Home Perspectives La Tribune de Catherine Charlemagne D’un processus électoral à l’autre, la saga continue (37)

D’un processus électoral à l’autre, la saga continue (37)

(37e partie)

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Le Ministre Délégué chargé des questions électorales et constitutionnelles, M. Joseph André Gracien Jean

Le 2 décembre 2025, lors d’une séquence du fameux rendez-vous « Les Mardis de la Nation », c’est le Ministre délégué Joseph André Gratien, chargé des questions électorales et constitutionnelles auprès du Premier ministre, qui donnait quelques précisions sur l’avancée du processus électoral. Devant la presse, Joseph André Gratien Jean avait souligné le ferme engagement du chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, à organiser des élections crédibles conformément à l’Accord du 3 avril 2024.

Le monsieur élection du gouvernement devait souligner pour les observateurs politiques les innovations apportées dans le décret électoral du CEP et du CPT. Il a cité notamment cinq points qu’il croyait être notables : (1) L’exigence de 50 % de femmes dans les postes décisionnels. (2) La mise à jour du registre électoral par le CEP. (3) La décentralisation du Centre de tabulation dans les dix départements. (4) La participation de la diaspora aux prochaines élections. (5) Le recrutement des membres de bureaux de vote parmi les élèves du NS4, les organisations de femmes et de la société civile.

Il est également revenu sur les dizaines de partis politiques à travers tous les départements qui se sont écrits dans un programme de formation mis en place par le gouvernement en partenariat avec le Conseil Électoral Provisoire. On avait appris, ce jour-là, que l’État prévoit, dans son budget de 2025-2026, une enveloppe de 3 milliards de Gourdes comme subvention financière publique pour les partis politiques. Plus de 225 organisations politiques s’étaient déjà régularisées pour les élections auprès du Ministère de la Justice. Le 3 décembre 2025, dans la foulée de l’adoption et de la publication du Décret électoral, le Secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, était en visite à Port-au-Prince pour rencontrer les autorités haïtiennes. Après une réunion avec les membres du Conseil Présidentiel de Transition, il a été reçu par le locataire de la Primature, Alix Didier Fils-Aimé.

L’hôte du jour a souligné, comme il est d’usage depuis des années dans le dossier haïtien, le soutien de l’OEA dans le processus électoral et a salué l’adoption et la publication du Décret électoral qui était, d’après lui, une avancée majeure vers des élections crédibles. L’on était au mois de décembre 2025. Entretemps, le décret publié avait continué de susciter des remous dans les milieux politiques. Surtout après que le document publié soulignait et énumérait les infractions à ne pas commettre au moment de l’inscription aux registres du Conseil électoral et la très forte amende prévue à cet effet. Prenons-en quelques-unes. Le vote sous une fausse identité coûterait cher, très cher à celle ou celui qui en fera l’usage, notamment des fonctionnaires. Le tarif est de cent mille Gourdes et prévoit de peines de prison allant aux travaux forcés.

En revanche, la falsification ou la modification de procès-verbaux, de listes d’émargement, de feuilles de comptage ou l’ajout ou le retrait de bulletins constitue une infraction lourde, passible de 500 000 gourdes à 1 million de gourdes d’amende, en plus d’une condamnation allant jusqu’à une peine de travaux forcés. Et ce n’est pas fini. Les places coûteraient aussi cher pour s’inscrire à l’une des fonctions suivantes. Présidence de la République, cinquante milles Gourdes, l’inscription. Ensuite vingt-cinq milles Gourdes si l’on veut postuler pour le poste de sénateur de la République et enfin, quinze milles Gourdes pour briguer un poste de député du peuple.

Ce décret électoral a également apporté quelques précisions sur la répartition des différents bureaux électoraux à travers le pays. Cette architecture territoriale de l’administration des élections a, en quelque sorte, gardé le même mode opératoire que les précédents CEP en matière d’autorités locales. En effet, seuls les chefs-lieux des départements disposent d’un Bureau Électoral Départemental (BED) à l’exception de celui de l’Ouest. Ce département, le plus peuplé de la République et ayant un taux de population beaucoup plus dense par circonscription, se voit être divisé en deux entités sur le plan administratif comme l’institution policière l’a fait depuis quelques années déjà pour une meilleure prise en charge ou gestion. Ainsi il y a un BED pour l’Ouest I englobant les arrondissements de Port-au-Prince et de Léogâne.

Alors que le second, BED II, couvre les arrondissements de la Croix-des-Bouquets, d’Arcahaie et de l’île de la Gonâve. Selon le décret électoral, chaque Bureau Électoral Départemental se compose, comme à chaque processus électoral en Haïti depuis 1987, d’un Président, d’un vice-Président et d’un Secrétaire qui se voit confier en même temps le poste de trésorier d’où son titre officiel « Secrétaire/Trésorier ». Ces trois membres du BED sont recrutés par concours d’après l’institution électorale. Une première aussi ! Là encore, le CEP s’aligne sur la politique du gouvernement et les décisions des Nations-Unies en excluant de candidature toute personne ayant été sanctionnée par cette organisation internationale.

Les 12 et 14 décembre 2025 dans le département du Sud, l’ouverture des États généraux sur la femme en politique et les violences électorales

D’après le décret, pour être éligible à un poste de membre du Bureau Électoral Départemental, le candidat doit être : Haïtien, être âgé d’au moins trente ans et avoir résidé au moins trois ans dans le Département où il exercera. Il doit également être détenteur de sa Carte d’Identification Nationale (CIN) valide, jouir de ses droits civils et politiques, remplir ses devoirs de citoyen conformément à l’article 52.1 de la Constitution et être titulaire d’au moins un diplôme d’un établissement d’enseignement supérieur reconnu. Parallèlement, le candidat doit également attester de bonne vie et mœurs et n’avoir jamais été reconnu coupable de fraudes électorales, condamné à une peine afflictive et infamante, ni avoir été frappé de mesures administratives pour faute grave par l’institution électorale. De plus, il ne doit pas faire l’objet de sanctions du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Avant d’entrer en fonction, les membres des BED sont tenus de prêter serment devant le Tribunal de Première Instance du chef-lieu du Département, jurant de remplir fidèlement leur mission conformément à la Constitution et au Décret électoral. Pendant que les dirigeants de l’organisme électoral s’activent dans la capitale en rassurant divers secteurs demeurant assez sceptiques sur le calendrier électoral et l’indépendance du CEP vis-à-vis du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), les membres du gouvernement, notamment la ministre à la Condition féminine et aux droits des femmes (MCFDF), prennent la direction des régions en vue de convaincre les femmes de s’engager dans la course électorale avec un leitmotiv : la place de la femme dans la politique. La titulaire de ce ministère, Pedrica Saint Jean, s’était retrouvée entre les 12 et 14 décembre 2025 dans le département du Sud pour l’ouverture des États généraux sur la femme en politique et les violences électorales. C’est l’hôtel La Cretonne qui avait accueilli, durant deux jours, la première étape de ces États généraux sur le thème :

La participation politique des femmes et les violences électorales, avec ce slogan devenu incontournable : « Pa gen demokrasi ni eleksyon san fanm, zewo vyolans. » Beaucoup d’acteurs majeurs sur le plan institutionnel avaient fait le déplacement dans la ville d’Antoine Simon pour encourager les femmes à se lancer dans la politique pour défendre leur droit et surtout pour réfléchir avec elles aux obstacles persistants limitant l’accès de cette catégorie de la société dans la vie publique. Outre la ministre Pedrica Saint Jean, deux Conseiller/Présidents, Frinel Joseph et Leslie Voltaire, la Représentante du Secteur femme au CEP, Yves Marie Édouard, celle de l’ONU-Femmes en Haïti, Marie Goretti Nduwayo, les ambassadeurs d’Espagne et du Mexique, le Représentant du BINUH, Carlos G. Ruiz Massieu étaient du voyage dans la métropole du Sud pour supporter cette initiative des autorités.

On n’oublie point les membres de la Société civile du Grand-Sud et bien entendu la pléthore d’organisations et de partis politiques qui ont pris part à ces États généraux sur les femmes en politique et la violence. Dès l’ouverture, la ministre a fait un long plaidoyer en faveur des femmes en portant des arguments que personne n’oserait contester.

« Aujourd’hui, nous ouvrons les États généraux de la participation politique des femmes, un espace inédit, un espace nécessaire, un espace attendu depuis trop longtemps. Un espace où la République d’Haïti accepte enfin de se regarder en face. Où elle reconnaît ses manquements, ses retards, ses contradictions. Où elle doit assumer ses responsabilités envers plus de la moitié de sa population. Les femmes haïtiennes, bien qu’essentielles à la vie nationale, restent trop souvent exclues des sphères de pouvoir. Ces États généraux ne constituent pas un simple exercice de consultation, mais un véritable mouvement de vérité, de courage, de justice et de transformation profonde. Il y a une nécessité de rompre avec l’invisibilisation des femmes et de reconnaître enfin leur rôle central dans le renforcement démocratique. La démocratie ne peut plus avancer en laissant la moitié du pays derrière elle. Dans ce processus, nous allons écouter les femmes de chaque département. Nous recueillerons leurs recommandations, entendrons leurs expériences et identifierons les obstacles qui freinent leur participation à la vie politique et sociale. Ce travail nous permettra de proposer des solutions concrètes capables de transformer leur réalité et d’élaborer un plan d’action national clair, ambitieux et mesurable. Haïti ne peut se reconstruire sans ses femmes. Leur leadership est une ressource vitale, leur courage une lumière dans les moments les plus sombres, et leur engagement une garantie pour la démocratie. Elles portent en elles la capacité de transformer les institutions, de renforcer l’État et de guider la nation vers une stabilité durable. Investir dans les femmes, c’est investir dans la résilience et l’avenir d’Haïti » soulignait la ministre Pedrica Saint Jean ce vendredi 12 décembre 2025.

Se faisant plus féministe que les féministes elles-mêmes, le Conseiller/Président Leslie Voltaire qui venait de terminer son tour de Président ou de Coordonnateur du CPT, s’était lui aussi orienté dans la même direction que la ministre à la Condition féminine. Prenant la parole au nom de leurs collègues restés dans la capitale, l’ancien Coordonnateur ne disait pas le contraire en affirmant que l’avenir d’Haïti dépendra de la gente féminine et que nous ne devons jamais cesser de combattre pour que les femmes retrouvent leur place dans la direction du pays.

Pour Leslie Voltaire ces : « États généraux devaient servir de point de départ à une dynamique nationale visant à renforcer la présence des femmes à tous les niveaux de gouvernance, depuis la Section communale jusqu’à la présidence de la République. Les réflexions doivent amener toutes les femmes et tous les hommes d’Haïti à comprendre qu’ils n’ont pas d’autre terre que celle-ci. Nous avons toujours soutenu la démocratie et les élections. C’est pourquoi nous encourageons davantage de femmes à entrer en politique, sinon leurs luttes continueront de reculer. Si je ne me trompe, une seule femme siégeait dans notre dernier Parlement… réfléchissez à cela, mesdames. Il n’y a « pas de détour » : l’avenir du pays dépend de la capacité de chacun à gérer autrement les ressources, les institutions et le territoire haïtiens. C’est à nous en premier lieu de contraindre l’État à respecter nos droits et à écouter ce que nous disons lorsque nous nous exprimons comme aujourd’hui. Nous devons gérer cette terre autrement afin qu’elle nous donne tous les moyens de vivre ! Organisons-nous ! ».

Le samedi 13 décembre 2025, le romancier Gary Victor dans son éditorial intitulé : Élection et Sécurité paru dans le quotidien Le National, faisait une analyse du contexte dans lequel les autorités politiques et électorales pensaient organiser ces scrutins dans le pays. Pour l’écrivain, il n’y a pas de doute : si ces élections devraient avoir lieu dans ces conditions, c’est qu’il y a forcément ce qu’il appelle un « deal » entre les trois parties : gouvernement, gangs et International et qu’il existe un candidat déjà choisi. Le romancier croit qu’il pouvait affirmer, sans risque de se tromper, « qu’il n’y aura aucun discours électoral susceptible de capter l’attention des citoyens si ce discours n’est pas capable de convaincre que la sécurité sera rétablie dans les plus brefs délais. » Enfin, Gary Victor s’interroge comme beaucoup, sinon comme tout le monde, sur cette lancinante question : « Peut-on imaginer une nouvelle équipe au pouvoir cette fois pour cinq ans avec pour ces cinq prochaines années des quartiers entiers sous le contrôle des gangs, les routes dangereuses où on est rançonné et une grande partie du territoire sous la menace ? Comme on dit dans notre langue : yo t ap ri nou » conclut l’éditorialiste de Le National.

(A suivre)

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