Ange ou démon, le cas Guy Philippe

(1e partie)

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Guy Philippe, ancien militaire, ex-Commissaire de police

L’ancien prisonnier haïtien d’Atlanta, aux Etats-Unis, est-il un ange ou un démon ? Dans la conjoncture politique à laquelle Haïti se trouve depuis des années, voilà une question à laquelle les meilleurs théologiens haïtiens auront bien du mal à trouver une réponse capable de satisfaire l’attente d’une population aux abois. Il faut l’avouer, ce n’est pas donner à tout un chacun de répondre clairement à une telle interrogation, tant la situation sociopolitique du pays est complexe.

En réalité, trois raisons peuvent expliquer les difficultés pour quelqu’un, fût-il un spécialiste de la religion ou de la sociologie politique, d’avoir une position arrêtée sur la réponse à apporter. Premièrement, la manière dont les autorités de la Transition gèrent le pays depuis bientôt trois ans et l’absence totale de perspective pour apporter des solutions aux multiples maux dont souffre la République. Deuxièmement, il y a la lecture que fait, à juste titre, la population de la gestion de la Transition par les femmes et les hommes qui détiennent la totalité du pouvoir sans aucune légitimité, qu’elle soit constitutionnelle ou populaire, alors même qu’ils donnent l’impression qu’ils entendent demeurer au pouvoir.

Reconnaissons que c’est un lourd handicap pour les autorités et une raison supplémentaire pour la population de vouloir les chasser de la tête du pays. Enfin, la troisième raison, l’entrée en scène, sur le chapeau de roue, de manière fracassante et questionnable d’une équation à une inconnue. Un élément non annoncé, soupçonnable et soupçonné, perturbateur que personne n’attendait dans ce jeu, que finalement, même si tous les coups ne sont pas autorisés, il n’en demeure pas moins, compte tenu de la situation volcanique, tous les coups deviennent possibles, voire, réclamés par une population qui en a assez d’une vie qu’elle n’a pas choisie.

Guy Philippe, en effet, est un cas particulier.

L’on n’oublie pas non plus l’offre alléchante de ce trublion dont on sait de quoi il est capable. En vérité, en Haïti, nous sommes dans une configuration politique et sociale qui est propice à tout, même au pire. Soit la population se jette dans les bras d’un « ange » pour son salut, soit c’est un « démon » qui lui ouvre les bras pour son malheur. Dans les deux cas, l’inconnu demeure. Il se trouve que, depuis quelque temps, celui qui symbolise à la fois cet ange ou ce démon, s’appelle Guy Philippe.

Celui-ci, ancien militaire, ex-Commissaire de police et quelques rares autres, comme l’ex- député Arnel Bélizaire, lui aussi ancien militaire, font partie, en Haïti, de ce qu’on appelle les enfants terribles de la République. Depuis les années 2000, ils tiennent la dragée haute au Pouvoir public du pays. Pas un gouvernement de cette période n’a confronté ces deux fils rebelles d’Haïti. De la présidence de Jean-Bertrand Aristide à celle de Jocelerme Privert, Guy Philippe et Arnel Bélizaire ont toujours été très mouvants et ont occupé périodiquement la Une des médias. Si, depuis peu, l’ancien parlementaire fait profil bas après avoir été derrière les barreaux sous la présidence de Jovenel Moïse et avoir failli laisser sa peau dans une attaque sanglante au Bel-Air après sa libération sous le régime intérimaire dirigé par Ariel Henry, l’autre rebelle, lui, n’en finit point de faire parler de lui.

Guy Philippe, en effet, est un cas particulier. Ses relations avec les autorités haïtiennes, selon les époques et les régimes en place, sont tout autant particulières. Il faut dire que l’ex-policier ne joue pas forcément sur le même terrain que Arnel Bélizaire. Si les deux se ressemblent physiquement, teint toujours jeune et beau garçon, la ressemblance s’arrête là.

Leurs trajectoires, bien que tous les deux aient fait un passage dans les anciennes Forces Armées d’Haïti (FADH), sur le plan politique, en revanche, sont diamétralement opposés.  Arnel Bélizaire avait choisi le camp politique lavalas, donc de l’ancien prêtre de Saint Jean Bosco, tandis que, Guy Philipe, le camp d’en face, la droite si l’on peut dire, et toujours opposé à Aristide devenu Président de la République. Pourtant, jamais les chemins de ces « rebelles » de la République ne se croisent.

Ils ne sont jamais au même endroit, non plus au même moment alors même qu’ils sont toujours remuants dans le paysage politique et institutionnel haïtien de ces dernières décennies. L’ascension de Guy Philippe va vraiment décoller vers les années 2000 avec le retour au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide par une élection très contestée par l’opposition d’alors.

Au centre, l’ex- député Arnel Bélizaire

Dès l’investiture du leader Lavalas au Palais national, une coalition de partis politiques allait se mettre en place avec, pour seul objectif : le renversement du chef de l’Etat. Pendant ce temps, Arnel Bélizaire évolue dans le camp d’en face, parmi les lavalassiens purs et durs menant frontalement la résistance contre ce qu’on appelait à ce moment : la Convergence démocratique qui allait se transformer ou se noyer dans un conglomérat dénommé : Groupe des 184, une structure sociopolitique dirigée par l’homme d’affaires André Apaid Junior contre le Président Aristide, tout en s’embarquant dans un opération de boycott de la célébration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti.

Très vite, cette organisation baptisée GNB (Grenn nan Bouda) va prendre le dessus sur le gouvernement et allait acculer le chef de l’État à la défensive. Malgré une présence très visible sur le terrain et quelques actions violentes d’intimidations de la part des partisans et sympathisants lavalas dans la capitale et ses périphéries, ce fut la débandade pour le régime.Et pour cause. Dès le début de la présidence, les oppositions se sont concertées et se sont mises d’accord pour créer, avec l’aide financière de l’Union européenne et de la France notamment, une branche armée pour mener une vraie guérilla urbaine contre le pouvoir issu du scrutin de 2000. Et c’est là que Guy Philippe va faire son entrée sur la scène politique et militaire. En conflit avec le Président René Préval depuis l’arrivée de celui-ci au pouvoir après le premier mandat d’Aristide en 1995, alors qu’il était Commissaire de police, anti-lavalas notoire, Guy Philippe sera la personne sur qui le Groupe des 184 jetât son dévolu pour conduire l’offensive armée contre la présidence de Jean-Bertrand Aristide.

Une fois désigné chef de la rébellion armée, ce Commissaire de police Municipale de Ouanaminthe, deviendra le chouchou de l’ensemble de la bourgeoisie, de toute l’oligarchie haïtienne. Rien ne lui sera refusé pour mener à bien sa mission qui consiste à renverser le pouvoir par les armes ; puisque, malgré les manifestations monstres organisées par les GNBistes, le Président demeura populaire et sembla indéboulonnable au Palais national.

Soutenu dans son entreprise de déstabilisation par le gouvernement américain qui joue double jeu dans cette affaire comme d’habitude, Guy Philippe sera financé, armé et équipé par la CIA depuis la République dominicaine, après plusieurs réunions et rencontres avec les dirigeants politiques de l’opposition et du Groupe des 184 à Saint Domingue. L’ancien Commissaire de la PNH devenait, de fait, le leader incontesté et incontestable de ce mouvement armé des années 2001-2004, jusqu’au renversement et au départ pour l’exil du Président Aristide en février 2004, un mois après la célébration du Bicentenaire de l’indépendance.

Mais, le revers de la médaille ne tardera pas à faire surface. Une fois servi de bras armés au Groupe des 184 d’André Apaid Junior, Aristide refugié à Pretoria en Afrique du Sud, les GNBistes et l’opposition en général rentrés à la maison, comme d’habitude, en laissant la place à un gouvernement intérimaire dirigé par le tandem – Gérard Latortue et Me Boniface Alexandre -, Guy Philippe sera abandonné par tous ses tuteurs étrangers et locaux. Durant toute la durée de la Transition, personne n’entendra parler de lui. Refugié dans le sud du pays dans un premier temps dans la ville des Cayes, habitant dans le quartier chic de Bergeaud, à l’entrée de la ville, Guy Philippe fait le mort. Entretemps, René Préval est de retour au pouvoir à Port-au-Prince en 2006. Nous sommes en 2007-2008 quand les ennuis vont commencer pour l’ancien chef de la rébellion miliaire, celui qui était adulé par tous les oligarques et toute la classe politique haïtienne anti-Aristide, donc de la gauche révolutionnaire. Aujourd’hui encore, personne et même lui, sans doute, n’a jamais su pourquoi et par qui le mal était arrivé.

Un beau matin, pendant que Guy Philippe se reposait tranquillement dans sa villa à Bergeaud, une opération policière héliportée, à la manière d’un film Hollywoodien, ébranle le quartier, des agents du DEA (Drug Enforcement Administration) américains, de la BLTS (Bureau de Lutte contre le Trafic de Stupéfiants) haïtiens et d’autres unités spécialisées de la police nationale sont venus pour l’appréhender sous l’accusation de trafic de drogue et d’autres produits illicites. Informé, certainement, par des anciens collèges et camarades de l’institution et par des contacts au sein des Renseignements américains, Guy Philippe a eu le temps de s’échapper de justesse du coup de filet des autorités haïtiano-américaines. En bon stratège, il a pris immédiatement la RN No 7 en direction de Pestel, son village natal dans la Grande-Anse, où il allait installer définitivement sa base de repli qu’il va, au fil du temps, transformer en QG, quartier général pour ses activités politiques. Dans ce coin perdu du département de la Grande-Anse, coincé entre la mer et la montagne, Pestel, ce village verdoyant et frais, s’est révélé une forteresse imprenable pour les forces de l’ordre qui ont mené plusieurs raides sans succès pour l’appréhender.

Finalement, considéré comme un héros par la population du département et protégé comme une citadelle assiégée, les Pouvoirs publics haïtiens et américains le laissent tranquille pour un moment, le temps qu’ils trouvent une fenêtre d’opportunité pour mettre la main sur lui. Après ce coup d’éclat, Guy Philippe demeura terré dans ce village côtier où les fruits de mer sont en abondance tout en menant une vie de Pacha dans la commune. En 2010, en revenant de Jérémie, on avait fait un crochet par Pestel, où il nous avait reçus librement, chez lui, dans une maison ombragée, entouré seulement de quelques fidèles et de sa garde de sécurité. Survint l’élection de Michel Martelly en 2010 et son investiture au mois de mai 2011 au Palais national. Politiquement, il se sentit plus confortable avec cette Administration dont le Président lui-même traîne quelques casseroles, néanmoins, grand ami des américains qui lui a favorisé son élection à la présidence de la République aux dépens de la constitutionnaliste et professeure des Universités, Mirlande H. Manigat.

Timidement, Guy Philippe commença à sortir la tête dehors en faisant de temps à autre quelques escapades dans la capitale en tâtant le terrain politique histoire de voir si ses anciens amis l’ont vraiment abandonné après l’avoir trahi. Sans faire de vague, il s’auto-réhabilite mais avec un sentiment d’injustice pour ce qu’il avait réalisé pour la classe politique traditionnelle et les oligarques de Port-au-Prince. Le gouvernement de Martelly, peu regardant, surtout le chef de l’Etat, ancien GNBiste lui-même, commençait à avoir ses propres problèmes avec, justement, l’opposition, celle-là même que lui aussi, avait soutenue au bon vieux temps du Groupe des 184 et de la lutte armée sous le commandement de Guy Philippe contre Aristide. L’ex-Commissaire de Police de Ouanaminthe regarde tout ça de loin. Il ne prend pas partie. Tout au moins, il reste silencieux et se méfie de plus en plus des grands chefs politiques de la capitale. Il sait et se souvient de quoi ils sont capables. Ils l’ont utilisé puis l’ont mis à la poubelle comme une serviette jetable avant de le livrer aux américains pour trafic de cocaïne.

Alors, l’ancien policier fait le dos rond. Pourquoi ? Il a un projet. Une ambition ! Il veut devenir sénateur de la République et représenter ses concitoyens de la Grande-Anse qui ne l’ont jamais trahi ni abandonné. Mieux, ils l’adulent. De son repli de Pestel, il noue amitié avec des politiciens régionaux, locaux et des notables de la région capables de financer sa campagne électorale. Discrètement, il adhère au groupuscule politique, Consortium, un petit parti politique satellite de la formation présidentielle, PHTK (Parti Haïtien Tèt Kale). Il est candidat au poste de sénateur de la République aux élections générales de 2014. Jusqu’à la fin du processus électoral qui a duré près de quatre années, en dépit des péripéties politiques de ses amis, Guy Philippe ne s’est jamais inquiété pour son élection. Mais, avant cette élection, l’enfant terrible de la République a eu une grosse frayeur à la fin de la présidence provisoire de Jocelerme Privert.

(A suivre)

 

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