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Il a suffi de deux phrases courtes, lancées par un attaquant en liesse alors qu’il quittait le terrain de football à Saint-Domingue, pour rouvrir une blessure qui s’envenime depuis plus de 180 ans sur l’île que certains nomment Hispaniola.
« L’Hispaniola, c’est Haïti ! This is Haiti ! » : C’est ce qu’a clamé Wilson Isidor le 1er octobre, après avoir inscrit un doublé lors de la victoire écrasante d’Haïti (4-1) sur la République dominicaine au stade olympique Félix Sánchez. Ce match de la Ligue des nations de la CONCACAF, présenté comme le « derby d’Hispaniola », était la première rencontre entre les deux équipes nationales sur sol dominicain depuis 2013. La partie s’est jouée à la veille du 89e anniversaire du « massacre du Persil » de 1937, durant lequel les troupes du dictateur Rafael Trujillo avaient massacré des milliers d’Haïtiens le long de la frontière. Dans les tribunes, un supporter haïtien brandissait une pancarte en créole dédiant le match à « ceux qui sont tombés le 2 octobre 1937 ».
La réaction dominicaine fut immédiate et virulente. En l’espace d’une journée, le gouvernement a interdit à l’équipe nationale d’Haïti l’accès au territoire dominicain. La Fédération dominicaine de football a déposé une plainte officielle auprès de la CONCACAF, qui a ouvert une procédure disciplinaire. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, la remarque d’Isidor — attaquant de Sunderland né en France, qui a choisi de jouer pour la terre d’origine de ses parents et a brillé sous les couleurs d’Haïti lors de la Coupe du monde de cet été — a déclenché un débat passionné sur l’histoire, la race et la souveraineté.
À qui l’île, à qui le nom ?
De nombreux observateurs, y compris les défenseurs d’Isidor, ont interprété ses propos comme une allusion au nom le plus ancien de l’île. Les Taïnos — une branche des peuples Arawaks qui rencontrèrent Christophe Colomb lorsque son navire amiral, la Santa María, s’échoua au large de la côte nord de l’île la veille de Noël 1492 — appelaient cette terre Ayiti, terme souvent traduit par « terre aux hautes montagnes ». Colomb la rebaptisa La Isla Española (l’île espagnole), nom latinisé plus tard en Hispaniola (« petite Espagne »), et en prit possession au nom de ses mécènes, la reine Isabelle et le roi Ferdinand.

Lorsque Jean-Jacques Dessalines proclama l’indépendance le 1er janvier 1804, au terme de la seule révolution d’esclaves victorieuse de l’histoire, il choisit délibérément de reprendre ce nom autochtone pour la nouvelle nation. Le nom d’Haïti affirmait ainsi que l’île n’appartenait ni à l’Espagne ni à la France.
C’est là que réside une ironie que beaucoup d’Haïtiens jugent amère. Pendant des générations, la culture officielle dominicaine — façonnée avant tout par la dictature de trente et un ans de Trujillo et par son idéologue et successeur Joaquín Balaguer — a encouragé les Dominicains à la peau plus foncée à se définir comme indio (indien), une catégorie qui a figuré sur les cartes d’identité nationales pendant des décennies. Beaucoup attribuent encore leur taux de mélanine plus élevé à une ascendance taïno plutôt qu’aux Africains réduits en esclavage et amenés à Saint-Domingue (Santo Domingo), la première colonie esclavagiste des Amériques. Les Haïtiens, tout comme de nombreux universitaires, y voient une manière raciste d’éluder la réalité : une façon de revendiquer un passé amérindien tout en reniant l’héritage africain.
Pourtant, ce même nationalisme qui valorise la lignée taïno refuse le nom d’Haïti. De nombreux Dominicains s’offusquent à l’idée de désigner l’île entière sous le nom d’Haïti ; ils insistent pour utiliser Hispaniola — l’appellation coloniale donnée par Colomb — ou Quisqueya, un nom dont les historiens débattent encore des origines taïnos.
Les vingt-deux années dont se souviennent les Dominicains
Beaucoup de Dominicains ont perçu une autre résonance dans les propos d’Isidor : un écho de la période allant de 1822 à 1844, durant laquelle Haïti a gouverné l’île tout entière. Le traité de Ryswick de 1697 avait reconnu la mainmise de la France sur le tiers occidental de l’île, devenu Saint-Domingue, la colonie esclavagiste la plus riche au monde. L’Espagne avait conservé la colonie orientale de Santo Domingo, où l’esclavage perdurait également. Après l’indépendance d’Haïti, les dirigeants haïtiens craignaient que la partie orientale ne serve de tête de pont à une reconquête européenne, entraînant le rétablissement de l’esclavage et de la domination coloniale. En février 1822, l’armée du président Jean-Pierre Boyer pénétra dans Santo Domingo, unifia l’île et y abolit l’esclavage, libérant ainsi des milliers de personnes réduites en servitude.
ce même nationalisme qui valorise la lignée taïno refuse le nom d’Haïti.
L’historiographie nationaliste dominicaine qualifie cette période d’« occupation haïtienne ». En 1838, Juan Pablo Duarte fonda la société secrète La Trinitaria pour y mettre fin et, le 27 février 1844, la République dominicaine proclama son indépendance vis-à-vis d’Haïti. Fait remarquable, l’élite de la partie orientale rendit par la suite le pays à l’Espagne : en 1861, le président Pedro Santana le réannexa en tant que colonie espagnole, une décision à laquelle Duarte s’opposa. Il s’agit de la seule nation des Amériques à avoir volontairement renoncé à son indépendance pour revenir sous domination coloniale. Les Dominicains menèrent ensuite la guerre de Restauration et chassèrent les Espagnols en 1865.
C’est là que réside le cœur du sujet. La fête nationale de l’indépendance dominicaine, le 27 février, célèbre la séparation d’avec Haïti — la puissance qui avait aboli l’esclavage — et non d’avec l’Espagne, la puissance coloniale qui l’avait imposé. Le jour de la Restauration, qui marque la victoire sur l’Espagne, est célébré le 16 août, mais c’est le 27 février qui ancre l’identité nationale dominicaine.
Une interdiction, une plainte et une guerre de publications
Le 2 octobre, jour du 89e anniversaire du massacre, le ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, a annoncé que son ministère « interdisait totalement » à l’équipe nationale d’Haïti de jouer dans les enceintes sportives dominicaines. Le président Luis Abinader a soutenu cette interdiction. Cruz a officiellement invoqué l’afflux massif de supporters haïtiens aux portes du stade, où les autorités dominicaines ont fait usage de gaz au poivre contre la foule. Il n’a jamais fait mention d’Isidor. Toutefois, José Deschamps, président de la Fédération dominicaine de football, a qualifié les propos de l’attaquant de grave manque de respect envers la souveraineté nationale ; sa fédération a porté plainte auprès de la Concacaf et de la FIFA.

Les réseaux sociaux ont pris le relais. Des internautes dominicains ont publié des messages de salutation à l’adresse de tous « sauf des Haïtiens ». L’un d’eux a comparé le cri d’Isidor au geste d’un joueur allemand effectuant un salut nazi. Une vidéo largement partagée, légendée « 4-1 », juxtaposait des images de quartiers dominicains aisés à celles de bidonvilles haïtiens. Le capitaine de l’équipe, Duckens Nazon, a lui aussi été entraîné dans la polémique à la suite d’une publication évoquant l’île d’Hispaniola.
Les Haïtiens ont répliqué. Un utilisateur de X a fait remarquer que les supporters du Paris Saint-Germain scandent « Ici, c’est Paris » lors des matchs à l’extérieur sans que « personne ne pense qu’ils revendiquent un territoire ». La Fédération haïtienne de football a défendu les propos d’Isidor, les qualifiant d’« expression d’attachement » à ses racines et non d’hostilité envers une autre nation. D’autres ont dirigé leur colère vers l’intérieur. L’avocate et commentatrice haïtienne Windy Phèle a écrit que les responsables politiques haïtiens avaient rendu le pays dépendant de son voisin et que les Haïtiens devaient œuvrer pour que l’équipe nationale « puisse cesser de jouer loin de chez elle ». Les affrontements entre groupes armés locaux, police haïtienne et mercenaires étrangers ont rendu le stade principal de Port-au-Prince inutilisable, contraignant les « Grenadiers » à disputer leurs matchs de qualification pour la Coupe du monde à l’étranger.
En février 2026, le directeur général de la Migration se targuait d’avoir procédé à plus de 525 000 expulsions depuis sa prise de fonction en octobre 2024.
C’est alors qu’est intervenue Sarodj Bertin. Avocate, chanteuse et ancienne Miss Haïti — élevée en République dominicaine après l’assassinat en 1995 de sa mère, Mireille Durocher Bertin, porte-parole de la droite —, elle a publié une vidéo en espagnol et en français. Elle a qualifié les propos d’Isidor d’« inappropriés », a affirmé qu’Hispaniola n’est pas Haïti et l’a exhorté à se rétracter, ne serait-ce que pour ses « frères », sinon pour son pays.
« En fin de compte », a-t-elle prévenu, « ce sont les Haïtiens vivant en République dominicaine qui en pâtiront. » De nombreux Haïtiens lui ont reproché de céder au nationalisme dominicain, soulignant qu’elle a longtemps soutenu que la République dominicaine « n’est pas un pays raciste ». Un ancien consul haïtien est allé plus loin, réclamant la suspension d’Isidor.
L’État haïtien, de son côté, a fait preuve d’incohérence. Le 2 octobre, des médias dominicains ont rapporté que l’ambassade d’Haïti à Saint-Domingue s’était désolidarisée de « certains Grenadiers » et avait réaffirmé son respect pour la souveraineté dominicaine. Le lendemain, l’ambassade a démenti avoir pris la moindre position officielle. Alors que le Conseil électoral provisoire (CEP) a annoncé le 6 octobre que le premier tour prévu pour le 13 décembre « n’était plus à l’ordre du jour », les premières élections nationales en Haïti depuis plus de dix ans risquent désormais d’être repoussées à 2027 ; dès lors, les responsables politiques haïtiens en lice pour une future campagne ont tout intérêt à se draper dans le drapeau national et à afficher une fermeté de façade face à Saint-Domingue.
Expulsions massives sous l’ère Abinader
L’avertissement de Bertin, aussi nuancé fût-il, reposait sur une réalité tangible. Depuis plus de dix ans, l’État dominicain mène une politique d’exclusion à l’encontre des Haïtiens et des Dominicains d’origine haïtienne.
En 2013, l’arrêt TC/168-13 de la Cour constitutionnelle a retiré rétroactivement la nationalité aux enfants de migrants sans papiers nés en République dominicaine — une mesure s’appliquant jusqu’en 1929 —, laissant ainsi des dizaines de milliers de personnes, majoritairement d’ascendance haïtienne, apatrides. Si des expulsions ont eu lieu tout au long des années 2010, Abinader — élu en 2020 et réélu en 2024 — a industrialisé ce processus. Il a fait ériger un mur sur une grande partie de la frontière de 380 kilomètres, a suspendu la délivrance de visas aux Haïtiens et a ordonné, en octobre 2024, l’expulsion de jusqu’à 10 000 personnes par semaine. Ces chiffres n’ont cessé d’augmenter d’année en année. Les données officielles font état de 276 215 expulsions vers Haïti en 2024. Fin septembre 2025, le total pour cette année-là atteignait déjà 285 614. En février 2026, le directeur général de la Migration, le vice-amiral Luis Rafael Lee Ballester, se targuait d’avoir procédé à plus de 525 000 expulsions depuis sa prise de fonction en octobre 2024. Plus de 265 000 Haïtiens ont été expulsés rien qu’au cours des huit premiers mois de l’année.

Ces méthodes ont suscité la condamnation des Nations unies et d’Amnesty International, pour qui la politique migratoire dominicaine est fondée sur le racisme. Les rafles visent les individus en fonction de la couleur de leur peau. Des agents ont traqué des Haïtiennes jusque dans les maternités, et l’ONU a condamné l’expulsion d’environ 900 femmes enceintes ou allaitantes sur une courte période en 2025. Les familles sont abandonnées sans ménagement à la frontière.
Abinader ne peut pas briguer un nouveau mandat en 2028, mais son parti au pouvoir et ses rivaux sont déjà en campagne. Selon l’Associated Press, des candidats à la présidence se sont emparés de la controverse liée au football pour promettre une répression encore plus sévère, l’un d’eux allant même jusqu’à déclarer qu’il réduirait les Haïtiens en esclavage.
Le cri de guerre de Saint-Domingue
Le gouvernement qui ne tolère pas six mots prononcés par un joueur de football a passé cinq ans à faire pression pour obtenir l’envoi de troupes étrangères combattre en Haïti.
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, Abinader a profité chaque année de la tribune de l’ONU pour réclamer une intervention internationale armée. En tant que voisin d’Haïti, la République dominicaine est régulièrement invitée à s’exprimer lorsque le Conseil de sécurité se penche sur le dossier haïtien ; elle a été l’une des voix les plus insistantes pour demander au Conseil de considérer la crise en Haïti comme une menace pour la région. Washington est à l’origine de cette lecture de la situation, que le Conseil a adoptée : les résolutions autorisant deux forces constituées sous l’égide des États-Unis — la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée par le Kenya en 2023 et la Force de lutte contre les gangs (FLG) dirigée par le Tchad en 2025 — qualifient la situation en Haïti de « menace pour la paix et la sécurité internationales » dans la région. Le 29 septembre, après que la République dominicaine et 31 autres membres de l’OEA l’y ont publiquement incité, le Conseil a renouvelé le mandat de la FLG pour 18 mois par 12 voix pour et aucune contre, avec l’abstention de la Chine, de la Russie et du Pakistan, comme lors du premier vote sur la FLG le 30 septembre 2025.
Le souci de Saint-Domingue pour la sécurité régionale ne s’est pas étendu à son propre système bancaire. En avril 2022, José Manuel Patín Muñiz, l’un des principaux enquêteurs de la République dominicaine spécialisés dans la lutte contre le blanchiment d’argent et ancien responsable de la conformité chez Citibank, a déclaré à la télévision dominicaine qu’environ 20 millions de dollars destinés à financer l’assassinat de Jovenel Moïse avaient été blanchis via des banques dominicaines, et que le surintendant des banques du pays en était informé sans pour autant l’avoir rendu public. L’avocat haïtien Newton Saint-Juste a demandé au procureur général dominicain d’ouvrir une enquête. Le mois dernier, alors qu’Haïti extradait 18 suspects supplémentaires vers Miami et que les procureurs américains s’engageaient à poursuivre les financiers du complot, le volet dominicain de cette piste financière méritait, lui aussi, d’être examiné de près.
Les concepteurs eux-mêmes de la GSF (Force de sécurité mondiale) décrivent une opération de contre-insurrection, et non une opération de police. Lors d’une audition de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants le 21 juillet, le colonel Justin Gorkowski, co-responsable de la « Tiger Team » du Pentagone chargée de la GSF pour Haïti, a affirmé que les précédentes missions étrangères avaient « mal interprété la nature du problème ». « Elles considéraient cela comme une question de criminalité », a-t-il déclaré aux législateurs. « Or, ce n’est pas le cas. Il s’agit d’une proto-insurrection, et ces individus sont véritablement sur le point de provoquer un bouleversement majeur si nous ne parvenons pas à endiguer le phénomène. » Dans sa déposition écrite, il a indiqué que plus de vingt chefs de groupes armés — dont les effectifs dépassent ceux des forces de sécurité haïtiennes — « régissent le quotidien » sur leurs territoires en assurant la sécurité, en fournissant des emplois et des fournitures scolaires, et en versant des indemnités de condoléances. « Nous ne sommes pas dans West Side Story », a-t-il écrit ; la menace « exige une solution essentiellement militaire ». En conséquence, la GSF a été structurée de manière à ce que ses effectifs soient composés aux quatre cinquièmes de militaires et à un cinquième de policiers, avec des composantes aérienne, terrestre et navale. Selon la description même du Pentagone, Haïti n’est donc pas confronté à la criminalité ordinaire, mais à une insurrection bénéficiant d’une base populaire, que la GSF a pour mission d’écraser.

Les critiques, au premier rang desquels figurent les Haïtiens eux-mêmes, jugent absurde qu’Haïti — un pays dépourvu d’armée digne de ce nom — soit présenté comme une menace pour la paix dans l’hémisphère. Au cours de l’année écoulée, les États-Unis ont mené des frappes militaires meurtrières contre de petites embarcations dans les Caraïbes, ont enlevé le président et la première dame du Venezuela lors d’un raid sanglant et illégal en janvier, et ont pris des mesures pour bloquer les livraisons de carburant à Cuba. Saint-Domingue n’a qualifié aucune de ces actions de « menace pour la paix et la sécurité internationales ».
Deux phrases, deux siècles
Quelle qu’ait été l’intention d’Isidor, la réaction à ses propos en a dit plus long sur l’île d’Hispaniola que les mots eux-mêmes. Un État dominicain qui célèbre sa libération vis-à-vis du pays ayant aboli l’esclavage sur son sol, qui qualifie sa population d’« indio » plutôt que de noire et qui expulse chaque année des centaines de milliers de ses voisins, a perçu les propos enthousiastes d’un jeune homme de 26 ans comme une invasion. Un État haïtien de facto, dépourvu d’élus, n’a même pas réussi à déterminer s’il avait présenté des excuses ou non.
La procédure disciplinaire de la CONCACAF est en cours, et Haïti, qui s’est qualifiée pour les quarts de finale de la Ligue des nations grâce à la différence de buts, devra trouver un nouveau terrain neutre.
Quant au nom originel de cette île partagée entre deux nations, il demeure celui qu’elle portait avant l’arrivée de Colomb : Ayiti.









