un Directeur Général d’un Ministère d’Etat reste en poste alors qu’il est indexé (voire suspecté) dans de tels actes d’atrocités. Ailleurs, certains ont été mis à l’écart pour beaucoup moins. Notre réaction liminaire consiste à dire que, si ici cela se passe de cette manière, il faut bien y voir un certain sens. Il importe dès lors, par delà quelques effets d’annonce et faux actes symboliques, de comprendre le sens profond de ce massacre. Il convient, pour cela, de penser aux relationnalités complexes constituant le corps social haïtien. Et puisqu’il n’y a pas de politique sans éthique, la politique a-t-elle encore un sens en Haïti ? Est-il encore possible de faire de la politique [13] avec le triomphe des catégories d’inculpé, de criminel, de trafiquant de toutes sortes ? C’est à ce stade qu’intervient la réflexion métapolitique.

Brèves considérations sur le concept de métapolitique

Le concept de métapolitique dans le sens où le philosophe Alain Badiou (1998) le définit consiste à considérer « les politiques réelles comme des pensées ». Pour notre part, tout en voulant nous consacrer à un exercice de métapolitique, dans le sens où l’entend Badiou, nous voudrions également attirer l’attention sur certains éléments englobant de sociologie haïtienne, transcendant le politique et qui, par-delà la pratique politique, structure ce qui s’est passé à la Saline et qui est en train de se passer dans d’autres quartiers populaires. Il s’agit aussi d’un éclairage sur ce qui risque de se produire dans notre avenir proche si nous n’agissons rapidement pour stopper la tendance qui se dessine. C’est le sens que nous donnons à notre analyse métapolitique.

En ce sens, notre grille de lecture métapolitique des événements récents postule la diffusion dans la mentalité collective et dans la société civile de valeurs d’apartheid (coloniales et néocoloniales) et d’idées (ou d’”idéologèmes”) véhiculées à longueur de journée par les nouveaux idéologues, nouveaux “intellectuels organiques” de l’ordre hiérarchique, ces derniers étant les grands et petits manitous du système médiatique forts dans l’art de faire passer les opinions réactionnaires – contre progressistes – avec simplicité. Cette diffusion, à dessein ou par hasard, sert sur le long terme de pré-condition au succès de l’action destructrice de droite et d’extrême droite. A ce titre, signalons que pour mieux formater et structurer les actions de la politique « politicienne », la métapolitique se situe en dehors et au-dessus de celle-ci. Ses champs d’intervention préférés sont l’idéologique et le culturel. Sa stratégie consiste à distiller insidieusement une « Weltanschauung » (conception du monde) de sorte que les valeurs de cette dernière acquièrent, préalablement à la prise du pouvoir « politique », puissance et pouvoir à long terme.

In fine, l’analyse depuis un point de vue métapolitique est là pour nous rappeler, si besoin il en est, que ce ne sont pas seulement les mouvements politiques qui transforment la vie sociale des gens, mais que les « idées » jouent un rôle fondamental comme préalable dans le contrôle des mentalités. A ce stade, on ne peut s’empêcher d’entrevoir la concentration médiatique ainsi que le journalisme de complaisance comme une manœuvre intégrée dans cette logique. Sous couvert d’humour, les médias dominants utilisent des gens se présentant comme tout le monde pour banaliser les idées réactionnaires et conservatrices et les vendre comme prêt-à-penser idéologiques.

Dans leur tonalité profonde, les idées largement véhiculées par les medias traditionnels et qui trouvent un écho subliminal dans la structure sociale haïtiennes soutiennent en substance que tous les êtres humains ne sont pas protégés par les mêmes droits (kouman malere fè viv), que l’apparat est plus important que l’être (se yon kesyon de sa w mete), que le populaire est méprisable, haïssable et ridicule (agrikòl yo ye), que la richesse est une vertu et que tout riche est vénérable (kilès ki towo a), et que celui qui a du pouvoir n’est ni redevable ni comptable. Sous couvert d’humour, des émissions diffusées aux heures de grande écoute ne cessent de mettre en exergue l’apparat et le mépris du mode de vie des gens de condition modeste ainsi que des catégories sociales les plus vulnérables.

S’agissant spécifiquement de la couverture médiatique du massacre de La Saline, on se rappelle comment, le jeudi 15 novembre 2018, alors que le massacre était toujours en cours à La Saline, sur une station de radio très écoutée à l’époque, le délégué départemental de l’Ouest M. Joseph Pierre Richard Duplan, avait reconnu subtilement être impliqué dans le massacre de population civile. Au cours de cet entretien, M. Duplan, qui faisait déjà l’objet de plusieurs poursuites pénales, utilisait les micros de la station pour demander l’autorisation pour des policiers – et des bandits à sa solde – de continuer à tuer des personnes dans les quartiers sans aucune conséquence. Prenant pour cible les organisations de défense des droits humains, il les avait accusées de bloquer la progression des autorités et les avait appelées à laisser les policiers – comme Jimmy Cherizier et Gregory Antoine – faire leur travail.

En clair, il revendiquait pour les policiers ripoux le droit de tuer en toute impunité les habitants des quartiers populaires. Le plus stupéfiant dans cette entrevue était l’attitude complaisante des journalistes. Ils n’avaient posé aucune question précise au délégué sur la population massacrée, lui laissant libre cours pour développer sa propagande. En fait, comme cela se passe souvent, les journalistes se comportaient comme les caisses de résonnance du délégué, plus enclins qu’ils étaient à faire écho aux propos de ce dernier. Le journalisme de complaisance, sans éthique, sans connaissances culturelles et historiques suffisantes fait plus de mal à la société. !!! Pourtant c’est cette tendance qui semble triompher actuellement.

Fednel Monchery

Aussi, soutenons-nous que si du point de vue du bloc au pouvoir [14], il y a des gens dont la vie ne compte pas, des gens que celui-ci considère comme des « non-vies » en raison justement du paradoxe de leur assignation à une vie invivable ; c’est la structure sociale d’apartheid, le régime social d’exclusion qui sert de vague de fond au massacre de ces populations. Il ne fait aucun doute que la mobilisation sociale aurait été différente si ce qui s’est passé à La Saline s’était produit par exemple dans la zone de Turgeau. Ainsi, la grille de lecture métapolitique nous guide vers l’hypothèse heuristique du mépris du populaire comme élément explicatif de la situation actuelle. Mais ce que dissimule ce mépris du populaire c’est aussi la peur de la puissance du peuple, sa crainte et la volonté de le réduire à sa plus simple expression. Dans sa formulation structurelle, cette hypothèse permet de déterminer la configuration sociale et politique ayant facilité une telle dénégation, un pareil déni du droit à la vie de ces groupes de citoyens et de citoyennes. Dans sa formulation conjoncturelle, elle permet de comprendre la transgression des lois humaines de la sépulture.

Il nous faut, dès lors, développer une relation véritablement critique à l’ordre politique qui fixe la préséance des vies en fonction d’une logique d’apparat et qui permet aux pouvoirs de décider quelles vies importent et quelles autres ne comptent pas. Une telle perspective différencie fondamentalement de celles dénonciatrices des organismes de droits humains qui, s’ils mettent effectivement en cause la responsabilité de l’actuel gouvernement dans les massacres, n’établissent pas de responsabilités systémiques fondamentales. Depuis la fin du mois de novembre 2018, les responsables du massacre de La Saline sont connus. Ce n’est pas un hasard si rien n’a été fait !

En guise de conclusion

Dans un article de 2015 consacré à la guerre de basse intensité menée par le régime Tèt Kale # 1 à Cité Soleil [15], la chercheure Myrtha Gilbert – rappelant les connexions entre La Saline et Cité Soleil – explique que « selon la petite histoire, François Duvalier aurait donné l’ordre à Mme Max Adolphe de mettre le feu à La Saline en 1963, afin de permettre, au profit d’un certain bord de mer, la construction d’un SHOPPING CENTER ». Les régimes autoritaires et antipopulaires sont donc familiers du mode opératoire consistant à terroriser et pourchasser les habitants-habitantes de cette zone. Dans un certain sens, en orchestrant le massacre de la population de La Saline, le régime actuel est cohérent à sa lignée politique.

La principale cible de l’actuel bloc au pouvoir ce sont les quartiers populaires, là où vivent ces femmes et hommes que l’on voudrait voir résigné-e-s mais qui souvent se dressent et se redressent, avec fierté, avec beauté, pour réclamer leur part de bonheur, de dignité. Ce que vise cette population c’est l’émancipation, entendez par là la revendication de liberté, de dignité et de bien-être. Contrairement aux régimes d’avant, le régime Tèt Kale ne fait même plus miroiter devant ces gens des projets sociaux comme la construction de logements sociaux, d’écoles et d’hôpitaux car il fait de la violence sa stratégie principale de gestion du pouvoir. Aucun investissement n’a été consenti pour améliorer ni les conditions de la population ni sa qualité de vie. Au contraire, les investissements consentis par des gouvernements antérieurs sont laissés en déshérence. Et comme le chantait déjà Toto Bissainthe, il ne reste pour le peuple que les balles et les lacrymos. Les balles dont on peut voir les impacts sur les murs défraichis des immeubles 2004.

Au moment où nous achevons cet article, les groupes armés proches du pouvoir ont de nouveau frappé. Cette fois, leur cible est le quartier historique et populaire du Bel Air. Sous la direction du nommé Jimmy (Barbecue) Cherizier, celui-là même qui, sur le terrain avait conduit les opérations de concert avec le délégué départemental de l’Ouest de l’époque (M. Duplan), les bandits ont assassiné au moins une quinzaine de personnes, incendié une vingtaine de maisons et des voitures et ils sèment la terreur, forçant au déplacement toute la population de la zone du Bel-Air [16]. Cet usage récurrent des gangs armés pour assassiner et intimider les forces sociales opposées au pouvoir dans les quartiers populaires prouve sans aucun doute que cet Etat est en guerre contre sa population. Gilbert (2015) avait parlé d’une guerre de basse intensité, celle-ci maintenant n’est plus larvée. Ainsi, pilotés par l’internationale, des bandits se sont approprié l’appareil d’Etat pour le mettre au service de leur guerre. Et puisqu’il est en guerre contre le peuple, il n’est pas étonnant qu’il ait recours aux mercenaires, aux meurtriers et aux bandits de tous acabits. C’est une leçon qui doit être retenue !

* James Darbouze est enseignant-chercheur, philosophe et militant pour un projet de gauche révolutionnaire radicale.

Notes

[1] Cf. Franck Laraque, L’incessante lutte des masses haïtiennes pour la liberté et leur existence, Tanbou / Tambour, Eté 2005.

[2] Les cinq autres sont signés de la Fondation Je Klere (novembre 2018), du Réseau National de Défense des droits humains (décembre 2018), du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (décembre 2018), de l’Office de la Protection du Citoyen (janvier 2019) et de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (avril 2019). A noter qu’au mois de juillet 2019, le National Lawyers Guild de concert avec Haiti Action Committee, deux organisations basées à l’extérieur du pays, ont fait paraitre le rapport « The Lasalin Massacre and the Human Rights Crisis in Haiti ».

[3] Comme l’écrit Martin Rueff dans sa préface à l’ouvrage de Butler (2014) : « Offrir sa voix aux sans deuil est une des taches de la philosophie qui vient, une tache à propos de laquelle on ne peut séparer morale et politique ».

[4] C’est une chose bien connue que, dans le dispositif actuel d’Etat failli, la justice n’existe pas. Et de manière generale Gwo nèg se Leta car aucun pouvoir n’est redevable ni comptable.

[5] Installé en Haïti à la suite du renversement de Jean Bertrand Aristide en 2004, le Core Group, qui n’a aucune existence juridique, est composé de la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies, des Ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union Européenne et du Représentant spécial de l’Organisation des États Américains. Il est censé représenter la voie de la communauté internationale mais on y trouve trois (3) pays de l’Europe, l’Union européenne, l’Organisation des États américains, les États-Unis et un géant de la région, le Brésil.

[6] En français le Parti Haïtien des Cranes Rasés, le nom du parti nous dit déjà beaucoup sur ce dont il s’agit.

[7] Cf. James Darbouze, « Élections 2016 : Quelle issue pour les couches populaires ? » AlterPresse, lundi 12 décembre 2016. https://www.alterpresse.org/spip.php?article21017#.Xa1DsJJA9dg

[8] Cf. Robert Maguire and Scott Freeman Who Owns Haiti : People, Power, and Sovereignty Gainesville, FL : University Press of Florida, 2017. Voir également Holly Daniel, De l’État en Haïti, Paris, L’Harmattan, 2011.

[9] On doute que tel était son objectif.

[10] Haïti – Sécurité : Plus de 300,000 armes à feu illégales en circulation au pays, Haiti Libre, 27/02/2019. https://www.haitilibre.com/article-27049-haiti-securite-plus-de-300-000-armes-a-feu-illegales-en-circulation-au-pays.html

[11] Les armes ont toujours été présentes dans la société haïtienne. Il suffit de se rappeler que c’est un pays de soldats qui a conquis son indépendance à la suite d’une guerre et cette tendance a dominé tout au long de l’histoire tant en milieu rural qu’urbain. Cependant pour ce qui est de la prolifération actuelle des armes, elle est liée à d’autres facteurs. Un analyste faisait remarquer par exemple qu’en 1994, avec le départ précipité des chefs de la dictature (en emportant avec eux les fonds de retraite des militaires), une bonne partie des militaires désertèrent avec leurs armes. Et l’analyste précise, avec le démantèlement des forces armées d’Haïti (FAd’H), « Environ 1 400 de ses membres ont été intégrés dans la nouvelle police, la PNH. Certains officiers sont même devenus commissaires. D’autres soldats se sont réintégrés paisiblement à la vie civile, certains étant recrutés par des sociétés de sécurité privée. Une partie a suivi des stages de formation organisés par l’Organisation intergouvernementale des migrants. Mais un grand nombre n’a pas accepté la disparition de l’institution militaire et continue à agir dans l’ombre. Ils sont liés à des bandes de gangsters ou à des réseaux cherchant à déstabiliser le nouveau régime. (…) Les forces américaines ayant refusé de se livrer à des opérations de désarmement systématique, il reste des dizaines de milliers d’armes cachées à travers le pays. » (Beaulieu, 1996)

[12] Qu’il nous soit permis ici de remercier la sociologue féministe Sabine Lamour d’avoir attiré notre attention sur l’intérêt de Judith Butler pour une meilleure appréhension des enjeux de cet aspect de la question. Les échanges liminaires réalisés dans le cadre du Collectif Petwokaribe Entènasyonal ont été déterminants dans la poursuite de ces réflexions.

[13] La question éthique, nous rappelle l’auteur d’Antigone’s claim, nait de la vie psychique imposée par une situation de pouvoir.

[14] Le concept de « bloc au pouvoir » (Poulantzas, 1968) désigne la classe capitaliste en tant qu’unité constituée par diverses fractions – avec des intérêts parfois convergents, parfois conflictuels – dans sa relation à l’État et à la société.

[15] Myrtha Gilbert, Haïti : La guerre de basse intensité à Cité Soleil : une politique cynique de la classe du vrai pouvoir d’Etat, AlterPresse, jeudi 29 octobre 2015.

[16] Le RNDDH condamne les attaques armées perpétrées à Bel-Air et exige l’intervention des autorités policières. https://rnddh.org/position-de-principe-le-rnddh-condamne-les-attaques-arm

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