Il y a environ 65 ans, Nemours imposait officiellement le konpa dirèk… (2)

Dossier Musical

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L’« Ensemble Nemours Jean Baptiste »

La désignation de ce vocable pour identifier ce rythme fut pour la première fois utilisée par le trompettiste René Diogène, chez le rassembleur même, François Guignard, devenu entre- temps le baron de la rue St. Honoré. Lequel Diogène venait consulter, concernant une partition difficile à appréhender. C’est alors que Nemours alors présent s’est  vanté de sa nouvelle formule qui n’avait rien de compliqué. Avec son utilisation du tambour, comme vecteur moteur. Diogène a répliqué: ‘’Toi tu n’as pas à t’en faire, tu ne joues que du “compas”(2). Ce que le maestro allait lui -même apprécier. Lui qui du temps qu’il était maestro du groupe « Citadelle » dont Diogène en fut le fondateur ; avait déjà commencé à explorer cette approche. (On a qu’à se référer au morceau Roulib de cette formation pour entendre le chanteur Villvalex exulter : ‘’konpa, konpa’’).

Autre innovation de Nemours: l’introduction du “Gong”. A la manière de la Grosse Caisse de musique bastringue par voie martiale. Il servait au découpage du tempo, le modifiant chaque fois qu’il tombait dans l’ornière. Tandis que le tambour exprimait la conception rythmique. L’identification tonale du 5/3, sans coda. Nemours fut aussi le premier à intégrer les instruments amplifiés, dont la basse et la guitare électriques, jamais encore utilisées dans le music-hall local. Au lieu de célébrer ses innovations, ses concurrents le taxèrent d’imposteur. Mais, continuant allègrement son chemin, le maestro n’en démord point, il était convaincu d’avoir trouvé les formules d’une danse et d’un rythme, à la mesure d’un public qui lui sut gré d’avoir livré la marchandise au moment opportun.

En effet, dès 1955, le konpa était lancé à la conquête de toutes les couches sociales du pays. A cette étape, c’est la fureur du konpa britanikus cher au major Lataillade du corps protocolaire du général président Eugène Magloire. Lequel constituait le VIP d’un groupe qui a connu autant de mutations à partir du très baroque konpa okalbas à l’ultime étape du konpa dirèk, entonnée pour la première fois sous l’exclamation du guitariste Raymond Gaspard ; pour décrire l’excellence et l’exactitude du tambourineur Kreutzer Duroseau, un transfuge de l’orchestre des Casernes Dessalines et percussionniste d’envergure. Entretemps c’est la rupture avec Jean Numarque, et le maestro a introduit pour la première fois son « Ensemble Nemours Jean Baptiste », le 26 juillet 1955, sur la place Ste Anne. Flanqué de Kreutzer, Mozart, Richard Duroseau, Thadal, Tallès, Briol, R. Gaspard, Domingue, Napoléon, D. Boston, Lahens, P. Blain etc.

Cependant, comme tout nouveau conquérant, il était sans cesse en butte aux assauts des compétiteurs. D’abord le «Jazz des Jeunes» qu’il avait lui- même concurrencé, parce que la bande à Saint Aude était sans conteste, comme la référence de la diversité rythmique locale. Dans un répertoire constitué de: rabòday, mayi, fox-trot, yanvalou, pétro, banda, meringue, congo, boléro. Ainsi que dans des excursions exotiques. Ce qui ne veut pas dire que Nemours n’avait pas d’autres rythmes dans son répertoire dont le boléro, le fox-trot et la contre-danse qu’ il affectait tant. Puis de Wébert Sicot qui l’a attaqué en premier, en voulant profiter lui -même du momentum qui venait de faire du konpa dirèk la nouvelle vague dominante. Contrairement à ce qu’avancèrent les puristes, l’émergence du konpa fut une percée positive à une époque où la scène musicale haïtienne regorgeait de talents.

Autre aspect de son génie, c’est d’avoir su éditer tout ce qui se jouait auparavant

Une abondance de grands musiciens et de groupes, comme le «Jazz des Jeunes», qui explorait les richesses des rythmes ancestraux. Ainsi que d’autres ensembles d’envergure comme: « El Sahieh »Le «Riviera», «El Rancho», «Citadelle» etc., qui rayonnaient d’excellence. Le konpa de Nemours vint freiner la vogue des musiques cubaines et dominicaines, toutes équipées de leur armada moderne qu’on dansait sans coup férir dans les salons. Car à l’époque, les groupes locaux n’enregistraient presque pas, alors que s’écoulaient sur le marché local, les vinyls, 78 et 33 tours des groupes latins divers tels: «La Sonora Matancera», Perez Prado, Celia Cruz, le «Tipico Cibeano» de Angel Viloria avec son fandango (concocté par nos premiers viejos dans l’île voisine, d’après Jacques S. Alexis); qui résonnaient des phonographes ou “pick ups” dominateurs des bals de salon et privés. Rejetant toute imitation servile, Nemours est allé au- delà du folklorisme, avec une inclinaison marquée pour le show-business.

Une approche similaire à celle qui se dessinait à la même époque aux Etats- Unis où le rock & roll faisait ombrage aux tendances: jazz, swing, soul, be-bop, blues etc. Ainsi, Nemours, musicien et compositeur de flair, multi-instrumentiste et show-man, a vite compris tout cela, et bien mieux que personne. En endiguant le flot de paramètres d’outre-mer et, reléguer à l’arrière scène les meilleurs musiciens du moment. Autre aspect de son génie, c’est d’avoir su éditer tout ce qui se jouait auparavant, et, en mettant en relief la valeur de l’expérimentation. Du fait, qu’il n’avait aucun souci à remettre en question les paramètres établis. Même quand ça voulait dire déranger les vieilles habitudes. Et que l’évolution voulait dire, briser les vielles routines et coutumes ; tout en démantibulant les convoitises préférables et le confort du public. Ce qui n’est pas toujours d’un bon augure. Mais, il revient toujours aux plus forts de s’atteler à ces tâches.

Comme saxophoniste, il s’est mis avec effort dans la catégorie des virtuoses ; se permettant quand même de longs solos, de son sax ténor. Son jeu basé sur la justesse et la fluidité du tempo avec, de surcroît, les accommodements essentiels d’un apport mélodique et rythmique firent de lui un maestro et arrangeur complets. Dès la deuxième moitié des années 50, le vent de folie qui a soufflé dans l’arène musicale consacre le konpa comme ce nouveau phénomène qui va faire jaser les plus récalcitrants. En 1959, devenu déjà la commodité de l’heure, et en conflit d’intérêts avec son ancien manager Jean Numarque (Ce qui a valu l’intervention du macoute L. Cambronne), Nemours est au sommet de sa gloire. Le konpa dirèk acquiert des muscles, bouscule les mœurs établies et conquiert la plus large audience du pays.

 

Notes : Tirés des ouvrages : ‘’Tambours Frappés…’’-2001. Les 100 Plus Influents…’’-2011.Ed Rainer Sainvill.

2-Extraits de divers entretiens  avec Mr. Ed (l’original), maestro Edner Guignard.

 

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