
Si les États-Unis décident réellement de restreindre les transferts de fonds vers Haïti, ma position est simple : je soutiens cette décision !
Je m’exprime ici en tant qu’Haïtien. Non pas en tant que partisan des États-Unis. Non pas en tant que militant anti-immigration. En tant qu’Haïtien. Et je vais vous expliquer pourquoi.
Depuis des décennies, Haïti ne développe pas son économie. Elle développe son exil.
Nous avons transformé la fuite des cerveaux en un modèle national. Nous exportons nos talents, nos médecins, nos ingénieurs, nos jeunes diplômés. Nous importons leurs dollars.
C’est un modèle de dépendance. Un modèle où le capital humain quitte le pays et où les transferts de fonds se substituent à la responsabilité de l’État. Je ne soutiens pas ce modèle. Je ne l’ai jamais soutenu.
Cependant, la diaspora n’est pas à blâmer. C’est le système qui l’est. Je ne condamne pas la diaspora. Je ne condamne pas les familles qui survivent grâce aux transferts de fonds. Mais soyons réalistes : lorsque les transferts de fonds représentent environ 20 à 25 % du PIB d’Haïti, selon la Banque mondiale, cela signifie que notre économie ne produit pas suffisamment. Haïti est ainsi l’un des pays les plus dépendants des transferts de fonds au monde. Notre survie repose sur l’aide extérieure.
Cela signifie que notre État se dérobe à ses responsabilités. Un pays ne peut pas fonder sa souveraineté sur une aide aussi constante.
Il ne s’agit pas d’une aide marginale, mais d’une aide vitale.
Chaque année, nous perdons des médecins, des infirmières, des ingénieurs, des entrepreneurs, des enseignants et des policiers.
Il ne s’agit pas d’une migration individuelle, mais d’une extraction systémique de capital humain. On appelle cela une « fuite des cerveaux ». J’appelle cela une hémorragie. Un pays qui perd ses cerveaux et compense par des transferts de fonds ne se développe pas. Il survit. Pour que l’aide soit utile, elle doit nous aider à devenir autonomes.
Un pays qui respire grâce à des poumons situés à l’étranger n’apprend jamais à renforcer les siens.
Je ne me réjouis pas de la souffrance. Je pose la question taboue : ce maintien artificiel de la vie empêche-t-il la guérison ?
Autrement dit, ce maintien artificiel empêche-t-il l’effondrement structurel ? Alors posons la question que tout le monde veut entendre : si les transferts sont restreints, que se passera-t-il ? Oui, il y aura un choc. Oui, ce sera difficile. Oui, des familles souffriront.
Mais la vraie question est la suivante : combien de temps allons-nous continuer à stabiliser cet échec ? Et si les transferts cessent brutalement, qui en subira les conséquences en premier ? Car tant que l’argent continue d’affluer : l’État n’est jamais contraint de devenir un État. Les élites ne sont jamais tenues responsables. Le modèle reste immuable.
Si la restriction des envois de fonds oblige Haïti à repenser son modèle économique, alors ce choc pourrait devenir un tournant décisif.
Soyons clairs : je ne suis pas favorable à la punition des familles. Je suis favorable à la fin d’un modèle économique parasitaire. Je suis favorable à la fin d’un système qui consiste à exporter nos cerveaux, importer des dollars et appeler cela une stratégie nationale.

Ce n’est pas une stratégie. C’est une dépendance organisée.
Ce modèle a transformé l’exil en une industrie. Il a empêché les élites de se réformer. Il a remplacé l’État par la diaspora. Il a anesthésié la rupture.
Maintenant, pouvons-nous transformer cette bouée de sauvetage en levier ?
Oui, une alternative plus efficace serait : un plan de transformation économique interne, une stratégie pour l’organisation politique de la diaspora et un mécanisme de pression conditionnelle. Il s’agirait d’une rupture consciente, et non d’une sanction extérieure.
Précision importante : je ne m’exprime pas ici pour cautionner une rhétorique anti-haïtienne. Je ne cherche pas à criminaliser les migrants. Je dis simplement ceci : un pays ne peut pas indéfiniment dépendre des poumons de ses enfants exilés. À un moment donné, il doit apprendre à respirer par lui-même, comme il l’a fait par le passé.
Si cette décision américaine est confirmée, nous n’aurons que deux options : paniquer et chercher des coupables, ou bien utiliser ce choc pour reconstruire.
Je choisis la reconstruction. Car je refuse que l’avenir d’Haïti repose sur la fuite des cerveaux et l’exportation de sa jeunesse. Je refuse que notre modèle économique soit fondé sur l’exil.
Haïti ne doit pas devenir un pays qui produit des migrants. Haïti doit redevenir un pays qui produit la richesse, la stabilité et la dignité. Si cette mesure nous oblige à changer de modèle, alors oui, je la soutiens. Non par soumission, mais par lucidité.
Et je pose cette question à ceux qui s’y opposent : sommes-nous en train d’empêcher la naissance du pays que nous prétendons aimer ?








