Chine: la stabilité à tout prix (5)

(Cinquième partie)

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Nettoyage de vitres à Shanghai. Très travailleurs, les Chinois. Tout au long de nos voyages en Chine, nous avons trouvé des gens essentiellement satisfaits de leurs conditions de vie. Photo par Alexandra Panaguli.

16 octobre 2019

Nous venons de regarder à nouveau “La ultima cena” du réalisateur cubain Tomás Gutiérrez Alea (1976), tout à fait au bon moment pour mon histoire en Chine. Nous sommes dans une hacienda cubaine fin du 18ème siècle, juste après la révolte des Haïtiens sur l’île voisine qui a semé la panique chez les esclavagistes du Nouveau Monde. À un moment donné, le Maître, alias Jésus, raconte à ses douze esclaves, alias les Apôtres, qu’il a réunis à sa table pour célébrer le Vendredi Saint, que fondamentalement la liberté n’est pas bonne, le travail est ce qu’il y a de mieux. Je me suis posé des questions à ce sujet. Tout au long de nos voyages en Chine, nous avons trouvé des gens essentiellement satisfaits, ils ne pouvaient pas s’exprimer politiquement mais ils étaient heureux de pouvoir voyager autour de leur pays ou même à l’étranger. Je pense que c’est un aspect important, la liberté de circulation, et c’est une habitude que les Européens de l’Est ont rapidement apprise: voyager à l’étranger, principalement pour découvrir le monde – visiter des sites «célèbres», acheter des équipements électroniques, aller à des spectacles, au restaurant, et essentiellement avoir un emploi. Je parie qu’à ce stade de la soi-disant crise économique, les Grecs renonceraient volontiers à toute liberté politique juste pour avoir du travail ou au moins un revenu suffisant pour faire du shopping et “profiter” pleinement de la vie telle que définie dans une société de consommation.

Dixit Malraux dans les années 1920: la Chine “a pendant trois mille ans pu durer sans aucune opposition profonde, en donnant à la vie des hommes un sens qui semblait suffisant”.

Le temple de Confucius à Jianshui dans la province du Yunnan, où les candidats-fonctionnaires se préparaient pour le concours impérial. «Beaucoup en Chine sont reconnaissants au parti pour sa manière de gouverner. Il jouit d’un niveau de soutien que de nombreux gouvernements démocratiquement élus envieraient, et pas seulement en raison de son appareil de propagande et de censure», ni en raison du respect de la hiérarchie prônée par Confucius. Photo par Alexandra Panaguli.

Plus proche de nos temps, «Comme le montre le politologue Matthew Singer [de l’Université du Connecticut] dans le contexte latino-américain, les citoyens qui se sentent représentés par un exécutif idéologiquement sympathique et compétent peuvent être disposés à déléguer à l’exécutif un pouvoir supplémentaire pour promulguer leur agenda, même au détriment des principes démocratiques »– à répéter: surtout s’il est compétent – pourrait-on alors parler d’une oligarchie éclairée?

Qu’est-ce qui est plus important, des élections ou un gouvernement auquel les gens ont confiance et qu’ils soutiennent? «Beaucoup en Chine sont reconnaissants au parti pour sa manière de gouverner. Il jouit d’un niveau de soutien que de nombreux gouvernements démocratiquement élus envieraient, et pas seulement en raison de son appareil de propagande et de censure», écrit le Guardian dans un éditorial par ailleurs assez critique.

Contraste d’autant plus prononcé quand on voit le cirque partisan autour de l’“impeachment” de Trump. “Tragiquement, notre système a échoué” – c’est-à-dire la démocratie bourgeoise – a dit Chris Edelson, professeur-adjoint à la School of Public Affairs de la American University et l’auteur de deux livres sur le pouvoir présidentiel, à propos de l’échec de faire démissionner un président incompétent et dangereux – en particulier pendant la crise des coronavirus, “À chaque étape, il a menti, il a créé la confusion, il a fait des prédictions imprudentes et il a, une fois pour toutes, démontré son incapacité manifeste à gouverner”.

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La censure pourrait également entrer dans cette catégorie. Dans son article, Huang Yuan affirme qu’elle dérange surtout «une minuscule minorité de libéraux vexés – qui sont de toute façon mécontents de presque tout ici – et un groupe encore plus restreint d’expatriés […] Un demi-milliard de citoyens des petites villes sont assez satisfaits des sites vidéo tels que Kuaishou».

Ces millions d’utilisateurs potentiels font saliver Mark Zuckerberg de Facebook (Tim Cook d’Apple aussi qui a dit qu’il respecte toujours les lois locales) et se prosterner devant la direction chinoise, allant jusqu’à “demander à Xi d’être le parrain de sa fille” (refusé), et “développant des outils de censure ». C‘est d’ailleurs ce qu’il fait déjà en travaillant étroitement avec la National Security Agency des États-Unis pour espionner tout un chacun – pareil pour Google.

Beaucoup en Chine sont reconnaissants au parti pour sa manière de gouverner

Une fois de plus, on montre du doigt la Chine sans se regarder dans le miroir. Lorsque mon cousin Jean-Christophe travaillait pour le quotidien conservateur et catholique La Libre Belgique, il avait voulu écrire un article sur «Marrakech», le nom dénigrant donné à Liège, en Belgique, au quartier habité par des immigrés arabes et turcs. Ses chefs lui ont dit qu’il ne devait pas les montrer sous un jour positif. Et je ne parle pas de la censure inconsciente ancrée dans la culture ou de l’autocensure consciente.

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Retour à “La ultima cena” du cubain Alea. Je suis d’accord avec son point de vue que le problème fondamental n’est pas la religion en soi, mais l’usage qui en est fait. Le Condé, le maître, dit à un moment critique à ses esclaves, avec l’histoire morale de San Francisco, que le vrai bonheur est quand on peut surmonter ses faiblesses ou les difficultés de la vie. Mais il dit ensuite qu’accepter avec plaisir les coups du surveillant est ce qu’un esclave devrait faire pour atteindre le «plein bonheur» … Soit l’habituel sermon de soumission: Soyez humble et gentil et acceptez l’exploitation, et vous atteindrez le paradis dans l’au-delà.

Cela aussi a toujours existé. En visitant Rome, le personnage de Malraux, le Chinois Ling, dit que les «sept collines enseigneront [à l’individu] à s’incliner». C’est le paradoxe en Occident, à l’école on enseigne l’éthique aux jeunes, la philosophie, la logique, l’art, la beauté et la valeur de la pensée indépendante et critique et de la liberté individuelle, de plus en plus, afin de ne pas frustrer l’enfant. Alors que la vie réelle est pleine d’interdictions et de limitations, d’hypocrisie, de conflits et plus encore de règles. En Chine – et en général en Orient – on enseigne aux enfants l’obéissance et à ne pas remettre en cause l’autorité, point final.

«Dans la culture chinoise, comme vous et moi le savons très bien, nous sommes formés pour être obéissants, pour respecter nos aînés et la hiérarchie en général. En France, c’est l’inverse », écrit Tash Aw, une Chinoise de deuxième génération vivant à Paris. Au point qu’en France, les Chinois sont de bonnes cibles pour les vols, dit-elle, car ils sont considérés comme «dociles et peu susceptibles de riposter».

Le respect pour les anciens inclut les morts. «Parce que les morts vivent beaucoup plus intensément que les vivants, et se vengent impitoyablement”. Il faut donc s’occuper de tout: où, comment, quand les enterrer. Kazantzakis est tombé sur un enterrement tellement gai et vivant, avec des musiciens et des clowns, que cela ressemblait à un banquet, et cela l’était. La famille avait dépensé une fortune pour faire plaisir au défunt en nourrissant toute la foule.

Malraux a «frotté l’une à l’autre les cultures chinoises et européennes, la première fondée sur l’obéissance au monde, la seconde sur les ambitions de l’esprit », avec la Grèce comme point culminant où c’est plus difficile car le citoyen, en plus de son héritage philosophique indépendant, est rebelle, sans doute exacerbé par un demi-millénaire de domination étrangère.

Les deux peuples ont commencé de haut, «Confucius et Socrate sont deux masques qui recouvrent la même figure: le visage lumineux de la logique humaine», un dit un vieux mandarin à Kazantzakis.

la Chine prend les États-Unis de front, dans tous les domaines

Depuis lors, la Grèce a diminué de taille, de force, de rayonnement, basée sur une négation, tandis que la Chine s’est renforcée sur sa philosophie qui enseigne la résistance. En Chine, “Il faut des nerfs solides. Pour supporter les saletés et les odeurs lourdes et les spectacles affreux de la nudité, de la faim, de la maladie. Supporter l’injustice. Voir comment les Blancs sucent le sang de la Chine et faire l’indifférent et sourire. Ce n’est pas facile. Il faut une résistance incroyable”. Voilà ce que rapportait l’ami chinois de Kazantzakis à leur arrivée en Chine en 1935.

Et maintenant la Chine prend les États-Unis de front, dans tous les domaines. Kazantzakis s’émerveillait de la coexistence d’une logique stricte et d’un esprit pratique avec une foi en des forces invisibles, surhumaines, Confucius et Lao Tse. Il semble que l’esprit a recruté ces forces pour aller de l’avant à toute vitesse.

18 octobre 2019

Nous avons regardé “Dreaming Lhasa”, un film-documentaire dépeignant le mouvement indépendantiste pro-tibétain, montrant des ex-guerriers moines exilés dans la ville touristique de Dharamsala en Inde, avec des téléphones portables et une discothèque. La ville a même un Festival international du film lancé par le tibétain Tenzing Sonam (le réalisateur de ce documentaire) dont le père avait été chef du mouvement de résistance tibétain. Dans le film un ancien moine dit avoir commis de nombreux péchés, tuant des soldats chinois.

Soit dit en passant, cette ville «cosmopolite» de Dharamsala est maintenant dévoyée par Modi, le premier ministre de l’Inde, favorable aux affaires, du genre “Make India Great Again”, qui veut en faire l’une des «villes intelligentes», un projet grandiose pour tenter de mettre de l’ordre dans une centaine de grandes villes indiennes.

Modi veut promouvoir «l’utilisation mixte des terres dans les développements territoriaux; le logement et l’inclusion; créer des localités accessibles à pied; préserver et développer les espaces ouverts; promouvoir une variété d’options de transport; rendre la gouvernance conviviale et rentable; donner une identité à la ville; et appliquer des solutions intelligentes aux infrastructures et aux services dans le développement local ». Dharamsala est parmi les très petites villes sélectionnées – seulement six d’entre elles sont bien en-dessous de 100 000 habitants – mais c’est une vitrine, avec le siège du Daila Lama en exil.

À noter que les «experts» disent que «le défi majeur est de fournir des services urbains de qualité tels que l’approvisionnement en eau 24X7, l’assainissement, le drainage, la gestion des déchets solides, le traitement des eaux usées. Si l’on regarde les finances des collectivités locales urbaines, qui sont loin d’être saines, la prestation de ces services sera difficile ». Et comment! Un hôtelier et membre de l’élite de la ville de Bikaner, au Rajasthan, m’a dit que le principal problème est la grande corruption des autorités locales.

Cela peut en fait être pire: «Surtout dans les pays à faible revenu, les villes intelligentes ne sont pas pertinentes pour la majorité de la population urbaine, qui vit dans la pauvreté avec un accès limité aux services de base. L’accent mis sur les villes intelligentes peut aggraver les inégalités et la marginalisation ». Cela semble être simplement une tentative pour l’Inde de prétendre à un statut de grande puissance.

Cela fait beaucoup plus de sens en Chine, la puissance économique n ° 2 en développement rapide qui possède la moitié des villes intelligentes du monde, soit 500 contre 90 pour l’Europe et une quarantaine pour les États-Unis. En Chine, les gens achètent des pommes sur Internet, paient l’épicier et font des réservations d’hôtel et de train avec leurs téléphones portables, puis voyagent à 300 km/heure ou conduisent une voiture électrique, et 200 000 informaticiens travaillent au Software Park de Beijing.

“Dreaming Lhasa” est parrainé par l’acteur étatsunien Richard Gere. Je ne sais pas dans quelle mesure les Occidentaux veulent défendre des valeurs ou simplement porter un coup à une puissance montante qui les menace économiquement. En tout cas, ils soutiennent le retour d’un système féodal sous des moines arriérés alors qu’au même moment ils attaquent la théocratie des mollahs iraniens.

Le Petit Potala, un grand complexe de monastères tibétains près de la ville de Shangri-la, à peu de distance duTibet. Le Dalaï Lama a été amené par la CIA en exil en Inde “non pas parce qu’ils se préoccupaient de l’indépendance tibétaine, mais dans le cadre de leurs efforts mondiaux pour déstabiliser tous les gouvernements communistes”. Photo par Alexandra Panaguli.

En fait, tout en reconnaissant avoir reçu des millions de la CIA, le Dalaï Lama lui-même a déclaré que “le gouvernement étatsunien s’était impliqué dans les affaires de son pays non pas pour aider le Tibet mais seulement comme tactique de la guerre froide pour défier les Chinois”. Et il a répété dans son autobiographie Freedom in Exile, que les Etats-Unis soutenaient le mouvement indépendantiste tibétain “non pas parce qu’ils (la CIA) se préoccupaient de l’indépendance tibétaine, mais dans le cadre de leurs efforts mondiaux pour déstabiliser tous les gouvernements communistes”. C’est sous ce prisme qu’il faut voir toutes les critiques actuelles contre la Chine, juisqu’à leur aide à l’Europe en pleine crise de coronavirus (voir plus loin).

En effet, au début des années 1970, lorsque Nixon a renoué contact avec la Chine, la CIA a mis fin à son programme tibétain. Plus tard, elle a continué à aider les Tibétains, mais, fait intéressant, Trump a fait un “choix difficile”, a-t-il dit, et a coupé l’aide en 2017, seulement pour la voir rétablie par le Congrès qui a approuvé 17 millions de dollars en 2018.

Donc, c’est de la realpolitik comme d’habitude, jusqu’au «saint» Vatican. Quand celui-ci a organisé une grande réunion interconfessionnelle à Assise, en Italie en septembre 2016, il y avait «des rabbins portant des yarmulkes et des sikhs avec des turbans, des musulmans priant sur des tapis épais et un zoroastrien allumant un feu sacré », des hindous, bouddhistes japonais, évêques chrétiens orthodoxes, même l’archevêque anglican de Canterbury, au total 400 chefs religieux. Mais … le Dalaï Lama n’avait pas été invité, pourquoi? Tout simplement parce que le Vatican voit un «marché de croissance potentiellement énorme» en Chine au-delà des 10 à 12 millions de catholiques existants, et il venait d’entamer des pourparlers avec ses dirigeants pour renouer les liens rompus lorsque le parti communiste était arrivé au pouvoir en 1949, et essayer de protéger les catholiques là-bas.

le gouvernement étatsunien A aidé le Tibet pour défier les Chinois

Ce qui est clairement utopique, puisque Xi Jinping a dit en 2017 que les religions en Chine «doivent être d’orientation chinoise», et le gouvernement doit «fournir une orientation active aux religions afin qu’elles puissent s’adapter à la société socialiste».

Il est intéressant de noter que le rassemblement interconfessionnel d’Assise a été commencé en 1986 non pas par le pape actuel, Francis, plus progressiste, mais par le farouche anticommuniste Jean-Paul II qui l’a répété en 1993 et 2002. Puis Benoît (l’ex-cardinal Ratzinger, et ex-membre de la jeunesse nazie) a suivi en 2011. Pourtant, en 1986, les disciples de l’archevêque Marcel Lefebvre distribuaient des dépliants «dénonçant Jean-Paul en tant qu’apostat pour avoir prétendument placé le catholicisme au même niveau que les autres religions». Et le protestant étatsunien Carl McIntire a qualifié la réunion d’Assise de «plus grande abomination dans l’histoire de l’Église ». Ils disent qu’ils ont choisi Assise plutôt que Rome pour montrer que « le pape est venu comme frère des autres religions et non comme commandant-en-chef »

2016 n’était pas la première fois que le Vatican ignorait le dalaï-lama. En 2014, ce soi-disant pape ouvert, Francis, a refusé de voir le dalaï-lama qui passait trois jours à Rome pour assister au 14e sommet des lauréats du prix Nobel de la paix. En fait, la dernière fois qu’un pape a rencontré le chef tibétain, c’était lors d’un entretien privé accordé par le pape Benoît XVI en 2006. Tout aussi hypocritement, «un gouvernement après l’autre ont tranquillement annulé leurs réunions avec lui».

Je me demandais pourquoi le Dalaï Lama s’était installé en Inde et non au Népal qui est voisin du Tibet, dans l’Himalaya, et culturellement plus proche. En fait, le grand Jawaharlal Nehru l’avait découragé en 1956 comme étant une «provocation contre la paix», mentionnant le traité de 1954 avec la Chine basé sur les cinq principes de la coexistence pacifique. Alors, comment se sont-ils retrouvés après tout en Inde? C’était peut-être le souhait des Etats-Unis car c’est la CIA qui a aidé les autorités tibétaines à fuir Lhassa en 1959.

La couverture médiatique traditionnelle présente les Tibétains comme des victimes des Chinois, de sorte que l’opinion publique ne voit pas ces politiques ni les considère comme des moines arriérés, ce qui est sûr, c’est que «l’ennemi» bouddhiste est maintenant éclipsé par la répression anti-musulmane au Xinjiang.

(A suivre)

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