La nouvelle est tombée tôt ce jeudi matin 20 février 2025. Un monstre sacré, pluridisciplinaire de la culture haïtienne, Franckétienne, est mort. L’homme du quartier populaire du Bel-air des années 70-80 nous a quittés. Il est parti vers son Orient éternel à l’âge de 88 ans, depuis sa résidence de Delmas 31. Sa disparition marque non seulement la fin d’une époque presque glorieuse à Port-au-Prince, mais aussi la fin de toute une vie dédiée entièrement à l’art et à la littérature, bref à la culture en général. Ce géant artistique laisse derrière lui un héritage monumental dont la jeune génération aura du mal à s’en inspirer compte tenu de ce que Haïti, son pays qu’il chérit tant, est devenu depuis. De son nom de naissance, Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent, Frankétienne était déjà par son seul nom tout un monde qu’on qualifierait de mystère.
Cet infatigable travailleur n’était pas qu’un simple écrivain et peintre. Ce fut un artiste complet, maîtrisant plusieurs disciplines avec une aisance remarquable. Né une belle soirée de lune du 12 avril 1936 à la Section communale de Ravine Sèche, dans la commune de Saint-Marc, dans l’Artibonite, ce « blan mannan », comme on dit en Haïti pour différencier quelqu’un à la peau claire d’un vrai blanc, a très tôt montré des aptitudes exceptionnelles pour la création artistique. Dramaturge, poète, romancier, enseignant, musicien, peintre, et pendant un court laps de temps homme politique pour avoir été en 1988 ministre de la Culture sous la présidence de Leslie F. Manigat, l’auteur de Bobomasouri (1984) était un activiste prolifique. Frankétienne, ce fils de paysanne va laisser son empreinte dans de très nombreux domaines. Qui oubliera son établissement scolaire au haut Bel-air, le Collège Franckétienne, ouvert justement pour servir à la formation de la jeunesse démunie de cette population pauvre du temps de la dictature des Duvalier ?
C’est en passant tous les jours devant son Collège pour me rendre au Lycée Pétion où j’étais scolarisé à la fin des années 70 que je l’ai rencontré pour la première fois. Après, on s’est perdu de vue suite à mon départ pour la France pour des études supérieures. Les retrouvailles vont se faire vers les années 90 à Paris au cours de ses nombreux voyages en Europe, notamment en France où, justement, j’étais correspondant pour le journal Haïti Progrès.
A Paris, j’ai eu la chance de couvrir plusieurs de ses manifestations artistiques et culturelles, notamment celle organisée à la librairie Présence Africaine, à la rue des Écoles dans le 5e arrondissement en 1995 autour de l’œuvre de ce grand peintre et auteur de Ultravocal (1972). Comment oublier sa brillante et remarquable prestation au Théâtre Le République ci-avant Caveau de la République dans le 3e arrondissement toujours la même année? Le parcours artistique de Franckétienne est jalonné de réalisations impressionnantes. En tant que poète, il a publié une foultitude de recueils de poèmes tels que Les Chevaux de l’avant-jour (1965 et 1987), Fleurs d’insomnie (1986) ou encore Œuf de lumière (2000). La poésie de l’auteur D’une bouche ovale (1996) est caractérisée par une écriture musicale, mêlant lyrisme, engagement et expérimentation formelle. Son impressionnante bibliographie de près d’une centaine d’ouvrages est une richesse et une diversité rares aujourd’hui.
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En effet, les œuvres littéraires et poétiques de Franckétienne, telles que Pèlen Tèt (1978), Dezafi (1975) et Minywi mwen senk (1988) demeurent des chefs-d’œuvre de la littérature haïtienne et du monde créolophone. Elles témoignent aussi de son engagement envers Haïti, sa volonté de dénoncer la misère et l’injustice. Malgré les répressions politiques sous le régime de la dictature des Duvalier et ses fameux Tontons Macoutes dont Bel-Air en était l’un des hauts lieux, Frankétienne avait choisi de demeurer et travailler en Haïti, utilisant son art et son immense savoir intellectuel comme moyens de résistance, de résilience et de témoignage. Son engagement social transparaît également dans ses autres œuvres.
Durant toute sa vie, ce grand passeur de témoin a continué, à travers ses écrits, ses peintures et sa musique, à promouvoir la culture haïtienne et à défendre les valeurs démocratiques sans jamais faire de concession ni se donner dans la provocation. La plus grande contribution, et de loin la plus significative de Frankétienne à la culture haïtienne, reste la création du Mouvement artistique et littéraire connu sous le nom de Spiralisme. Fondé dans les années 1960 avec d’autres poètes, principalement René Philoctète et Jean-Claude Fignolé, ce style littéraire et artistique allait se distinguer des autres Écoles par une approche unique de la création qui intègre des éléments de la réalité haïtienne à commencer par l’utilisation de la langue créole à grande échelle sous une forme d’expression en spirale, symbolisant la complexité et la richesse de la culture haïtienne, voire caribéenne. Des œuvres comme Troufoban (1977) et Kaselezo (1985), pour ne citer que ceux-là, en sont des exemples.
Le Spiralisme a révolutionné la littérature haïtienne en introduisant une nouvelle manière de percevoir et de représenter le monde. Ce Mouvement a permis à Frankétienne, Fignolé, Philoctète et à leurs disciples de casser les codes, de s’affranchir des conventions littéraires traditionnelles et de créer des œuvres reflétant le dynamisme, la vitalité et la diversité de la société haïtienne. Compte tenu de sa longévité, du volume et du foisonnement de ses travaux inspirés de ce genre artistique, Franckétienne, à bien des égards, apparait comme étant le père Fondateur incontestable du Spiralisme. L’héritage de celui qui a eu la force de produire en huit volumes : Les Métamorphoses de l’Oiseau schizophone (2006) et Totolomannwèl (1986) est inestimable, non seulement pour Haïti, mais aussi pour la culture francophone et créolophone dans son ensemble. Frankétienne a également laissé une empreinte indélébile dans le domaine de la peinture. Ses œuvres picturales, souvent réalisées à l’acrylique sur toile, sont exposées dans de nombreux musées et galeries à travers le monde.
La grande exposition organisée à l’hôtel El Rancho, à Pétion-Ville du 11 au 25 avril 2014, intitulée : Pour la Mémoire et la Lumière, par « Ayiti Bèl », a mis en lumière ses créations les plus marquantes, témoignant de son talent et de sa vision artistique. En somme, Frankétienne est un géant de la culture haïtienne, un artiste polyvalent dont l’œuvre a transcendé les frontières et les générations. Détenteur de plusieurs Prix artistiques et littéraires, notamment celui de Prince Claus de Hollande en 2006 et Grand Prix de la Francophonie en 2021 remis par l’Académie française à Paris. Le décès de ce « Poto Mitan » de la culture est une perte immense pour le monde de l’art et de la littérature, mais son esprit continuera de briller à travers son héritage inestimable.
Un héritage, d’ailleurs, qui se perpétuera à travers les nombreuses initiatives culturelles et artistiques qu’il a inspirées. Déjà, le Directeur Général du Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH), Jean-Claude Legagneur, a annoncé que le MUPANAH organisera une série d’expositions et de conférences pour honorer sa mémoire et faire découvrir son œuvre aux nouvelles générations. Enfin, Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent restera à jamais une figure emblématique de la culture haïtienne, un artiste engagé et un visionnaire dont l’œuvre traverse les générations. Continue à nous émouvoir de là-haut avec ton vocabulaire vernaculaire qui a rendu ton nom connu et célèbre de Lakou Ravine Sèche jusqu’aux plus grands Musées de la planète et des salons huppés et feutrés du monde entier. C’est cela aussi ce singulier pays qu’est notre chère Haïti ! Bonne traversée Basilic Dantor, Ti Nèg Dayiti!
W.K.F