Ange ou démon, le cas Guy Philippe !

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Guy Philippe

(2e partie)

 

Alors que Guy Philippe est en tête pour devenir Sénateur de la Grande-Anse, il est accusé d’être mêlé à une sale affaire plus que compromettante pour lui s’agissant de la sécurité de l’État. Un Commando dont le nombre n’a jamais été évalué a pris d’assaut le Quartier général de la police nationale du département du Sud dans la nuit du 15 au 16 mai 2016. Le Commissariat central et la prison civile de la ville des Cayes ont été pillés. On compte un mort, Tisson Jean-Pierre, un policier de l’UDMO (Unité Départementale de Maintien de l’Ordre), plusieurs blessés et des prisonniers évadés, etc. Même si sa participation n’a jamais été prouvée, les autorités de l’époque avaient suspecté Guy Philippe d’être le véritable instigateur de l’opération. Selon les enquêteurs, le mode opératoire porte sa marque, il est forcément le cerveau intellectuel. Surtout qu’une partie des assaillants, pour s’enfuir, avait pris la route de la Grande-Anse avant de tomber dans un ravin situé à des dizaines de mètres en contre-bas et de s’être tuée. Malgré les démentis de Guy Philippe, aujourd’hui encore, le doute persiste sur sa participation à ce coup.

Mais aussi, malgré les accusations du gouvernement de Jocelerme Privert, la justice, en vertu de la loi électorale, n’a pu annuler sa participation au second tour des élections de 2016 auxquelles il a été brillamment élu sénateur de la Grande-Anse au grand dam de ses détracteurs et de ses opposants. Le problème, le citoyen Guy Philippe n’est pas un citoyen comme les autres en Haïti. Pire, le gouvernement américain ne lâche jamais sa proie une fois qu’il est repéré par ses radars. Fraichement élu, Guy Philippe devait faire sa rentrée politique dans quelques jours au Sénat à Port-au-Prince en tant que sénateur, quand, à la surprise générale, il est tombé dans un  traquenard à Pétion-Ville en sortant de la radio Scoop FM le jeudi 5 janvier 2017. En complicité avec les autorités haïtiennes, le gouvernement américain a procédé à l’arrestation du sénateur élu au moment où il prenait un bain de foule après sa participation à l’émission animée par Gary Pierre-Paul Charles. Ce sont les mêmes corps de police qui l’ont recherché durant des années, BLTS haïtien et DEA des Etats-Unis, qui l’ont appréhendé par surprise en pleine rue pour le même motif: trafic de drogue. On est à un mois de l’investiture de Jovenel Moïse à la présidence d’Haïti.

Jocelerme Privert étant toujours le chef d’Etat provisoire d’Haïti, c’est lui qui a contribué à l’arrestation de Guy Philippe. Sitôt arrêté, sitôt transféré aux Etats-Unis pour être jugé et condamné quelques mois plus tard, le 22 juin 2017 pour « Conspiration pour importer de la cocaïne, titre 21, Code des États-Unis, article 963; Conspiration pour blanchir les instruments monétaires, Titre 18, Code des États-Unis, article 1956, et Engagement dans des transactions monétaires dans des biens dérivés de l’activité illégale spécifiée, Titre 18, Code des États-Unis, Section 1957 ». Lors de son procès ayant eu lieu au mois de juin 2017, Guy Philippe avait été reconnu coupable par un tribunal fédéral à Miami en Floride qui l’avait condamné à 9 ans de prison après qu’il ait lui même plaidé coupable de « blanchiment d’argent pour des sommes reçues illégalement à la fin des années 1990 et au début des années 2000 et qui sont en lien avec un trafic international de stupéfiants.»

La justice américaine lui avait reproché d’avoir reçu plus de 1,5 million de dollars de pots-de-vin pour assurer le transfert, sans encombre, de cargaisons de stupéfiants colombiens sur le sol haïtien. Mais, après avoir purgé six années de sa peine, suite à un accord avec l’Administration américaine, sa condamnation a été réduite et Guy Philippe a été libéré au cours du mois d’octobre 2023 de la prison fédérale d’Atlanta où il était incarcéré. Libéré, l’ancien prisonnier haïtien ne pouvait pas demeurer longtemps sur le sol des Etats-Unis. Mais, il aura fallu beaucoup de tractations avec les dirigeants haïtiens de la Transition pour qu’il puisse obtenir des papiers légaux pour retourner en Haïti.

Guy Philippe visitant le canal en construction à Ouanaminthe

Ainsi, le jeudi 30 novembre 2023, Guy Philippe a été expulsé des Etats-Unis en compagnie d’une douzaine d’autres haïtiens refoulés eux-aussi du pays de l’Oncle Sam. Arrivé très tôt à Port-au-Prince par un vol spécial, il a été gardé toute la journée par la police haïtienne aux locaux de la DCPJ pour interrogation habituelle. Signalons que, devant l’aéroport Toussaint Louverture et les bureaux de la DCPJ, une foule était venue l’accueillir. Dans un premier temps, les autorités semblaient vouloir le garder en détention compte tenu d’un mandat qui aurait été émis contre lui suite aux attaques du Commissariat centrale des Cayes. Mais, devant l’insistance de ses avocats et la pression de ses partisans, le gouvernement a dû céder et libérer l’ancien fugitif de Pestel qui, immédiatement, a clamé son innocence et rendu le gouvernement haïtien « Responsable du kidnapping dont il a été victime », selon lui, « de la part du gouvernement américain ». Le moins que l’on puisse dire, depuis son retour en Haïti, partout où il passe, c’est en héros qu’il est reçu.

Depuis Port-au-Prince jusqu’à sa bourgade de Pestel en passant par les villes des Cayes et de Jérémie, Guy Philippe ne cesse de multiplier des déclarations qui le placent dans le rôle ou dans la peau d’un futur candidat ou d’un révolutionnaire comme il s’en revendique. Une posture qui suscite beaucoup d’interrogations, en effet, sur son avenir politique et sur le rôle qu’il entend jouer dans la recomposition politique à venir. De part et d’autre de l’échiquier politique, l’on s’interroge et l’on épilogue sur les déclarations d’un Guy Philippe qui semble faire peur à certains et réjouir d’autres. Si, en effet, certains estiment que la justice haïtienne n’a rien à reprocher au tombeur d’Aristide et que sa responsabilité dans ce qui s’était passé dans le Sud en 2016 n’a jamais été prouvée, tel, en revanche, n’est pas l’avis d’autres acteurs qui croient que sa place est plutôt derrière les barreaux pour son comportement durant les épopées militaires de 2004 contre les différents Commissariats de police et d’autres institutions publiques que son armée avait incendiés ou détruits pour le compte du Groupe des 184 d’Andy Apaid Jr.

En tout cas, il faut dire que Guy Philippe ne fait rien pour apaiser les craintes et les critiques de ses détracteurs, tandis qu’une bonne partie de la population l’encourage et le pousse même à s’engager dans les combats politiques le plus vite possible afin de renverser Ariel Henry. Il est, depuis son arrivée, comme attiré par un aimant qui le conduit directement dans une direction préétablie. Guy Philippe a une revanche à prendre. Le natif de Pestel est sur tous les fronts. Il parcourt les villes et villages de la République, notamment, Petit-Goâve, où il a lancé, sur la Place d’armes le jeudi 28 décembre 2023 devant une foule en délire, un vibrant message aux accents nationalistes, voire révolutionnaires et pleins de menaces. « Les Blancs sont aussi responsables de la destruction d’Haïti. Les Haïtiens ne sont pas les seuls coupables. Je le répète : les Blancs sont responsables de la situation chaotique de notre pays. Les Ambassades ont également une grande part de responsabilité dans l’État actuel d’Haïti. Il revient donc aux Haïtiens de se mettre debout et de dire d’une seule voix : NON !

C’en est assez ! Nous en avons marre ! Cela doit cesser (….) Comme Faustin Soulouque l’a dit : à la force, je répondrai par la force. Aujourd’hui, nous avons une plus grande force, c’est notre volonté en tant que personnes humaines, c’est notre volonté en tant que peuple de faire comprendre aux Blancs que nous sommes fatigués d’être leurs esclaves. Les ministres, les directeurs sont devenus riches tandis que notre peuple patauge dans la misère. Ils sont aussi responsables de l’insécurité et du banditisme généralisé pratiqué par les jeunes (…)»  crie Guy Philippe. Depuis son retour au pays, l’ex-prisonnier d’Atlanta ne chôme pas et ne semble jamais fatigué. On le retrouve dans l’Ouest, dans le Sud-Est, l’Artibonite, le Grand Nord, etc. C’est comme si l’ex-sénateur était porteur d’un urgent message et veut gagner le temps perdu. Naturellement, Guy Philippe, comme tout politique qui se respecte, a fait le pèlerinage de Ouanaminthe pour visiter le canal en construction dans la plaine de Maribaroux et a apporté son soutien à la population et aux paysans de la région à l’origine de la reprise des travaux sur la rivière Massacre mettant en rage le Président dominicain, Luis Abinader.

Sur place, il a attaqué de front les autorités haïtiennes actuelles tout en promettant une révolution pour se débarrasser, selon lui, de ce système. « J’invite le Premier ministre Ariel Henry à remettre sa démission à la tête du pouvoir. Les dirigeants sont incapables de répondre aux besoins du peuple haïtien. La révolution que je promets est l’affaire de tous les Haïtiens conscients que le système politique instauré en Haïti a échoué. 2024 doit être l’année du renouveau pour la nation haïtienne. Que cette conscience collective anime tous les citoyens et citoyennes ! Quelle que soit votre appartenance politique ou sociale, rejoignez-nous dans cette lutte qui vise la libération du peuple haïtien, 220 ans après 1804 », a proclamé celui qui vient de purger six années dans un Pénitencier fédéral des Etats-Unis d’Amérique. D’où le débat sur le cas Guy Philippe qui serait en mission commandée pour ses anciens geôliers. Sa libération anticipée serait un deal conclu entre le gouvernement américain et lui-même pour venir jouer le trouble-fête dans la crise ou comme acteur de rechange dans cette Transition où la Communauté internationale n’arrive pas à dompter les protagonistes qui sont sur le terrain depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse en 2021.

Si tel est le cas, il faut reconnaître que Guy Philippe prend très au sérieux son rôle et il semble qu’il entend prouver qu’il n’en a pas démérité et n’a point perdu la main ni l’aura qu’il avait avant son arrestation en Haïti et sa condamnation aux Etats-Unis pour trafic de drogue. Une tâche sur son CV que ses avocats et ses supporters veulent laver et balayent d’un revers de la main en déclarant que « Guy Philippe a payé pour ses fautes. Aujourd’hui, il est un citoyen comme les autres. Rien ni personne ne pourra l’empêcher de briguer n’importe quel poste électif lors du prochain processus électoral, dans la mesure où il n’a jamais été condamné par la justice haïtienne. » C’est dur à accepter pour certains, mais c’est une criante vérité ! Car, objectivement, Haïti n’est pas encore officiellement un État associé des Etats-Unis. De ce fait, la loi américaine ne peut s’appliquer en Haïti. Alors, attention pour que l’ex-sénateur de la Grand’Anse ne se transforme pour de bon en révolutionnaire, ce qui aura pour conséquence qu’il devienne au pire, un martyr pour ses partisans, au mieux un héros pour le pays. Dans les deux hypothèses, Guy Philippe demeure une équation à coefficient complexe. (Fin)

 C.C

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