Du devenir d’Haïti au-delà de l’insignifiance, de l’impuissance et de l’invariance

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Un matin de 7 février 1986, une lueur démocratique était apparue dans l’horizon brumeux et ténébreux d’Haïti. C’était la chute de la dictature des Duvalier

Comme en commun rituel propre aux pays improbables, où le leadership national s’exerce au gré d’un dealership diplomatiquement assisté, les tuteurs internationaux d’Haïti et leurs agents locaux sous-traitants planifient de réinitialiser le cycle de forfaitures et d’impostures qui se perpétue invariablement depuis l’indépendance. Pourtant, des options existent pour sortir de ce cycle d’impuissance.

Aux origines du marécage humain où s’enlise l’avenir d’Haïti

Il y aura bientôt 36 ans, un matin de 7 février 1986, une lueur démocratique était apparue dans l’horizon brumeux et ténébreux d’Haïti. C’était la chute de la dictature des Duvalier : une horreur politique, une médiocrité économique et un apartheid social portées à bout de bras par de brillantes têtes. En haut lieu, les courtisans et partisans du régime avaient laissés croire à la jeunesse montante que les Théodore Achille, les Jean Marie Chanoine, les Frantz Merceron, les Jean Robert Estimé, les Alix Cinéas, et autres vandales politiques de ce temps immonde, étaient ce qu’Haïti comptait de mieux dans ses réserves académiques et intellectuelles. Pour cause, ils venaient presque tous des grandes universités européennes et nord-américaines, et avaient de solides et puissantes accointances diplomatiques.

Une preuve s’il en fallait que l’insignifiance académique n’est pas une donnée qui date de l’après Duvalier, comme on veut nous le faire croire.  Car, on peut remonter dans la nuit des temps, au plus loin que la mémoire humaine le permet, et prouver que les ressources diplômées d’Haïti ont toujours été en grande partie des ressources inhumaines. Un fait anodin en apparence, mais capital pour expliquer la trajectoire défaillante d’Haïti dans le temps et son enlisement dans les marais de l’histoire. Or, même les marxistes haïtiens n’ont jamais pris en compte dans leur analyse cette donnée sur la déficience humaine du corps social haïtien. Ils ont préféré se concentrer sur les institutions politiques et les structures sociales, comme si celles-ci ont une réalité autre que celle que leur impriment les motivations, les œillères et la conscience des hommes et des femmes qui les pilotent. C’est à se demander si les marxistes n’ont pas érigé le matérialisme dialectique en nébuleuse scientifique indépassable. Comme si c’était une vérité immuable et éternelle. Or les plus grands scientifiques nous ont appris que « la science n’est qu’une vision à jamais partielle d’un monde » (Louis Pauwels, Bertrand Russel). Elle évolue et se met à jour sans cesse. Si bien qu’on puisse dire que la science d’aujourd’hui n’est que l’ignorance d’hier rectifiée, ou réciproquement, la science d’hier n’est que l’ignorance d’aujourd’hui dévoilée. Dès lors, croire que les fondements d’une doctrine, aussi scientifique soit-elle, puissent s’imposer au-delà du temps et de notre compréhension du monde, malgré les bouleversements qui y surviennent et les données nouvelles que nous acquérons sur lui, est un aveuglément dangereux.

Manifestement, il va sans dire que les marxistes, en tout cas haïtiens, se trouvent dans une grande vulnérabilité dès qu’on évoque la conscience et les projets éthiques qui la sous-tendent. Comme si tout ce qui fait référence à la conscience et à l’éthique était petit bourgeois, réactionnaire ou contre révolutionnaire. Pour refuser de prendre en compte cette faille dans la conscience qui fait errer les institutions politiques et les structures sociales, certains historiens ont inventé le théorème de la déroute de l’intelligence. Comme quoi, les médiocres et les incompétents haïtiens sont si puissants et performants qu’ils ont terrassé l’intelligence depuis l’indépendance. Mais tout le paradoxe est là. Car, pendant ces deux siècles de médiocrité absolue, les « intelligents déroutés » ont toujours su tirer leur éclat de l’obscurité, notamment en se soumettant aux médiocres, en servant leurs intérêts ou en leur apportant les adjuvants pour leur succès.

C’est sur les failles béantes de cette structure sociale vacillante, c’est dans ce marécage humain gluant qu’allait être porté, après 1986, le projet démocratique haïtien. Projet, pourtant, combien exigeant et couteux en intelligence collective, en sacrifice éthique et en effort cognitif. Mais on n’avait pas le temps pour penser les problèmes. Il fallait respecter l’agenda des bailleurs de fonds. D’ailleurs, la société civile haïtienne ne pouvait pas attendre que la démocratie émerge des confrontations avec les problèmes, du courage d’assumer la vérité, de la recherche des consensus forts quitte à les construire sur des divergences structurantes. Les masses pauvres haïtiennes n’avaient foi qu’en ce que leur espérance d’une vie meilleure leur dictait. Assoiffées de justice et éprises d’un avenir moins miséreux, elles faisaient irruption sur la scène médiatique et politique avec les certitudes que les fabricants d’imposture leur vendaient. Tous les espoirs leur étaient permis, toutes les victoires leur étaient promises : il fallait célébrer cette constitution de 1987 pleine de transplants institutionnels dont aucun ne prenait en compte l’immense complexité de la construction démocratique. Personne ne voulait comprendre qu’il était impossible de sortir de 29 ans de dictature absolue et de se donner en 3 mois une constitution dictée par des intérêts géostratégiques. Une constitution qui ne tenait pas compte du contexte social, culturel et du facteur humain, lesquels président toute action politique conséquente.

Trente six ans après la chute des Duvalier, à 8 ans de l’échéance que se donnait le PNUD pour faire d’Haïti en 2030 un pays émergent, l’horizon démocratique haïtien n’a jamais été, depuis l’indépendance, aussi ténébreux, et l’avenir de sa population, plus miséreux.

Les avant-gardistes du changement préféraient vendre les mirages du miroir aux alouettes : liberté d’opinion et d’association, exercice du vote démocratique, gouvernance bicéphale, parlement bicaméral, effectivité des droits humains, justice sociale, et patati et patata.  La multiplication des associations de droits humains, la prolifération des associations de paysans, le foisonnement des organismes de femmes, les ramifications des fédérations d’étudiants et des corporations de journalistes auguraient, de façon illusoire, la perspective d’une dynamique irréversible vers la démocratie. L’horizon 2030 s’annonçait lumineux.

Pourtant, 36 ans après la chute des Duvalier, à 8 ans de l’échéance que se donnait le PNUD pour faire d’Haïti  en 2030 un pays émergent, l’horizon démocratique haïtien n’a jamais été, depuis l’indépendance, aussi ténébreux, et l’avenir de sa population, plus miséreux. Pour cause, l’apprentissage qui devait permettre au collectif d’approprier les incertitudes de son écosystème n’a pas eu lieu. Les institutions politiques ont été renforcées cosmétiquement avec des vernis et des rafistolages juridiques, greffés sur des processus organisationnels incohérents. Les cycles court-termistes des projets de renforcement institutionnel que nous ont vendus les agences internationales étaient verrouillés sur des solutions toutes faites. Pour Haïti, on n’a pas le temps pour penser la qualité. Il faut tout simplifier en urgence, Et dans l’urgence, l’essentiel n’est jamais au menu. Encore moins la complexité et l’intelligence. Il n’y a jamais de temps pour s’assurer de l’alignement des finalités stratégiques des nouvelles institutions sur des processus contextuels et cohérents et sur la pleine conscience éthique et l’exemplarité des pilotes qui allaient les diriger. Les tortionnaires d’hier devenaient les hérauts de la démocratie décrétée. Des mercenaires des droits humains ont su habilement passer des institutions de répression policière aux institutions protectrices du citoyen. Une vertigineuse métamorphose qui défie les lois de la nature, puisqu’au demeurant, celle-ci a mis des milliards d’années pour coder dans le génome de la chenille les instructions de sa transformation en papillon tout en lui laissant le temps de l’appropriation sur des générations.

Dans l’euphorie de la bamboche démocratique, comme ironisait feu le général Namphy, militaire de carrière et commandant en chef d’une armée de tortionnaires promue, la nuit d’un changement de pouvoir, gardienne institutionnelle de la nouvelle démocratie, on n’avait pas le temps pour comprendre et encore moins pour apprendre. On se bousculait dans les associations et les partis politiques, non pas pour construire les réseaux de citoyens qui devaient approprier les contraintes du domaine problématique, dimensionner les interactions humaines pour mieux penser les actions de cet avenir démocratique, mais pour être plus proche de la table des négociations et aux premières loges des heureux bénéficiaires. Un nouveau métier avait vu le jour : les entrepreneurs politiques et les jongleurs démocratiques ! Pas besoin de convictions, d’engagements, d’idéologie pour militer dans un parti politique. Pas besoin d’exemplarité, d’intégrité et de dignité pour se proposer au service de l’État et des citoyens. Il suffit de savoir flairer à temps la direction du vent et de se mettre dans le sens dans lequel il tourne. Il suffit de se mettre sous la protection et au service des milieux économiques et diplomatiques les plus influents. Certains des apôtres médiatiques du changement démocratique ont fait leurs armes propagandistes sur les bancs du Conseil National d’Action Jean-Claudiste (CONAJEC) avant 1986, et ont depuis acclamé et loué tous les pouvoirs qui se sont succédé dans le shithole. Ils ont su toujours, avec zèle et brio, leur trouver des vertus pragmatiques, compensant ainsi leur flagrante déficience démocratique. En récompense, ils ont reçu moults récompenses leur permettant de briller qui comme promoteur culturel, qui comme innovateur pédagogique, qui comme entrepreneur politique.

Le cycle invariant de l’insignifiance et de l’impuissance

Les jalons d’enfumage laissés sur la route de cet apprentissage démocratique bâclé nous autorisent à dire que la chute des Duvalier n’a pas été un projet pensé par les Haïtiens et pour les Haïtiens. Décidée en haut lieu géostratégique, elle n’aura été qu’un jalon dans le cycle invariant qui permet de passer de l’errance à l’insignifiance par promotion de l’impuissance. Sinon comment expliquer que toutes les institutions du pays se soient retrouvées défaillantes alors qu’elles ont bénéficié d’une assistance financièrement soutenue à coup de milliards et d’une expertise rompue au renforcement institutionnel ? Pourquoi 27 ans après l’imposant chantier de restauration de l’ordre démocratique assumé par l’ONU en 1994, 18 ans après le grand bal du renforcement institutionnel porté par la MINUSTAH en 2004, 12 ans après la reconstruction du pays par le tremblement de terre de 2010 et la liquidation d’Haïti par le cercle des copains de Bill, Haïti se retrouve un peu plus profondément engluée dans les abysses d’une invariante défaillance et d’une outrageuse impuissance ?

La cartographie du renforcement institutionnel haïtien est honteuse : dans la majorité des cas, il faut être profondément indigent pour se vanter d’avoir été à la tête des institutions de la gouvernance publique et d’entreprise en Haïti. Pour cause, Haïti, comme l’avait écrit Régis Debray, c’est un « bazar du bizarre » : Des institutions publiques totalement défaillantes côtoient des ONG performantes. Les dernières nommées assistent les premières en les mettant en agonie institutionnelle par des projets de renforcement où rafistolages, improvisations, corruption et déni de complexité verrouillent l’expertise mobilisée sur des programmes d’urgence. Ici l’assistance cherche davantage à panser les défaillances qu’à penser aux rétroactions qui les entretiennent. Et entre ces deux rives aux intérêts contradictoires, des entreprises privées et des associations de la société civile, battant pavillon droits de l’hommiste, jouent le rôle de passerelles et permettent à cette réalité ambivalente de tenir la route, en laissant le collectif dans une précarité innommable. En échange, ces acteurs non étatiques, comme ils se désignent, grapillent, sur les fonds mobilisés au nom de la détresse haïtienne, quelques miettes qui font la réussite de leurs propriétaires, de leurs managers, par ailleurs tous courtiers ou portefaix des intérêts internationaux ou transnationaux.

L’horizon flouté et insaisissable de l’émergence d’Haïti © PNUD

On l’aura compris, la roue de la défaillance haïtienne tourne parce qu’entre la passerelle qui sert de route pour perpétuer le cycle des rafistolages entretenu comme assistance, il y a des forces de friction qui se renouvellent et entrainent une dissipation d’énergie du collectif haïtien. Ce cycle d’indigence peut aussi s’expliquer géométriquement sans passer par la cinématique. La triangulation indigente, reposant sur la défaillance des institutions publiques haïtiennes, l’assistance des agences internationales et l’insignifiance de la société civile dans ses composantes académiques, culturelles et professionnelles, forme un plan stable et unique selon l’axiome des trois points non alignés. Unique dans le sens où ses capacités de reproduction sont limitées, puisqu’à l’évidence, il n’y aurait qu’une seule manière d’imposer l’indigence à Haïti en partant de ce triptyque structurant, tout comme il n’y a qu’une seule manière de déposer un plan sur trois sommets non alignés. Et forcément cette manière serait très vite devenue lassante, redondante et sans capacité de résurgence dans le temps. Et logiquement, elle aurait pu être mise en échec dans la durée, car elle ne pourrait pas se renouveler pour se recycler indéfiniment, son obsolescence aurait sans doute permis au collectif de chercher en lui d’autres manières d’habiter son chaos.

Et c’est là que le génie malfaisant de l’occident s’est décuplé : il a entretenu une classe d’hommes et de femmes qui ont su faire émerger l’impuissance comme dissipation d’énergie du collectif pour permettre au cycle de tourner perpétuellement. Les stratèges du chaos ont introduit dans le plan du cycle de l’indigence, porté par le triplet (Défaillance, Assistance, Insignifiance), un nouveau point (impuissance) formant ainsi un quadruplet cocyclique qui permet de nouvelles configurations sans changer de plan. Cette dissipation d’énergie survenue à chaque cycle agit comme une déformation du collectif et permet ainsi de garder le système invariant tout en donnant l’illusion qu’il avance. Et comme cette impuissance collective est la valeur résurgente du système, il a fallu la célébrer sous le doux vocable de résilience. Car c’est elle qui offre l’angle structurant permettant de faire tourner l’indigence comme un statu quo renouvelé. Monsieur Pierre Raymond Dumas qui a tant théorisé sur cette transition qui n’en finit pas sait combien la force centripète des gens cultivés vient compenser la force centrifuge des gangsters légaux pour que tourne la roue de l’indigence. Ne me tenez pas rigueur si j’essaie de trouver des applications scientifiques de la mécanique et de la géométrie pour expliquer l’impuissance de mon collectif devant ce réel défaillant qu’on lui impose et dont on le rend par ailleurs responsable, alors qu’il n’a pas la maitrise des leviers de responsabilité.

Qu’importe l’angle sous lequel on aborde le problème haïtien, la communauté internationale, les agences internationales, les ONG restent au cœur du triangle stratégique qui nourrit l’indigence en Haïti et qui en profite. Or, en intelligente stratégie, il est reconnu que personne ne peut être tenu pour responsable s’il n’a pas les leviers d’action de sa politique. Dans leur grande et écrasante majorité, ce sont de petits fonctionnaires des agences internationales, parfois incultes, souvent corrompus et quelque fois racistes, qui définissent les politiques de nos institutions. Il m’a été donné de soumettre, en 2015, aux responsables du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire Haïtien (CSPJ), un projet de système d’information de la gouvernance judiciaire pour penser les processus de fonctionnement de nos tribunaux et de nos cours à partir de données probantes, basées sur l’évaluation rigoureuse et méthodique du travail des juges. J’ai été surpris d’avoir été convoqué par une puissante organisation internationale pour discuter de la faisabilité du projet. Les experts internationaux et nationaux que j’avais rencontrés m’avaient d’entrée de jeu fait comprendre que j’aurais dû leur soumettre ce projet au lieu de le donner directement au CSPJ. Car, m’avaient-ils précisé, tous les projets de réforme de la justice haïtienne sont pensés par un task force composé du PNUD, de la MINUSTAH (encore opérationnelle à l’époque) et de l’USAID. Et après avoir reconnu la pertinence du projet, malgré leurs réserves sur ses dimensions évaluatives trop lourdes pour Haïti, ils m’avaient proposé de devenir le responsable en chef de leur système d’information pour un grand projet quinquennal qui allait débuter de 2016 à 2021. Mais comme je revenais d’une expérience décevante et traumatisante avec le PNUD, je savais que ces postes étaient de vastes sinécures et des opportunités conçues pour empêcher à ceux et celles qui sont compétents de servir les institutions de leur pays, j’avais décliné l’offre en leur disant que je serais plus à l’aise pour agir comme consultant indépendant pour garder mon indépendance et ma tonalité critique. Mais je savais qu’en disant cela mon projet était mal embarqué. De fait quoique le CSPJ avait accepté de financer le projet, il a été interrompu sans aucune explication. Sans doute par ordre venu de hauts lieux. Puisque comme on le sait, la géostratégie s’est assurée que le leadership politique du pays soit suffisamment vil et médiocre (un dealership) pour se complaire à obéir aux experts de l’urgence et de l’insignifiance.

Vers une réinitialisation de l’indigence

Conséquemment, tout laisse croire que les initiatives qui s’enchevêtrent ici à Montana, et ailleurs en Louisiane, les révélations orientées et tronquées du New York Times, les exigences d’enquête du congrès américain sur l’assassinat de Jovenel Moïse, pour ne citer que les plus récentes, ne sont que des tours de passe, des mirages pour un nouveau cycle invariant de médiocrités, de corruption et de criminalité. Cycle structurant qui fera émerger le cycle résilient du rectangle stratégique de l’invariance (défaillance, assistance, insignifiance, impuissance).

A l’heure où l’on parle d’une nouvelle transition, il serait de bonne méthode que l’on pense enfin le devenir d’Haïti à travers le prisme d’un repère endogène systémiquement orienté vers des finalités collectives et durables, des processus organisationnels cohérents et des valeurs éthiques inspirantes. Car aucune réforme politique et aucun projet de développement ne peuvent transformer une réalité invariante à laquelle chaque groupe social et chaque individu apportent une contribution par le jeu des rétroactions permettant aux uns de réussir et aux autres de survivre avec un minimum insignifiant jugé confortable. Il faut éviter de se concentrer sur la dimension politique qui n’est que la partie émergée de l’indigence, il faut arrêter de croire que ce sont les structures sociales et les institutions politiques qui verrouillent le pays sur sa face invariante.

C’est un fait flagrant que le projet politique haïtien est d’une médiocrité profonde. Et c’est compréhensible que les gens attribuent l’invariance de nos défaillances aux institutions politiques et aux structures sociales. Mais, on ne doit pas perdre de vue que les structures sont des objets idéels, elles sont pensées avant que d’être construites, donc elles obéissent aux défaillances, aux œillères et à l’inconscience de ceux qui les conçoivent. Les structures sociales et politiques sont modélisables par leur processus et par les pilotes qui les dirigent. Pour comprendre cette approche de responsabilité éthique, il faut s’ouvrir à la théorie des systèmes et comprendre qu’un système est conçu pour fournir un produit, c’est à dire pour remplir une fonction déterminée par ceux et elles qui approprient les structures de ce système comme leur propriété. Ce qui amène la question des responsabilités individuelles et donc de l’éthique comme fondement de l’action politique.

Pour une PoÉthique de l’action sociale

C’est du reste d’ailleurs pourquoi j’essaie de promouvoir auprès de quelques rares personnalités crédibles de la société haïtienne le projet d’un écosystème intelligent par l’engagement d’un pacte PoÉthique pour repenser les processus de recrutement, les processus opérationnels, les processus de pilotage et les processus décisionnels de nos organisations de manière autonome sans injonctions simplifiantes des agences internationales. Ce sont les processus qu’il faut réformer, c’est la conscience et les mentalités des pilotes qu’il faut transformer pour pouvoir élaborer des politiques publiques performantes et prendre des décisions argumentées.  Il n’est pas exagéré d’affirmer que s’il y a un processus dont la défaillance est collectivement partagée en Haïti, c’est bien celui de la prise de décision. Il n’est pas un cri d’aigreur de dire que s’il y a un département dont la médiocrité est flagrante en Haïti, c’est bien celui des Ressources Humaines. Imaginez ce que peuvent faire des décideurs inconscients et des ressources diplômées mais inhumaines à un pays. Regardez l’indigence dans laquelle vautrent les institutions haïtiennes malgré l’armée des doctorés, des diplômés, venus des grandes universités européennes et américaines qui ont assuré leur management de 1971 à 2021 : 50 ans d’insignifiance absolue au service de la réussite individuelle.

C’est donc le moment de dire qu’aucune transition, faite dans les mêmes conditions d’insignifiance et d’indigence, ne pourra sortir Haïti de ce gouffre abyssal. Aucune constitution, aucune loi ne pourront aider à combattre la corruption si les acteurs métiers socioprofessionnels et les parties prenantes de la gouvernance publique et d’entreprise ne consentent à intégrer l’éthique et l’intégrité comme compétences rares et distinctives obligatoires dans le cahier des charges des besoins de leurs ressources humaines. Mais, empressons-nous de préciser que la demande de transformer les mentalités des gens n’est pas une fin en soi. L’humain est ainsi fait qu’il ne peut agir responsablement que s’il a pleine conscience de sa mission et est pleinement imbu du sens de ses interactions dans la société. Des lors, le travail premier n’est pas de se focaliser sur les structures sociales, mais de transformer les individus pour qu’ils apprennent à produire de nouveaux liens sociaux qui donneront naissance à de nouvelles structures sociales. L’erreur de l’après 1986 est d’avoir produit de nouveaux monstres politiques. Dans une grande majorité, les adeptes du changement démocratique sont devenus les fossoyeurs de la république.

Il faut avant tout une prise de conscience éthique pour aller vers ce grand chambardement des structures, si tant est qu’on puisse y parvenir totalement. Car autre donnée importante à intégrer dans l’équation de nos défaillances, c’est l’incertitude. L’incertitude est une valeur à approprier pour approcher les problèmes avec des utopies à portée de projets. Car il se peut que l’on ne puisse espérer qu’un possible humain dans le chaos. Quoi qu’il en soit ce possible ne sera probable qu’avec des humains conscients et éthiques. Car comme le veut la théorie systémique, « l’action humaine s’articule sur trois dimensions reliantes : le système social, la culture (normes, valeurs, symboles) et la personnalité des acteurs-sujets ». Comme le dit Parsons Talcott le système social n’est qu’« un ensemble d’interactions entre des acteurs, individuels ou collectifs, et identifiés par leur statut (leur position respective dans la structure) et leur rôle (leur action à l’égard du fonctionnement du système). L’ensemble exige, pour être un ordre institué, des « prérequis fonctionnels » qui permettront une conformité des motivations individuelles aux attentes de rôles par leur intégration dans des patterns d’orientation aux valeurs que constituent les normes culturelles ».

C’est vers l’appropriation de ces prérequis fonctionnels que vise le projet PoÉthique pour assurer la conformité des motivations individuelles aux attentes des rôles des acteurs métiers. Oui, comme me l’a rappelé un militant de vielle date, il serait dangereux de porter l’éthique comme une fin en soi. Dans un monde en instabilité permanente, elle reste dans l’état actuel de nos savoirs, un moyen nécessaire pour trouver les lignes de fuite afin d’extraire les collectifs impuissants de la domination permanente que leur impose l’indigence. La systémique, science des systèmes, est une discipline que devait approprier les sociologues haïtiens. Car elle propose une nouvelle approche des phénomènes sociaux et une méthode de modélisation des rapports sociaux. À partir des recherches de Talcott Parsons. David Easton. Ludwig von Bertalanffy mais aussi d’Edgar Morin ou encore de Jean-Louis Le Moigne, cette modélisation permet d’aller vers un génome structurel porté par des processus et où la responsabilité de l’humain est flagrante et manifeste. Cela peut sembler utopique, mais si chacun s’exerçait à faire, avec responsabilité, rigueur, impartialité, intégrité et éthique, ce qu’il avait à faire, Haïti ne serait pas si indigent

Mediapart 21 janvier 2022

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