Jovenel Moïse, face à lui-même !

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Michel Joseph Martelly a réussi durant son quinquennat mouvementé (2011-2016) a imposé son successeur Jovenel Moise

Après une absence de près d’une année, nous voilà de retour sur les sentiers battus de la politique haïtienne. Les années passent, les dirigeants aussi. Mais la problématique institutionnelle et administrative haïtienne demeure inchangée. Après le succès de la série de chroniques sur la péripétie électorale qui s’est achevée en 2017 avec l’investiture de Jovenel Moïse à la présidence d’Haïti, on a décidé de reprendre notre bâton de pèlerin ; mais sous une forme différente. C’est une « TRIBUNE » hebdomadaire que nous vous proposons, dans laquelle nous allons essayer, dans la mesure du possible, de suivre la politique du Président Jovenel Moïse durant son quinquennat. Cette « TRIBUNE » sera sans complaisance pour le pouvoir, mais elle se fera aussi en toute objectivité. Une façon, selon nous, pour que vous fassiez votre propre opinion tout en  ayant une meilleure compréhension de ce qui se fait ou qui se passe réellement dans le pays. Comme d’habitude, nous sommes motivés par un seul intérêt : une Haïti meilleure et la défense de la population.

S’il y a une action politique que Michel Joseph Martelly a réussie durant son quinquennat mouvementé (2011-2016) c’est celle d’avoir imposé son successeur à la face des Haïtiens et du monde. Contre vents et marrées, en effet, l’ancien Président a pu installer Jovenel Moïse à sa place au Palais national. Pour combien de temps ? Pour cinq années selon la Constitution qui n’autorise pas de renouvellement immédiat. En revanche, selon Jean-Charles Moïse, chef de file de l’opposition qui ne reconnaît pas la légitimité du chef de l’Etat, son mandat ne court que sur un laps de temps. C’est-à-dire que le Président Jovenel Moïse ne terminera pas son mandat. Du coup, deux écoles s’installent, comme d’habitude, dès qu’il s’agit de la présidence d’Haïti et ce, depuis des lustres. Laquelle l’emportera ? Vaste question. Mais l’histoire récente et contemporaine nous donne quelques pistes. Si le chef de l’Etat s’y prend bien, il peut non seulement arriver au terme de son quinquennat, mais favoriser ensuite l’accession d’un de ses proches. En outre, s’il ne se comporte pas en « Bonhomme Coachi » c’est-à-dire, en chef responsable, il peut lui-même causer sa perte.

Ainsi donc, l’ex-Nèg bannan nan devenu Président de la République, il y a bientôt un an, dans les conditions que l’on sait, sera responsable de son destin de Président d’Haïti. Difficile aujourd’hui de dire s’il réussira son pari comme son mentor Sweet Micky ou s’il finira comme son ainé de prédécesseur, un certain Jean-Bertrand Aristide. Il est un peu tôt pour dégager une conclusion. Mais, en observant de près l’action du  Président depuis son arrivée au pouvoir et celle de ses opposants, l’on peut déjà avancer quelques pistes suivant les principes majorité/minorité active sans prendre en compte la théorie de la majorité/minorité silencieuse. Dès les premiers jours de la présidence de Jovenel Moïse, son Administration s’est lancée dans ce que l’élu PHTK appelle : la Caravane du changement.

Il y a pratiquement une année. Selon l’équipe du Palais national, où d’ailleurs, un quarteron de Porte-paroles officie, cette Caravane ne serait pas une simple aventure permettant aux proches du pouvoir de partir en vadrouille à travers le pays au frais de la princesse. Ils ne prennent pas du bon temps dans cette sorte d’aventure touristique sur le plan local et par-dessus le marché font de la propagande pour le pouvoir. Pour les partisans de Jovenel, comme on l’appelle dans le pays, cette « Caravane du changement » est la preuve qu’une nouvelle ère luit sur Haïti avec l’arrivée de leur idole au pouvoir. La dynamique du Président PHTK est sans nul autre pareil selon ses supporters. Le Président est partout. Omniprésent dans la gestion des affaires de la République, quitte à réduire au silence son Premier ministre, Jack Guy Lafontant que certains croient qu’il sera remercié lors du prochain remaniement qui est en préparation.

Port-au-Prince, la capitale, n’a pas changé de visage. La ville est aussi sale que le jour de l’inauguration du mandat de Nèg bannan nan à la présidence de la République, elle porte toujours le même costume de l’ère Préval, Martelly et Privert

Celui-ci, il est vrai, n’en demande pas tant. Jovenel Moïse nous rappelle l’ex-Président français Nicolas Sarkozy, reléguant en arrière plan son chef de gouvernement de l’époque, un certain…François Fillon. Il le traitait de simple collaborateur. Pourtant, celui-ci avait le mérite de tenter d’exister face à un Président trop envahissant. Dans le cas haïtien, le problème est différent. Le Premier ministre Jack Guy Lafontant, se complaît dans son rôle de « collaborateur » alors que la Constitution lui confère un rôle prédominant dans la conduite des affaires de l’Etat en tant que chef de gouvernement. Peut-être qu’il s’est souvenu de sa gestion calamiteuse de l’hôpital Sainte-Croix de Léogâne qu’il a mis en faillite et où il a piteusement échoué en tant que Directeur général. Le docteur a préféré déléguer ses responsabilités de PM au Président de la République qui n’avait, d’ailleurs, aucune intention de laisser son médecin personnel s’occuper de l’administration du pays. Tous ses patients le reconnaissent, Jack Guy Lafontant est un excellent médecin. Mais en matière de gestion publique, il a beaucoup à apprendre car c’est un piètre gestionnaire.

Jovenel Moïse qui fût longtemps un patient fidèle du docteur Lafontant le sait. Celui-ci n’est pas un novice en politique, il est tout simplement un « nullard » dans ce domaine. Lui confier la Primature, c’était juste confier les clés à un collaborateur en qui il a toute confiance surtout qui n’est pas prêt de lui faire de l’ombre. Ainsi, le Président Jovenel Moïse s’accapare tout le pouvoir exécutif sous prétexte d’un contrat électoral et politique qu’il aurait eu avec la population. De ce fait, il s’impose en dirigeant suprême avec son costume de l’éternel candidat. La « Caravane du changement » est le socle sur lequel l’homme du Trou-du-Nord s’assied pour appliquer sa propre feuille de route qu’il appelle le programme du développement du pays. Dès sa première sortie dans le département de l’Artibonite, un clin d’œil à son ennemi intime, le puissant sénateur et Président de la Chambre haute, Youri Latortue, Jovenel entendait marquer de son empreinte sa présidence, en tout cas, c’est ce qu’il laisse penser. Sans préparation ni prévision budgétaire claire, Jovenel fonce tête baissée dans la bataille du sauvetage national, selon ses partisans.

Il donne l’impression qu’avant lui c’était le néant et qu’après lui Haïti deviendrait méconnaissable tant qu’il aura été transformé. Il s’attaque à tout. L’agriculture,  son domaine par excellence, celui qui l’a propulsé au sommet de l’Etat, est en première ligne dans son agenda programmatique. Dans l’Artibonite, où la production du riz demeure l’une des priorités de tous les gouvernements, les paysans et les agriculteurs en général ont été pris à témoins en guise de témoignage pour féliciter l’action du Président. Pourtant, personne n’est en mesure de dire combien de paysans ont réellement bénéficié de cette politique qui se veut  non partisane. Pire, les autorités n’ont aucun chiffre sur le montant qui a été dépensé pour financer ces chantiers. On sait seulement que plusieurs millions de gourdes avaient été mis à la disposition de la présidence pour le lancement de cette fameuse « Caravane du changement » dont le pays attend les premiers résultats.

Outre cette politique très volontariste de Jovenel relative à l’agriculture et des infrastructures routières, il y a entre autres un domaine important sur lequel le pouvoir entend marquer des points par rapport à ses prédécesseurs : l’électricité. A en croire l’entourage du Président, cette affaire d’électrification d’Haïti est un pari que le Président prend à lui-même. Il doit le gagner à tout prix, s’il veut être crédible devant les Haïtiens. Et c’est aussi un gage entre lui et ses électeurs. Comment compte-t-il gagner cette bataille que certains croient perdue d’avance ? Personne n’en sait rien. Sauf Jovenel y croit. Il est prêt à mettre ses mains au feu qu’il y arrivera avant la fin de son mandat. Dans certains milieux, on pense que le Président n’aura jamais les moyens de sa politique énergétique et que par conséquent l’affaire va se terminer en queue de poisson comme elle en a été sous l’Administration Martelly/Lamothe qui promettait l’électricité 24/24 heures à Port-au-Prince, voire à Haïti. Pourtant, deux ans, c’est le délai imparti par l’équipe au pouvoir pour résoudre une fois pour toutes le problème de courant électrique en Haïti.

Comme pour la «  Caravane » les sceptiques et les curieux attendent pour voir. Mais ils n’y croient pas une seconde. Or, pour Jovenel qui se fait l’apôtre de Napoléon : « impossible n’est pas français ». Il y croit donc il y arrivera. Mais comme un lion qui pourchasse trop de proies à la fois, il risque de rentrer bredouille. Pratiquement une année depuis qu’il est entré en fonction, la population ne voit pas encore ce que le nouveau Président a apporté de mieux. Elle prend l’exemple le plus criant, celui des pièces d’identité : passeport et la Carte d’identification Nationale (CIN). Ce programme du nouveau pouvoir était arrivé comme une bouffée d’air frais pour des milliers d’Haïtiens désireux de se procurer ces deux sésames. Le passeport, pour fuir au plus le pays vers le Chili et le Brésil, les nouveaux Eldorado pour les Haïtiens faute de pouvoir trouver un débouché que ce soit dans le privé ou dans la fonction publique. Le second, la fameuse CIN, devenant obligatoire pour tout citoyen ayant 18 ans accomplis. Sans cette carte d’identité, impossible de faire quoi que ce soit sur le plan administratif privé comme public. Surtout, sans elle l’on ne peut accomplir son devoir civique.

Elle sert en effet de carte électorale.  Or, se procurer ces deux pièces officielles demeure un vrai parcours de combattants que ce soit auprès du Service d’immigration pour le passeport ou de l’ONI (Office National d’Identification) pour la CIN. En Haïti, on croyait sortir de la galère avec l’annonce faite à grand renfort de propagande de la mise en place de Centres d’Enregistrement un peu partout dans le pays. Sauf que ce qui s’annonçait comme une délivrance s’avère plus compliqué que prévu. Partout où ces Centres d’Enregistrement sont installés, on n’entend que des plaintes et de la désolation. La cause? Un manque de personnel qualifié criant et surtout le dysfonctionnement des appareils devant délivrer ou enregistrer les demandes qui arrivent en masse. Ceux de la région métropolitaine de Port-au-Prince ont été pris d’assaut et vite saturés. En province, c’est la pénurie de courant qui est à l’origine de leur dysfonctionnement. Du coup, les demandeurs continuent de se ruer vers le Service de l’Immigration pour déposer leur demande de passeport ou à l’Office National d’Identification pour leur CIN en attendant que ces deux organismes et les Centres d’Enregistrement trouvent comment faire face à des milliers de demandes qui atterrissent tous les jours.

Pour le moment, si le Président Jovenel Moïse semble être de bonne foi dans la mise en place de ses promesses de campagne, la réalité du terrain et l’Etat de marche de la République font que les choses ont du mal à se concrétiser. Pourtant il persiste et signe. La remobilisation des Forces Armées d’Haïti (FADH) le 18 novembre 2017, tout un symbole, est le signe qu’il ne veut rien lâcher. Bien au contraire. Malgré une opposition farouche de la quasi-totalité de la classe politique sur la question de l’armée et le dossier brûlant de la corruption dans l’administration publique, le Président est vent debout. La veille de la célébration du 214e anniversaire de la bataille de Vertières, la mère de toutes les batailles militaires de Saint-Domingue (Haïti), le 18 novembre 1803 pour l’abolition de l’esclavage et l’indépendance d’Haïti, le Président Jovenel Moïse nomme un Commandant en chef des Forces armées en la personne de l’ancien colonel Jodel Lesage. Dorénavant, cet ex-officier de l’ancien Corps des Léopards sous Jean-Claude Duvalier est le nouveau lieutenant-général de la nouvelle FAD’H.

Il est âgé de 65 ans. Celui-ci est à la tête d’un fantomatique commandement intérimaire devant mettre en place l’ensemble des Corps formant une véritable force de défense du pays. Jean-Charles Moïse de Pitit Dessalines et chef de l’opposition, absent du pays pour cause de maladie, a appris la nouvelle depuis son lit de l’hôpital à Cuba. A son retour du pays, il est déjà trop tard. Impossible de mobiliser ses troupes contre la remobilisation de l’armée. Quant au Président de l’Assemblée Nationale, le sénateur Youri Latortue et son vice-Président, le député Cholzer Chancy, s’ils ont été consultés c’est juste pour la forme, rien de plus. Le chef de l’Etat n’a pas suivi non plus les conseils des anciens militaires et responsables de l’ancienne Armée, Mario Andrésol et Himmler Rebu qui auraient souhaité une vraie concertation entre différents responsables politiques et personnalités de premier plan.

Il est vrai que si le Président Jovenel Moïse devait respecter l’énoncée de la Constitution, jamais il n’aurait pu installer un nouveau Etat-major. Dans la mesure où depuis 1994, par un décret du Président Jean-Bertrand Aristide, la FAD’H ancienne version avait cessé d’exister. Par conséquent, les articles relatifs à l’Armée ne pouvaient plus être considérés. Pendant ce temps, le Président continue de parcourir le pays donnant l’impression qu’il a une peur bleue de la capitale peut-être parce qu’elle est trop sale. Il ne veut pas rester une journée dans son bureau au Palais national pour coordonner les affaires publiques. Or, si Jovenel paraît être sur tous les fronts : politique, social, économique, défense, etc, il semble qu’il s’est embarqué dans trop de dossiers à la fois. Le pays a du mal à apercevoir ce changement qu’il dit vouloir apporter. Le Rapport Petrocaribe vient de temps à autre lui rappeler qu’à tout moment la justice peut venir demander des comptes à des proches collaborateurs du Palais national. Quant à la République, elle va mal. Très mal. Sinon pire que sous les régimes précédents. Le chômage bat des records. La misère et la désolation se voient à vue d’œil depuis la capitale jusqu’aux coins les plus reculés du pays.

Même là où l’on construit de micro-parcs industriels et où l’on déverse des millions de larves de poisson dans des lacs, le désespoir occupe tout l’esprit. Port-au-Prince, la capitale, n’a pas changé de visage. La ville est aussi sale que le jour de l’inauguration du mandat de Nèg bannan nan à la présidence de la République. Aucune amélioration dans le domaine de propreté et d’hygiène dans l’aire métropolitaine. Le Bicentenaire, le Centre-ville et les Portes d’entrée de Port-au-Prince n’indiquent point qu’il y a eu changement de gouvernement ou de pouvoir en Haïti depuis tantôt une année. Bref, la capitale porte le même costume de l’ère Préval, Martelly et Privert. La nuit, l’éclairage public reste un lointain souvenir. Les poteaux de réverbères attendent désespérément qu’on vienne accrocher une malheureuse ampoule. L’eau et l’électricité, les deux éléments fondamentaux aujourd’hui capables d’attirer les investisseurs dans un pays, demeurent les deux points noirs de l’Administration Moïse/Lafontant. Pourtant, la présidence de la République ne s’avoue pas vaincue.

Jovenel croit même que la délivrance est pour bientôt avec l’opération « Caravane du changement » qu’il entend conduire jusqu’au dernier jour de son mandat, malgré très peu de résultats positifs enregistrés  jusqu’ici. Sur le plan institutionnel, là non plus l’affaire ne tourne pas comme le Président l’aurait voulue. A pratiquement une année de présidence, on ne peut pas dire qu’il a fait mieux que ses prédécesseurs. A part la nomination d’un nouveau Protecteur des citoyens, le pays attend impatiemment la formation du Conseil Constitutionnel. Il butte sur la lenteur de l’Assemblée Nationale pour le Conseil Electoral Permanent (CEP) ; alors même qu’un tiers du sénat arrive en fin de mandat. Ce qui risque de compliquer la mise en place de ces deux institutions s’il faut encore former un nouveau CEP provisoire. Or, s’il y a un domaine dans lequel le pays attend que le pouvoir se différencie des autres, c’est bien les institutions. Le CEP en particulier.

Pour l’heure, la chance du Président Jovenel Moïse réside dans l’absence d’une vraie opposition organisée contre son pouvoir. Si l’ancien candidat à la présidence, Jean-Charles Moïse fait figure de l’opposant principal, il lui manque, néanmoins, les moyens de sa politique. En plus, depuis quelque temps, il se fait discret pour cause de convalescence. Le chef de la Plateforme Pitit Dessalines a du mal à rallier les autres têtes de pont crédibles pour maintenir la flamme de l’opposition comme il l’avait fait sous l’ex-Président Michel Martelly. Pourtant, elle ne manque pas d’atout avec le Rapport PetroCaribe et le dossier de la corruption au sein de l’administration. Comme toujours, l’opposition attend la période des élections pour se réveiller concrètement avec des idées peu convaincantes. D’où, pour le moment, un boulevard qui est devant l’actuel Président qui ne fait face qu’à lui-même. Sans aucune force réelle capable de l’empêcher d’aller où il veut avec le pays.

Alors que si le Président Jovenel Moïse ne montre aucun signe de faiblesse sur sa détermination à faire ce qu’il décide, rien pour le moment n’indique que sa présidence sera différente de celle de ses prédécesseurs qui, en plus de trente années de gouvernance, ont laissé un pays en état de faillite institutionnelle et avec une économie exsangue. La culture de la corruption et la pratique du copinage durant ces trente dernières années ont pris le dessus sur la bonne gouvernance. Ce qui rend aujourd’hui plus difficile toute tentative de mener le pays sur la voie d’un changement réel et durable. Les mêmes défis semblent insurmontables pour un Président qui pensait clouer le bec à une opposition qui n’a toujours pas changé de stratégie : s’opposer pour opposer. Une situation qui met le Président Jovenel Moïse face à lui-même, c’est-à-dire obligé de faire mieux que les autres ou d’échouer comme les autres. Un vrai paradoxe !

C.C

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