La Fondation Open Eyes (FJKL) n’est pas un groupe de défense des droits humains crédible

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Jimmy « Barbecue » Cherizier au bas de Delmas en novembre 2022. Photo: Kim Ives/Haïti Liberté

Reportage FJKL sur La Saline

En novembre 2018, la FJKL opérait depuis cinq mois en tant qu’organisation de défense des droits humains. Leur rapport, intitulé « Situation de Terreur à La Saline », est leur première enquête sur les droits humains.

D’après ce qui est disponible en ligne, il s’agit de la troisième publication de la FJKL. Il faisait suite à un commentaire et à une lettre ouverte adressée au Premier ministre de l’époque, Jean-Henry Céant.

Le commentaire, publié en septembre 2018, portait sur une ordonnance du 6 avril 2018 du juge Jean Wilner Morin de poursuivre une enquête sur un éventuel blanchiment d’argent par la Fondation Aristide pour la démocratie (AFD).

Considérant le rôle présumé de Gilles dans la tentative de piéger Yvon Neptune, et le rôle de Madistin en tant qu’avocat engagé par Pierre Espérance et le NCHR-Haïti (RNDDH) pour représenter les « victimes » du massacre fabriqué de la Scierie pour piéger les dirigeants de Fanmi Lavalas, ce choix de L’accent mis sur l’AFD est évidemment politique.

Au moment de la rédaction du reportage, le mouvement Petrocaribe avait commencé, avec Gilbert Mirambeau postant son désormais célèbre tweet demandant au gouvernement haïtien « Kòt Kòb Petwo Karibe a??? » (« Où est l’argent PetroCaribe ? ») en août 2018. Cela faisait suite à un rapport du Sénat haïtien de fin 2017 accusant les politiciens d’avoir détourné 1,7 milliard de dollars via des contrats sans appel d’offres accordés par le gouvernement haïtien entre 2008 et 2016.

D’une manière ou d’une autre, dans ce contexte, Gilles et Madistin ont décidé que la première affaire de leurs nouvelles organisations de défense des droits humains devrait être un commentaire sur une ordonnance rendue par un juge en avril concernant des allégations de blanchiment d’argent au sein de l’AFD. Le commentaire de la FJKL affirme que l’ordonnance du juge contre l’AFD « constitue une étape importante dans la lutte contre le blanchiment d’argent, la corruption et l’impunité des fonctionnaires ». Il faudrait encore deux mois à la FJKL pour produire un rapport sur le scandale Petrocaribe.

Le temps nécessaire à FJKL pour produire ces publications est également un facteur important. Dans le cas du commentaire de l’ordonnance du juge Morin contre l’AFD, plusieurs mois se sont écoulés entre la création de la FJKL et la publication du commentaire. Il s’est également écoulé plusieurs mois entre le rapport du Sénat haïtien sur Petrocaribe et l’analyse publiée par la FJKL.

Le rapport préliminaire du 16 novembre sur La Saline a été publié dans les trois jours suivant les violences à La Saline. Le rapport de la FJKL sur La Saline est vague quant aux sources des allégations. Il fournit cependant un récit qui conclut que : a) les violences de La Saline résultent d’une attaque d’un gang contre un autre et b) Jimmy Cherizier a « renforcé » l’attaque.

Il est significatif que les trois cibles des deux premières publications de la FJKL soient Aristide, Jovenel Moïse et Jimmy Cherizier – qui furent tous, à un moment ou à un autre, des opposants à Réginald Boulos.

 

Le témoignage délibérément omis de la FJKL qui contredit les allégations de son rapport

Mario Brunache, vétéran de la guerre du Vietnam haïtiano-américain et facteur à la retraite, vit au bas de Delmas. Il a contribué à fonder l’organisme communautaire Another Vision avec Jimmy Cherizier au printemps 2018. Brunache a été interviewé par FJKL pour leur reportage sur La Saline, mais son témoignage a été omis du reportage. Brunache est l’un des nombreux témoins qui affirment que Cherizier dormait chez lui lorsque les attentats ont eu lieu à La Saline le 13 novembre 2018.

FJKL n’a pas seulement omis le témoignage de Brunache. Il n’a pas pris la peine de se rendre dans la zone de bas Delmas pour interroger Chérizier ou les autres témoins qui pourraient témoigner que Chérizier dormait sur un matelas à même le sol d’un appartement lorsque des reportages radio ont affirmé qu’il faisait partie d’une attaque en cours à La Saline.

Madistin a été interpellé par le journaliste Kim Ives, co-réalisateur du documentaire « Another Vision ». Madistin a affirmé qu’il n’avait pas l’adresse de Cherizier et que le quartier était de toute façon trop dangereux pour être visité.

L’affirmation de Madistin est manifestement fausse. Des dizaines de journalistes des grands médias occidentaux ont interviewé Chérizier dans le bas Delmas, indemnes. En fait, de nombreux journalistes ayant visité le territoire de la FRG9 ont remarqué à quel point le bas Delmas est sûr et propre, contrastant fortement avec les autres quartiers dirigés par les gangs fédérés du G-Pep. Cherizier remercie les dons de la diaspora haïtienne d’avoir facilité son quartier bien rangé.

Cherizier a accusé la FJKL (et le RNDDH) de partialité et d’allégations fabriquées de toutes pièces contre lui. Il a déclaré aux journalistes que le RNDDH et la FJKL « sont tous deux des partis politiques et non des organisations de défense des droits de l’homme ».

L’écrivain et militant de longue date André Charlier partage ce constat, qualifiant le RNDDH de « parti politique ayant la façade d’une organisation de défense des droits de l’homme ». Charlier estime que Cherizier est une « menace pour la petite-bourgeoisie » en Haïti, à l’instar de Pierre Espérance qu’il qualifie d’« anti-haïtien ».

Le rapport du FJKL La Saline affirme que Chérizier était impliqué sans aucune motivation politique. Il présente simplement Cherizier comme fournissant un « renfort » à Nèg Chabon, le gang prétendument lié au PHTK qui a attaqué un gang rival de La Saline le 13 novembre 2018. Ce rival était le gang Projet La Saline, alors dirigé par Hervé Bonnet Barthélemy, alias « Bout Jean Jean », proche du député Lavalas Roger Millien.

Le rapport du RNDDH La Saline a été le premier à publier des allégations concoctées par Millien selon lesquelles Cherizier aurait participé à une réunion de planification avec des responsables du PHTK quelques jours avant les violences de La Saline. Millien a reconnu connaître le chef du gang Projet La Saline, désigné dans le rapport de la FJKL sous le nom de Nèg anndan yo, situé dans le quartier Kafou Labatwa/Fòtouron de La Saline. En effet, Millien a conduit Bout Jean Jean et d’autres membres du gang à l’hôpital Bernard Mevs après avoir été blessés début novembre, comme le rapporte Le Nouvelliste et confirmé par Millien lui-même.

On comprend de plus en plus que Cherizier est la cible d’une campagne de désinformation menée en grande partie par des soi-disant organisations de défense des droits de l’homme. Dans une interview avec Jon Lee Anderson du New Yorker, le leader du Syndicat de la police haïtienne, Lionel Lazarre, « a refusé de désavouer Barbecue ». Lazarre a déclaré que Cherizier « a été poussé vers ce qu’il est aujourd’hui par des organisations de défense des droits de l’homme ».

La FJKL a également ciblé un autre leader qui bénéficie d’un soutien enthousiaste et généralisé de la population locale : Jean Ernst Muscadin.

Commissaire de Miragoâne, Jean Ernest Muscadin, aux Cayes, le 29 août 2023.
Photo: Dan Cohen/ Uncaptured Media

La FJKL cible Jean Ernst Muscadin

Dans une lettre ouverte du 2 juin 2022 au ministre de la Justice Berto Dorcé, la FJKL accuse le commissaire Jean-Ernst Muscadin d’avoir exécuté un accusé, Elvain Saint-Jacques, à Miragoâne. L’allégation était basée sur une vidéo qui a commencé à circuler le 30 mai. La FJKL a exigé la démission et la poursuite de Muscadin. Saint Jacques est mieux connu sous son pseudo de gang, « Zo pwason ». Il était membre du gang Five Seconds d’Izo, l’un des gangs de kidnapping les plus notoires et les plus brutaux de Port-au-Prince.

Dans une interview avec Addicted Press, Muscadin a déclaré que « ce qui s’est passé n’est pas une erreur. Je l’ai fait. Ils m’ont envoyé un signal, je leur ai répondu. Les bandits doivent savoir qu’ils ne sont pas les seuls détenteurs des clés de la mort. Ils doivent savoir qu’il existe encore des gens capables de leur tenir tête.»

Dorcé a convoqué Muscadin suite aux accusations. Muscadin a alors menacé d’arrêter Gilles si elle entrait dans Miragoane. Il a également laissé entendre qu’elle se rangeait en fait du côté des gangs criminels.

Apparemment intrépide face aux menaces du gouvernement de facto d’Henry, Muscadin a déclaré que « tant que je serai commissaire de Miragoâne, ma juridiction sera un cimetière à ciel ouvert pour les bandits de Martissant et de Grand Ravine en quête de refuge ».

Muscadin a des raisons pour son attitude inébranlable. Selon tous les témoignages, il bénéficie d’un large soutien enthousiaste de la part de la population de Miragoâne. Suite aux menaces de Dorcé et de Gilles, des milliers de partisans ont envahi les rues pour soutenir Muscadin. Une semaine plus tôt, une autre grande manifestation avait éclaté après des rumeurs selon lesquelles Muscadin serait transféré hors de Miragoâne.

La popularité du Muscadin ne se limite pas à Miragoâne. Fin juin 2023, il a reçu un SUV blindé, payé par des membres anonymes de la diaspora haïtienne. L’achat a été organisé par la journaliste Theriel Thelus. Muscadin a exprimé sa gratitude à la diaspora pour son soutien et sa confiance.

Le soutien populaire à l’intérieur et à l’extérieur d’Haïti ne semble pas être un facteur pertinent dans l’analyse de Madistin. Dans une interview accordée à Magik 9, Madistin a déclaré que Muscadin n’était « pas la solution à l’insécurité croissante dans le pays ». Il a accusé Muscadin d’être un « bandit légal », dont les actions « peuvent être bien plus dangereuses que celles des bandits armés ».

Madistin a ensuite adopté une ligne d’attaque souvent utilisée contre Chérizier, déclarant : « Muscadin est accompagné d’un groupe de civils armés. Nous ne savons pas comment fonctionne ce groupe. D’où viennent les armes et munitions utilisées par Muscadin ? L’allégation selon laquelle Muscadin armerait une brigade de vigilance avec des armes confisquées à des gangs ou achetées aux États-Unis devrait-elle être retenue contre lui ?

Sans surprise, Pierre Espérance et le RNDDH ont également critiqué Muscadin, le jugeant « accompagné de civils lourdement armés » en « possession d’armes illégales ». Le RNDDH a dénoncé Muscadin parce qu’il « exécute des gens, qu’il présente comme des bandits, après les avoir soumis à des interrogatoires hâtifs ». Espérance a qualifié Muscadin de « délinquant, membre du G9, travaillant pour le PHTK ». (Muscadin a nié toutes les accusations dans une interview qui sera bientôt publiée le 30 août par Haïti Liberté et Redacted.)

Espérance ne se soucie pas de comprendre les raisons sous-jacentes du large soutien populaire dont bénéficie Muscadin. Les rédacteurs de Press Lakay semblent cependant avoir cette compréhension, déclarant dans un éditorial que Muscadin est « largement considéré comme l’un des commissaires gouvernementaux les plus efficaces de la République ». Ils ont fait valoir que « toute tentative de le démettre de ses fonctions serait risquée », soulignant qu’aucune mesure n’a été prise par Dorcé avant qu’il ne soit démis de ses fonctions.

La FJKL est une organisation politique ayant la façade d’un groupe de défense des droits de l’homme

La violence perpétrée par des gangs armés soutenus par des oligarques, qui fonctionnent comme des groupes paramilitaires, a fracturé la capitale haïtienne. La statistique souvent citée selon laquelle 80 % de Port-au-Prince est contrôlée par des gangs est trompeuse. La majorité de Port-au-Prince est contrôlée par des gangs soutenus par des oligarques qui fonctionnent souvent comme des groupes paramilitaires. Ils s’opposent aux brigades de vigilance et aux groupes anticriminalité comme le FRG9, Bwa Kale et aux dirigeants locaux comme Muscadin.

Malgré les combats qui ont fait rage entre les gangs FRG9 et G-Pèp au cours de la majeure partie des deux dernières années, trois trêves majeures ont été négociées ces deux derniers mois : 1) entre Ti Bwa (Krisla) et Grand Ravine (Ti Lapli) avec Village de Dieu (Izo) ; 2) entre Brooklyn (Gabriel) à Cité Soleil et Iscard (Belekou) avec Mathias (Boston) ; et 3) entre Belair (Toto Alexandre et Kempes Sanon) et le bas Delmas (Chérizier).

Cherizier a déclaré à Haïti Liberté que « ce ne sont pas des alliances, mais des accords de paix ». Néanmoins, de nombreux experts médiatiques présentent les accords de paix comme une alliance de facto entre le FRG9 anti-criminalité et la fédération des gangs criminels G-Pèp.

Les bandes criminelles s’étendent désormais bien au-delà de Port-au-Prince, dans les zones rurales, menaçant l’agriculture et les approvisionnements alimentaires locaux. De plus, l’insécurité et la menace de violence empêchent le transport des produits cultivés. Alors que plus d’un tiers de la population est confronté à une faim aiguë, l’accès à la nourriture est vital.

Ces bandes armées ont déstabilisé Haïti, justifiant une intervention étrangère demandée par Henry pour consolider son pouvoir. Cela souligne le soutien de Boulos aux gangs associés au G-Pep et son soutien à Ariel Henry. Boulos, comme de nombreux oligarques haïtiens, souhaite qu’une force militaire étrangère envahisse et occupe Haïti et protège ses entreprises.

Bwa Kale et la RFA9 sont le résultat, en partie, de l’incapacité de la classe politique à organiser un gouvernement de transition crédible et à forcer Henry à quitter ses fonctions. Ce sont, comme l’explique le directeur d’Haïti Liberté, Berthony Dupont, « des mouvements organiques, autonomes, pratiquement spontanés ». Ils sont une réponse non seulement aux actes quotidiens de violence dépravée commis par des gangs armés soutenus par des oligarques, mais aussi au vide politique qui a conduit au règne ininterrompu d’Henry en tant que dictateur soutenu par les États-Unis.

Ce vide de leadership politique a conduit à la montée en puissance de dirigeants locaux qui défendent leurs communautés. Bwa Kale est peut-être sans chef. Il existe cependant plusieurs dirigeants locaux qui ont contribué à organiser des brigades de vigilance dans leurs communautés dans le cadre du mouvement Bwa Kale.

Tous sont parvenus à la même conclusion : la résistance armée aux bandes criminelles est nécessaire. L’État a depuis longtemps abandonné sa responsabilité d’éradiquer la violence des gangs et de protéger les citoyens contre la violence.

La PNH ne veut pas ou est incapable de lutter contre les bandes criminelles. Par conséquent, des dizaines – peut-être davantage – d’agents de la PNH ont choisi de rejoindre ou de collaborer avec FRG9 ou leur brigade de vigilance locale, reconnaissant l’impuissance des dirigeants de la PNH et la nécessité immédiate de débarrasser leurs quartiers des bandes criminelles.

En effet, le 24 juin 2023, l’Initiative Patriote Marien (IPAM) a publié un communiqué appelant à « l’organisation de brigades de vigilance sur l’ensemble du territoire pour protéger la population et lutter contre les gangs, les assassins, les ravisseurs et les éléments corrompus du régime d’Ariel Henry. L’IPAM est un collectif de représentants de 33 comités locaux des régions du Nord et du Nord-Est d’Haïti.

La FJKL est fondamentalement un groupe politique ayant la façade d’une organisation de défense des droits de l’homme. Que ce soit envers les oligarques haïtiens comme Réginald Boulos ou le gouvernement américain, la FJKL s’engage envers ses bienfaiteurs et les allégeances de classe de ses dirigeants.

La  FJKL, tout comme le RNDDH, n’est pas une organisation crédible de défense des droits humains.

 

*Travis Ross est un enseignant basé à Montréal, Québec. Il est également co-éditeur du Projet d’information Canada-Haïti sur canada-haiti.ca. Travis a écrit pour Haïti Liberté, Black Agenda Report, The CanadaFiles, TruthOut et rabble.ca. Il peut être contacté sur Twitter.

 

 

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