Le carnaval en Haïti, dernier bastion du refus de la domination coloniale !

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Malgré le contexte d’illégitimité d’un président sur lequel pèse de lourds soupçons de blanchiment d’avoir, les premiers actes du nouveau président ont consisté à multiplier les festivités carnavalesques dans toutes les grandes villes du pays.

Doit-on se résigner à une dénaturation du carnaval haïtien engagée depuis moins de dix ans ? Investi par les forces politiques incarnées par l’Exécutif haïtien, le carnaval s’impose désormais comme un champ politico-social conflictuel, clivant, pensé dans le cadre de nouvelles opportunités économiques. Comme en 2011, la décision de la localisation des festivités et de la centralisation dans un espace géographique déterminé en 2017, obéit moins à des logiques de construction de pôles touristiques incitateurs à la création d’emplois locaux que des  formes nouvelles de disjonction entre les modalités d’organisation festive traditionnelle et l’émergence de nouveaux pouvoirs. Comme en 2011, le « président de la République », avant même son investiture le 7 février en cours, avait annoncé les Cayes comme lieu de production des réjouissances publiques de l’Epiphanie, seul, sans concertation, disposant des attributs d’un grand timonier, se chargeant, outre ceux fixés par la Constitution de 1987 amendée, d’être dispensateur désormais des plaisirs et des joies aux haïtiens. Les ravissements de l’extase symbolisés par le carnaval sont vite rempilés par les besoins d’une politique défaillante, d’une incapacité hémiplégique d’intégrer à une politique de transformation des « sous-citoyens » à une offre politique digne.

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Des hommes symbolisant des esclaves
Des hommes symbolisant des esclaves

Les victimes de l’ouragan Matthew vivent encore dans des grottes, rongées par les effets des maladies hydriques, isolées dans leur état miséreux, plongées dans la méditation. Elles se rappellent les délices du département de la Grande Anse, avant le passage de l’ouragan, dont la description se rapproche de l’hommage de Jean Métellus aux indiens : « les forêts renferment des espèces très variées/ les savanes, les prairies naturelles, généreuses/ nourrissent et engraissent les bœufs, les cochons sauvages/ les chevaux, les cabris et chevreaux… »(Jean Metellus, Rhapsodie pou Hispaniola,Ed. Bruno Doucey, 2015 p.62) Ainsi, faute de s’attaquer aux défis structurels du département, Jovenel Moïse leur propose trois jours de défoulement. Le carnaval des Cayes est une réponse à l’absence de volonté politique, à l’impéritie du gouvernement, des présidents de la République face à la dégradation des conditions deshumanisantes des haïtiens en 2017,exclus dans leur propre pays, marginalisés par leurs dirigeants, impavides, avides de richesses et de rapines. A l’empathie des acteurs politiques, nationaux et locaux, s’associe le déploiement d’une politique qui joue sur les effets du carnaval, comme expression cathartique, pour conjurer les effets de Matthew, de se libérer de ses traumatismes sur les esprits et sur les corps.

L’édition de 2017 vient de confirmer ce qu’est ce nouveau théâtre de passions pour l’expression des corps, dans un contexte de décomposition sociale où les exemples qu’on offre à la jeunesse de ce pays sont ceux qui ont réussi dans les forges des expédients, résultat d’une alchimie de pratiques maffieuses, occultes, qui soumettent les institutions au silence, leurs dirigeants à la peur et au marchandage. On voit ainsi se confirmer des formes de domination économique instaurées par les entreprises qui disposent de la capacité de réaliser des chiffres d’affaires importants en matériaux de construction, en matériels de sonorisation. Tandis que les petits entrepreneurs locaux, disposant de facteur capitalistique assez faible n’ont aucune capacité de répondre aux demandes locales. C’est un terrain de rivalités entre les détenteurs de capitaux importants siégeant à Port-au-Prince et ceux qui vivent aux Cayes. Cette considération renvoie  à une autre, elle tient lieu de logiques de fragmentation discriminante dans le champ politico-musical. Les groupes musicaux, originaires des Cayes et du département de la Grande Anse ne disposent pas de char parce qu’ils sont dépourvus de réseaux d’influence au sein du pouvoir politique, mais également, parce que le carnaval n’est pas organisé dans l’esprit de valorisation des talents des acteurs musicaux locaux. Le carnaval de 2017 est pensé plutôt comme un ordre de construction de la discrimination entre le citoyen-musicien, issu lui aussi des sphères politiques actives- Michel Martelly et ses tribus disposent à eux seuls de cinq chars- et le musicien provincial, humilié et défait par son incapacité à s’approprier des codes d’expression du musicien haïtien « moderne ». Ne pourrions-nous pas expliquer cette disparité par l’hypothèse de la modernité ?

Cette modernité qui n’est pas explicite se lit dans les comportements de la nouvelle génération d’acteurs politiques-musiciens : ils détestent le cursus universitaire réussi, ils naviguent entre deux Etats, disposent de plusieurs nationalités, vivent à la marge de la société haïtienne dont ils ne partagent pas les valeurs traditionnelles, réussissent à se faire un nom en tant que chanteurs-musiciens, arborent un discours favorable aux masses populaires, pauvres et rurales, accomplissent des actions caritatives en leur faveur par effets de recomposition de l’empathie, du marché de la pitié et de l’accumulation des gains. Il s’agit pour eux de se revêtir des habits de la modernité parce qu’il leur permet de s’offrir les avantages d’un ordre économique inégalitaire qui s’est déjà illustré en Haïti depuis deux siècles. Le carnaval haïtien, tel qu’il se présente dans la tradition, n’est plus nécessaire, à leurs yeux, parce qu’il serait rachitique, plutôt il faudrait incorporer à l’activité du carnaval des éléments technologiques, des formes de musicalité étrangère, un langage débridé, des grossièretés scatologiques, une offre destinée aux agents de la « métaspora » haïtienne. Mais cette modernité prétendument instruite comme une synthèse des différents apports du monde est fausse, car elle vise à vider le carnaval haïtien de ses traits traditionnels pour l’annexer à un univers non encore saisissable, observé sous d’autres cieux, dans un ordre habité par les puissants regardant de haut les hideux et les sordides.

De la tradition au carnaval des puissants

Mais face à cette décomposition du carnaval haïtien, il y a lieu d’y opposer la résistance. Et c’est sans doute celle-ci qui nourrit la sève de la transgression des codes dominants comme élément de réponse à la soumission politique de la société. Le carnaval a fait l’objet d’attaques répétées de la part des acteurs religieux, le soupçonnant  d’être un facteur perturbateur de la foi des fidèles dans l’ordre promis. Certes, divers régimes de culture émergent dans la société haïtienne : une culture de l’élite marquée par le triomphe du modèle de consommation des biens occidentaux, par la reproduction des modes de pensée et des schémas étrangers ; une culture de la jeunesse urbaine inscrite dans des espaces géographiques bidonvillisés reproducteurs de la puissance d’attraction qu’exerce la sous-culture des masses urbaines des sociétés occidentales et la culture traditionnelle. Malgré l’influence de ces deux régimes précédents, celle-ci se déploie en période carnavalesque. Elle donne lieu à l’organisation d’une solidarité mécanique où les références aux valeurs et coutumes revisitent les relations à autrui et renseignent sur leur façon d’habiter le territoire. D’abord, le souci d’une organisation efficace préside à la réalisation des activités carnavalesques. Une structure d’organisation se charge de l’agrégation et de la mobilisation des ressources nécessaires à l’achat des équipements festifs, des tissus, de banderoles, d’instruments. Ensuite, par le refus de l’improvisation, une hiérarchie composée des gens honnêtes et responsables, choisis pour leur passé de sérieux et leur charisme, chargés de recueillir la cotisation des membres du groupe et des adhérents du quartier, planifie les séances de répétition, avant le carnaval. Dans les quinze jours qui le précèdent, les musiciens se retrouvent près d’un terrain choisi, en sirotant quelques rasades de tafia, l’alcool populaire, ils repeignent les instruments, le tambour, les bambous, et autres instruments des couleurs du groupe, ainsi que le mât haut de deux à trois mètres au sommet duquel flottera le drapeau du groupe, frappé d’un symbole marqueur du groupe. Cette bannière est d’une importance capitale, elle signifie la puissance, elle incarne la rivalité avec les autres groupes. A côté de la réparation du mât, des cordes neuves, des sifflets sont ainsi confiés à des leaders pour l’animation du groupe placé sous l’autorité du chef ou de la reine. Il (Elle) reflète la capacité d’arbitrer les conflits, de réguler les tensions au sein du groupe.

Enfin, un autre élément de nature emblématique est la sculpture du tambour. Le principal musicien se charge de lui donner sa personnalité, de le faire vibrer, de marquer sa différence avec les autres groupes. Le tambourineur souvent rattaché à un houngan ou une mambo est un chef qui impose son savoir-faire aux autres ; il a la puissance, après le chanteur, d’accompagner celui-ci par les intonations musicales. Le dernier jour du carnaval, les membres sont endimanchés, revêtent le déguisement, portant des couleurs distinctives. Ils s’emploient à suivre un itinéraire dont ils gardent le secret. En plus des visites des personnalités les plus connues de la commune qu’ils saluent et obtiennent en retour de l’argent ou du tafia, ils font une démonstration au centre urbain où se déploient les autres groupes, mais évitant de se rencontrer au risque de tourner à la bagarre, ils parcourent des kilomètres en vue de rendre visite aux parents et amis du groupe. La musique qui se joue sur le parcours vise à séduire le maximum de badauds qui rejoignent le groupe et dansent. Des sonorités inhabituelles font le charme des jeunes filles sollicitées par des danseurs avec lesquels elles combinent des pas de  danse originaux. Ainsi, à la tombée de la nuit, les groupes se dispersent, protégés par le pouvoir de la reine ou du chef, au milieu de la poussière. La fatigue et l’ivresse sont sans cesse combattues par l’esprit d’équipe et de solidarité qui unit les uns aux autres : le chef guidé par l’esprit de responsabilité a pour fonction de ramener tous les membres au bon port, comme un gardien de troupeau efficace, prêt à livrer bataille en cas d’attaques ennemies.

Ce sont ces survivances que les dirigeants  dévalorisent depuis. Il faudrait pourtant  les garder intactes, même si elles sont malmenées par les processus d’acculturation, d’extraversion économique et culturelle. Chaque fois qu’un président de la République tente de fragiliser ces survivances, il ne fait que livrer la société haïtienne, les mains et poings liés à son effondrement culturel. Et c’est par la reconnaissance du carnaval haïtien, comme soubassement culturel  profond qu’Haïti peut reconquérir sa capacité de reconstruire son avenir politique et économique. Cette mutation est d’abord culturelle avant d’être politique. Les théories économiques ont toujours défendu l’acteur économique, comme un être rationnel, prêt à se soumettre à ses intérêts égoïstes. La rationalité intéressée n’est pas toujours en vigueur.  Il y a lieu de comprendre d’autres motivations de l’homo haïtianus qui ne sont pas celles de l’argent, mais elles sont notamment liées à la dignité, aux logiques de l’honneur, de la générosité, de la solidarité, du partage, des dons. De plus, dans la musique de certains groupes jeunes émerge cette musique en rupture de ban avec la bien-pensante colonisatrice, qui pense l’autonomie politique dans un corps-à- corps permanent avec la nécessité de « guérir de la conscience douloureuse » pour ne plus « se poser en victimes de l’histoire, mais en sujets de sa propre histoire ».(F.Sarr, « Afrotopia, »Ed. Philippe Rey, 2016,p.95) en vue d’inverser l’ordre établi.

Jacques NESI

 

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