Joseph Lambert, un Président du Sénat en embuscade !

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Le 13 janvier 2020, le Président Jovenel Moïse a déclaré le Parlement haïtien caduc compte tenu qu’aucun scrutin n’avait été organisé afin de renouveler la Chambre des députés et les deux Tiers du Sénat. Ce dysfonctionnement du Pouvoir législatif a entrainé forcément une dérive anticonstitutionnelle du Pouvoir exécutif. Pourtant, malgré cette occasion rêvée par l’opposition qui a d’ailleurs contribué à cette situation de fait, les leaders politiques opposés au Président de la République n’ont pas su profiter de ce vide parlementaire pour pousser celui-ci à quitter le Palais national. Mais, si le Parlement se retrouve amputé de la Chambre basse, le Sénat, selon les prescrits de la Constitution toujours en vigueur en 2021, est, en dépit de l’absence de deux Tiers de ses membres, toujours en activité. Après le départ controversé de 20 sénateurs sur les 30 que compte l’institution, 10 font office de rescapés et tiennent, comme ils le peuvent, les rênes de la Chambre haute. 

Et pour cause. Ces 10 sénateurs avaient même constitué un Bureau avec le sénateur Pierre François Sildor pour Président afin de continuer, en théorie, le fonctionnement d’un Sénat qui est constitutionnellement inamovible. Il se trouve que, dès l’entrée en fonction de ce Bureau, vu le contexte dans lequel il s’était mis en place, personne n’avait plus entendu parler de ce qui restait du Sénat de la République. L’incompétence politique et intellectuelle, le manque de charisme et de vision de son Président et des membres du Bureau en général, ont vite plongé le Sénat dans une hibernation qui a duré 12 mois, c’est-à-dire jusqu’au 12 janvier 2021 avec l’élection d’un autre Bureau ayant à sa tête un vieux routier de la politique, Joseph Lambert, sénateur du Département du Sud-Est. Or, durant toute l’année 2020, si l’on compte une ou deux sorties politiques, Joseph Lambert dit Jo, avait gardé un profil bas qui a fait douter plus d’un sur son positionnement politique vis-à-vis du pouvoir en place et du Président Jovenel Moïse en particulier. Certes, le sénateur avait plus ou moins pris ses distances avec le chef de l’Etat en se rapprochant de l’opposition. Mais rien qui pouvait expliquer son silence. 

 Cette politique de l’autruche de ce fin connaisseur de la scène politique  nationale et du monde qui l’occupe ramène certains à se questionner sur l’attitude de ce remuant qui, le moins que l’on puisse dire, connaît dans les moindres détails tous les rouages politiques de ce pays. Cette année de silence au Bord de mer pour un sénateur qui a ses entrées et sorties auprès de toutes les ambassades que compte la capitale haïtienne avait de quoi suscité divers commentaires. Finalement, il fallait attendre le 12 févier 2021 pour appréhender avec certitude ce que cette année sabbatique cachait réellement. Alors que le Président Jovenel Moïse déploie les grands moyens avec des décrets et arrêtés pour imposer sa vision politique au pays, le sénateur Joseph Lambert qui avait un plan précis, n’avait pipé mot et n’avait apporté la moindre critique sur l’agissement du locataire du Palais national. Sans doute, pour ne pas mettre son plan en péril, le sénateur du Sud-Est avait préféré s’étouffer de la violation systématique de la Constitution par le chef de l’Exécutif. 

Joseph Lambert connaît le monde politique haïtien comme sa poche. Il connaît tous les acteurs des deux côtés de la barricade.

 Certes, ce n’est pas l’envie qui lui manquait de monter aux créneaux contre le comportement antidémocratique du Président de la République. Mais, il a eu le courage de se retenir afin de ne pas compromettre son plan, en tout cas, ce qu’il rêve de devenir, l’ultime fonction qui lui manque dans sa longue carrière : Président de la République. Or, cet animal politique, comme il s’y plait à s’appeler, avait remarqué que l’opposition qui dit tout faire pour chasser Jovenel Moïse du pouvoir n’avait, en fait, aucune alternative crédible au cas où le chef de l’Etat cèderait aux pressions conjuguées de ses opposants et peut-être du Core Group se trouvant devant le fait accompli. Jo Lambert avait calculé que s’il passait dans l’opposition à 100% face au pouvoir cela pourrait lui porter préjudice devant les soutiens internationaux du Palais. D’autre part, s’il se rapprochait trop près du pouvoir, il serait banni de l’opposition et ce, même s’il devenait Président des dix sénateurs rescapés au Bicentenaire. 

Alors, il a choisi de rester dans une position médiane qui le place dans une situation où il faudra compter avec lui au moment opportun. La question était comment y arriver et surtout comment faire pour ne pas réveiller les soupçons chez les leaders de l’opposition comme ceux formant un bloc étanche autour du chef de l’Etat au fur et à mesure que la date du 7 février 2021 avançait ? Joseph Lambert connaît le monde politique haïtien comme sa poche. Il connaît tous les acteurs des deux côtés de la barricade. Il sait ce que vaut chacun des dirigeants de l’opposition et la capacité de résistance de Jovenel Moïse et de son équipe qui le place dans une bulle où aucune fuite ne sort depuis qu’il a décidé d’engager un bras de fer avec l’ensemble de ceux qui s’opposent à lui, en clair, ce qu’il appelle : le Système. Comprenons par-là, la classe politique, la Société civile et le Secteur des affaires. S’il arrive à contenir son aura et ses envies de monter sur les planches en arpentant les radios et les chaines de télévision de la capitale pour qu’il ne soit pas piégé par les journalistes et ne pas se mettre à dos ces deux entités, il lui reste à gérer ses camarades du Sénat dysfonctionnel.

 Car, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le retour de Jo Lambert au poste de Président du Sénat n’a pas été chose facile. Donc, il fallait qu’il trouve les moyens de retourner les sénateurs pro-Jovenel qui, longtemps, avaient compris la tactique et surtout avaient soupçonné l’ambition de Joseph Lambert. Alors, pour y arriver, Jo avait lancé une opération de charme auprès de ses collègues dont il connaît les faiblesses politiques et intellectuelles. À aucun moment il ne les a laissés comprendre officiellement qu’il voulait redevenir Président du Sénat. D’ailleurs, son silence les a même interloqués dans la mesure où tous savent que Jo n’est pas du genre à laisser les autres lui faire de l’ombre. Pourtant, Jo va les travailler au corps un à un au fur et à mesure que la date de l’élection avance au Parlement. Il va même faire semblant de ne pas s’intéresser à un retour sous les projecteurs dans cette conjoncture si périlleuse et incertaine. Pourtant, l’enfant de Jacmel sait ce qu’il veut. 

 Il joue gros en cette période où tout le monde reconnaît qu’à tout moment tout peut basculer dans un sens ou dans un autre en Haïti. Jo sait que s’il est devenu Président du Sénat dans ce contexte, il joue même son destin présidentiel et ce même provisoirement comme un certain Jocelerme Privert dont rien ne prédestinait à remplir cette haute fonction. En coulisse donc, il commence à retourner les sénateurs récalcitrants opposés à son retour en tant que Président du Sénat de la République. Jamais il ne leur a parlé de son ambition présidentielle au cas où l’affaire tournerait à l’avantage de l’opposition, c’est-à-dire, que Jovenel Moïse quitte le pouvoir au cours de l’année 2021 pour une raison ou une autre. En effet, devenir Président du Sénat haïtien aujourd’hui est une double opportunité pour celui qui occupe la fonction. La première donne évidemment l’occasion au troisième personnage de l’Etat de se positionner en challenger, sorte de « recours » au cas où l’opposition n’arrive pas à s’entendre sur la manière dont la Transition devrait se mettre en place. Le temps de discuter, négocier et se mettre d’accord sur un hypothétique Accord de dernière minute, il faut bien que le pays ait à sa tête un vrai dirigeant afin d’éviter le chaos tant redouté par les « amis » d’Haïti. 

 La nomination dans la précipitation de Me Joseph Mécène Jean-Louis comme « Président » de la Transition est loin d’être rassurante pour l’ensemble de l’opposition plurielle et de la Communauté internationale. A l’heure actuelle, rien n’est vraiment arrêté du côté des opposants de Jovenel Moïse au cas où il devrait partir dans l’immédiat. C’est là tout le problème. Ce n’est ni au chef d’Etat-major de l’armée, car celle-ci n’existe pas vraiment, ni au Directeur général de la Police nationale, ce n’est pas son rôle, de garantir la pérennité des institutions et maintenir l’ordre public dans le pays. Or, s’il n’y pas d’entente en amont et bien avant, même l’hypothèse du membre de la Cour de cassation (Joseph Mécène Jean-Louis) ne tient pas face à l’anarchie qui menace de s’étendre sur l’ensemble de la République. 

Pour donner un semblant d’ordre républicain, voire constitutionnel, seul le pouvoir Législatif, fût-il amputé des élus du peuple (Chambre des députés) et de plus de la moitié du Sénat (20), peut s’estimer légalement et constitutionnellement apte à élire, même pour une courte durée, un Représentant légal ad hoc le temps que la classe politique trouve une solution acceptable et durable. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, l’élection et surtout l’activisme du sénateur Joseph Lambert en tant que Président du Sénat de 10 membres le rendent incontournable dans un processus d’un pouvoir de transition. C’est même aussi un atout pour l’opposition si ses chefs n’arrivent point à se départager sur la modalité de la Transition ou trouver un « Président » qui fait l’unanimité dans l’hypothèse où Jovenel Moïse n’arrive pas à tenir jusqu’en 2022 comme il le revendique. L’élection de Joseph Lambert le mardi 12 janvier 2021 à la tête du Sénat a été un coup de maitre pour ce vieux lion de la politique haïtienne. Il s’est placé dans une position de force que personne du Core Group y compris les dirigeants des oppositions ne peuvent ignorer. Après une année de silence et d’absence, Jo Lambert est de retour pour le meilleur ou le pire pour une opposition qui éprouve le plus grand mal à s’imposer devant le Président Jovenel Moïse. 

 L’élection de l’élu du Sud-Est à la tête du Bureau du Sénat de la République apporte une nouvelle donne dans l’équation et l’opposition aura tort de l’ignorer. Car, Joseph Lambert qui est loin d’être un amateur en politique et qui connaît sur le bout des doigts les institutions haïtiennes pour avoir été à maintes fois Président du Sénat sait que sa position dans ce contexte lui confère un statut encore plus visible qu’il en a eu jadis. Connaissant le personnage : malin, rusé et franc tacticien, on prend le pari qu’il ne laissera personne faire comme s’il n’existe pas au bas du Centre-ville. Le Sénat, comme il l’a dit dès son élection le 12 janvier 2021, est de retour. « Si le Sénat est dysfonctionnel depuis le 13 janvier 2020, cela ne veut pas dire sa disparition » avance-t-il. En effet, le jour même, le nouveau patron de ce qui reste du Sénat a annoncé la couleur et s’en est pris aux décisions du Président de la République tout en se plaçant en défenseur absolu des institutions quand il a déclaré : « Le Conseil Electoral Provisoire a été nommé sans prestation de serment par-devant la Cour de cassation. Un Comité consultatif sur la Constitution a été nommé alors que nous autres au Sénat nous n’avons jamais été consultés par l’exécutif. 

 L’histoire retiendra qu’il y a un Président au Sénat debout pour défendre le prestige du Sénat et monter la garde contre toutes les dérives, d’où qu’elles viennent. » Toujours, pour bien faire comprendre à tous les protagonistes qu’il ne sera pas là pour faire de la figuration comme son prédécesseur, Pierre François Sildor, le nouveau Président des dix rescapés conclut : « Nous devons scrupuleusement respecter à la fois la Constitution en vigueur et les lois de la République. À un moment où tous les prescrits de la Constitution ne peuvent pas être respectés, il faut un accord politique afin de donner une teinte de légitimité à un ensemble d’actes, que ce soit un décret, une mesure administrative ou une mesure politique ». Une déclaration qui renvoie les deux protagonistes devant leur responsabilité et en même temps place Joseph Lambert au cœur du débat sur la Transition s’il devait y en avoir une.  

 Depuis le dysfonctionnement du Parlement le 13 janvier 2020 avec le départ de la Chambre des députés et de deux Tiers du Sénat, on ne compte que dix sénateurs en fonction : Wanique Pierre  (PHTK) ; Rony Célestin (PHTK) ; Pierre François Sildor (PHTK) ; Kedlaire Augustin (PHTK) ; Jean-Marie Ralph Féthière (PHTK) ; Patrice Dumont ((RPH) ; Joseph Lambert (KONA) ; Denis Cadeau (Bouclier) ; Garcia Delva (AAA)  et Jean Rigaud Bélizaire (Consortium). Pour l’histoire, nous rappelons que le dernier Bureau du Sénat de la République sous la présidence de Jovenel Moïse est composé de : Joseph Lambert, Président ; Kedlaire Augustin, Vice-Président ; Garcia Delva, Secrétaire  et enfin Ralph Fethière, Questeur. 

Puisque, avec l’élimination du Sénat, il deviendra le dernier Président du dernier Sénat de la République dès l’entrée en application de la nouvelle Constitution.

 Le retour de Jo Lambert à la tête de ce Sénat et d’un Parlement en total dysfonctionnement est aussi motivé par un autre aspect historique qui ne doit pas nous échapper en tant qu’observateur politique. Il n’y a pas que l’appât du gain, du pouvoir et du prestige dans ce retour mûrement calculé en cette période troublée et menaçante. Si Pierre François Sildor n’avait rien compris dans les démarches du chef de l’Etat avec la réforme constitutionnelle en cours, le sénateur du Sud-Est, lui, a très vite compris qu’il y a un point historique non négligeable dans cette affaire. En effet, dans les différents ébauches et avant-projets sur la nouvelle Constitution en préparation, il a été dit et annoncé dès le premier jour que cette réforme entrainerait un changement de régime politique en Haïti. Pour faire court, il n’y aura plus de Premier ministre. Tous les pouvoirs seront exercés par le chef de l’Etat qui est à la fois Président de la République et chef du gouvernement. C’est le Monocéphalisme. De même que le Parlement haïtien ne comportera désormais qu’une Chambre unique, c’est le Monocaméralisme. Et, comme par hasard, c’est le Sénat de la République qui fera les frais de cette coupe politique. Selon les synopsis de la nouvelle Constitution en circulation, il n’existera que la Chambre des députés si le Président arrive à faire adopter sa Charte fondamentale comme il le prétend au mois d’avril prochain. 

 Pour Jo Lambert, c’est une nouvelle occasion de s’intéresser à l’histoire. En se faisant élire Président du Sénat en janvier 2021, il s’est tout de suite placé dans le cheminement de la marche du siècle. Puisque, avec l’élimination du Sénat, comme il en fut sous le règne du dictateur François Duvalier, il deviendra le dernier Président du dernier Sénat de la République dès l’entrée en application de la nouvelle Constitution. C’est un fait marquant « historique ». Bref, en bon politicien averti, Joseph Lambert ne pouvait ne pas comprendre qu’il est en passe, si le projet de Jovenel Moïse va jusqu’à la ratification suite au referendum prévu au mois d’avril 2021, d’entrer dans l’histoire d’Haïti à grand pas. Finalement, dans cette conjoncture, le sénateur du Sud-Est avait mille raisons de ravir la présidence du Sénat en dépit de l’opposition du Président Jovenel Moïse qui a tout fait pour lui barrer les marches du Perchoir de la Haute Assemblée en cette année 2021 compte tenu de ses ambitions présidentielles connues depuis longtemps. 

 

C.C

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