De Jamaïque à Trinidad et Haïti, mission impossible pour la CARICOM

(1ère partie)

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Les dirigeants de la CARICOM sont-ils engagés dans une mission impossible en Haïti ?

Dans la crise politique post-Jovenel Moïse, la Communauté internationale, notamment, sa branche caribéenne, la CARICOM, demeure un acteur majeur dans la recherche de solution entre les haïtiens. Après Bahamas, Jamaïque, Trinidad-et-Tobago puis une première Mission en Haïti en juillet 2023, la CARICOM avait annoncé une nouvelle Mission à Port-au-Prince. Les « Éminentes personnalités » de la CARICOM doivent séjourner du 4 au 10 septembre en Haïti. Cette décision a été prise après une nouvelle rencontre virtuelle ayant eu lieu le mardi 1er août 2023 via l’Application Zoom avec l’ensemble des acteurs de la crise haïtienne. A la suite de cette énième réunion, le Canada, tout comme le chef de file du dossier, les Etats-Unis d’Amérique, se sont prononcés.

Depuis Toronto où il était en visite, le Premier ministre Justin Trudeau paraissait de plus en plus agacé et perdre patience avec les acteurs politiques haïtiens face aux journalistes « Ça fait trois décennies qu’on est là en Haïti à différents moments pour aider à contrer la violence, l’instabilité politique et une situation humanitaire épouvantable. On se retrouve quand même, maintenant, dans une situation qui est parmi les pires qu’on n’ait jamais vues malgré trente ans d’appui et d’investissements » disait-il. De son côté, Washington, par la bouche de son Secrétaire d’Etat, Antony Blinken, presse les uns et les autres engagés dans la crise à trouver une voie de sortie. « Les États-Unis appellent les parties prenantes haïtiennes à prendre des mesures urgentes pour élargir le consensus politique et restaurer l’ordre démocratique, conformément à la Charte démocratique interaméricaine », insiste le chef du Département d’Etat. Concernant la délégation de la CARICOM qui est actuellement en Haïti, elle fait suite, en somme, à la première Mission qui n’avait rien donné qui, elle-même, avait été réalisée après l’échec retentissant de la Jamaïque. En clair, l’objectif de ces Envoyés spéciaux de la CARICOM dans la capitale haïtienne reste le même que celui de Kingston comme l’a reconnu un membre des parties prenantes.

« C’est le même processus de la Jamaïque. Les émissaires vont faire pression pour obtenir un Accord avant le 15 septembre. En même temps, le Premier ministre aimerait avoir quelque chose entre les mains avant de se rendre à l’Assemblée générale de l’ONU mi-septembre » a rapporté le quotidien Le Nouvelliste du 28 août 2023 citant une source anonyme. En effet, il n’y a rien de nouveau.

D’ailleurs, retournons sur l’histoire de cette mission impossible dans laquelle les dirigeants de la CARICOM sont engagés depuis la demande des autorités de Port-au-Prince du déploiement d’une force militaire multinationale en Haïti. Quelques semaines après le fameux Sommet de la Jamaïque, du 11 au 13 juin 2023 où tous ou presque des antagonistes haïtiens ont été invités à Kingston en vue de pourparlers et qui s’était soldé par un cuisant échec, les dirigeants caribéens, comme annoncé, avaient relancé le dossier. Profitant du 45e Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la CARICOM les 3 et 5 juillet 2023 à Port-of-Spain, Trinidad-and-Tobago, pour commémorer le 50e anniversaire de la création de cette organisation régionale, dans ce pays, les dirigeants qui s’étaient engagés à poursuivre les efforts commencés en Jamaïque ne veulent pas s’avouer vaincus.

Forum de la classe politique haïtienne à Kingston, Jamaïque sous l’égide de la CARICOM

Espérant toujours trouver un consensus entre le gouvernement haïtien et les oppositions, de fait, ils ont décidé de partir pour la capitale haïtienne après discussion avec le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres qui était, lui aussi, sur place pour le Sommet. En route, d’ailleurs, pour la capitale trinidadienne, le Secrétaire général avait fait escale à Port-au-Prince pour effectuer une série d’entretiens avec les principales entités de la crise et de la Transition. Durant ce Sommet, Antonio Guterres avait expressément fait ce voyage pour rencontrer et discuter de visu avec l’ensemble des dirigeants de la Communauté des Etats Caribéens mais aussi avec d’autres dirigeants venus hors des Caraïbes, entre autres, l’Afrique, pour assister en solidarité avec ces Etats ayant la culture en partage avec le continent africain.

Devant les chefs d’Etat et de gouvernement, dès l’ouverture de la réunion, le Secrétaire général des Nations-Unies avait voulu mettre les membres de la CARICOM devant leurs responsabilités, en quelque sorte, une forme de fait accompli sur les décisions qu’ils doivent prendre dans la crise politique inter-haïtienne.

Sachant que la plupart des Etats membres de la CARICOM subissent la pression des Etats-Unis d’Amérique et du Canada pour intervenir militairement en Haïti, ce qui est aussi sa position, Antonio Guterres, a joué sur la corde sensible de ces dirigeants antillais afin de les porter à s’engager dans l’expédition que chercheraient à monter Washington, Ottawa et lui-même. Face aux participants, le Secrétaire général de l’ONU avait déclaré à propos d’Haïti « La situation sécuritaire est épouvantable, les besoins humanitaires explosent et aucune solution politique n’est en vue. Mais je suis venu avec espoir et optimisme. Il est impossible de regarder la crise sans voir l’ombre portée de siècles d’exploitation coloniale, d’extorsion, de dictature et d’autres injustices criantes. Nous devons aider à soulager les souffrances du peuple haïtien. Soyons clairs : il ne peut y avoir de sécurité durable sans institutions démocratiques renforcées et il ne peut y avoir d’institutions démocratiques fortes sans une amélioration drastique de la situation sécuritaire ».

Une intervention qui allait droit au cœur de la délégation haïtienne conduite par le Premier ministre Ariel Henry qui s’était s’envolé la veille pour Trinidad afin de prendre part à ce Forum où la crise haïtienne allait être en débat depuis qu’elle demeure un problème quasi insoluble devant le refus des acteurs à accepter un compromis qui aurait pu permettre une sortie de crise. Le chef de la Transition, toujours en quête d’une intervention militaire robuste, ne rate aucune réunion ou rencontre où le gouvernement est invité à venir exposer les difficultés auxquelles il est confronté pour combattre les gangs armés qui accaparent quasiment la ville de Port-au-Prince et une bonne partie du territoire où les forces de l’ordre sont en déroute. L’objectif du locataire de la Primature dans ce genre de Sommet est de convaincre la Communauté internationale d’envoyer un contingent militaire étranger dans le pays, ce que lui et son Conseil de ministre ont officiellement demandé depuis le mois d’octobre 2022.

Demande restée jusqu’à date sans résultat par le fait qu’il y a trop de risque de morts pour les soldats qui seront déployés sur le terrain face à des puissants gangs armés jusqu’aux dents. Ces gangs qui auraient l’avantage du terrain tout en maîtrisant parfaitement le code pour mener une guérilla urbaine face à des étrangers ne parlant ni la langue du pays et sans doute qui n’auront pas le soutien de toute la population. Un scénario catastrophe qui fait craindre le pire pour Washington et Ottawa qui préfèrent payer, s’il le faut, des Etats en développement pour envoyer leurs soldats au « casse-pipe » en Haïti affronter l’inconnu. Dans leurs recherches, les autorités haïtiennes et les trois puissances embarquées dans cette affaires – Washington, Paris et Ottawa – ne perdent point l’espoir d’obtenir gain cause, sinon, arriver à persuader la CARICOM et  l’Afrique de se jeter dans la « gueule du loup » à Port-au-Prince. A Port-of-Spain, Trinidad, outre l’appui et la volonté de certains Etats des Caraïbes de participer à un probable contingent armé en Haïti,  Ariel Henry et les américains ont obtenu un soutien de taille d’un Etat africain.

C’est le Rwanda du Président Paul Kagamé invité par la CARICOM pour son 50e anniversaire. Selon les autorités de Port-au-Prince, Kigali, la capitale du Rwanda, serait prête  à contribuer à l’envoi d’une force multinationale en Haïti. Cette décision est due par les liens historiques liant le continent africain et les Etats caribéens, particulièrement Haïti et l’Afrique. Dans le cadre des rencontres bilatérales relatives à ce genre de Sommet, parmi tous les dirigeants qu’avait rencontrés le chef de la Transition, Ariel Henry, il y a eu le rwandais Paul Kagamé, le Président du Rwanda. A en croire un tweet publié par le Bureau de la Primature haïtienne, les deux dirigeants ont eu une fructueuse rencontre durant laquelle le chef de l’Etat rwandais a accepté que son pays participe à la force multinationale.

On peut lire, en effet, que « Lors du Sommet coïncidant avec le 50e anniversaire de la CARICOM, le Premier ministre Ariel Henry a discuté avec le Président du Rwanda, M. Paul Kagame, lors d’une rencontre bilatérale. La question de la sécurité a été au centre des discussions. Le Président Kagame a rappelé les liens qui unissent l’Afrique à Haïti, en précisant que c’était un devoir pour son pays de répondre à une demande d’un pays frère. A ce titre, il a déclaré que le Rwanda était prêt à contribuer à la constitution de cette force multinationale spécialisée que sollicite notre pays dès que les conditions seront réunies ».

Comme on peut le voir, le Rwanda se laisse convaincre par la partie haïtienne et ses hôtes des Etats de la Communauté des Caraïbes et sûrement par les Etats-Unis d’Amérique. Et l’Afrique n’a peut-être pas dit son dernier mot dans cette histoire d’envoyer de militaires en Haïti en soutien aux autorités, dans la mesure où on a appris que le Président kenyan, William Ruto, a eu un entretien avec le Secrétaire d’Etat américain, Antony Bliken, sur la crise haïtienne.

Suite à cet entretien, le Kenya s’est dit prêt à prendre la tête d’une force multinationale en Haïti. En tout cas, c’est ce qu’a déclaré le ministre  kenyan des Affaires Etrangères, Alfred Mutua, confirmé par un Communiqué ne laissant aucune ambiguïté sur la volonté des autorités kenyanes à s’embarquer dans ce Safari militaire africain sur le sol d’Haïti pour le compte des occidentaux. (…) « À la demande du groupe de nations des Amis d’Haïti, le Kenya a accepté d’envisager positivement de prendre la tête d’une force multinationale en Haïti. L’engagement du Kenya est de déployer un contingent de 1.000 policiers pour aider à former et soutenir la police haïtienne dans le rétablissement de la normalité dans le pays et la protection des installations stratégiques. Une mission d’évaluation par une équipe spéciale de la police kenyane est prévue dans les prochaines semaines. Le Kenya soutient les personnes d’ascendance africaine dans le monde, y compris celles des Caraïbes, et s’aligne sur la politique de l’Union africaine en matière de diaspora et sur notre propre engagement envers le panafricanisme […] ». 

Après le Rwanda et le Kenya de William Ruto, la CARICOM, le gouvernement de Transition en Haïti et bien entendu Washington semblent marquer des points, bien que pour le Kenya, certains observateurs ont de sérieux doute sur sa capacité à prendre le leadership d’une force militaire de maintien de la paix. Ils estiment que le gouvernement de Nairobi, la capitale du Kenya, fait face, depuis quelque temps déjà, à sa propre crise politique et sociale et que des mouvements de contestations anti-gouvernementales se font régulièrement réprimés par une force de police dont le professionnalisme est sujet à caution. Certainement on y reviendra.

Revenons sur le Sommet de Trinidad-et-Tobago qui a fait jaillir un peu d’espoir au cœur d’Ariel Henry sur le plan d’intervention militaire étrangère d’une part et la constitution d’une équipe de la CARICOM de haut niveau d’autre part, pour se rendre dans la capitale haïtienne dans le but de continuer le dialogue ouvert à Kingston les 11 et 13 juin passé.

(A suivre)

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