
Jusqu’au moment où nous écrivons cette chronique (septembre 2025), aucune démission n’a été annoncée au sein de l’Organisation du Peuple en Lutte. Néanmoins, des responsables de cette formation politique n’hésitent plus à exprimer ce qu’ils pensent sur la conjoncture.
Au cours d’une conférence de presse tenue par ce parti, exercice favori depuis quelques temps des organisations sociopolitiques haïtiennes, son Coordonnateur, Joseph Meclis, a fait un bilan des actions du CPT et même de la situation du pays depuis les trente dernières années. Selon lui, « Le Conseil Présidentiel de Transition et le gouvernement ne démontrent pas qu’ils ont la volonté de renforcer les institutions publiques. » D’autre part, ce dirigeant politique estime que « la population en a assez des solutions conçues dans les laboratoires étrangers. L’expérience de l’État haïtien dans ces formes de collaborations n’a jamais porté de bons fruits, même avec ceux qui se disent « amis » d’Haïti. »
Cette charge est une façon de démontrer l’échec de la Communauté internationale dans la gestion de la Transition en Haïti. Ce 4 septembre 2025, ce leader de l’OPL qui est également Responsable de la formation au sein de son parti n’avait pas mâché ses mots pour mettre tous les dirigeants gouvernementaux dans le même sac en déclarant : « Cette crise sans précédent qui engloutit le pays dans une insécurité planifiée est également le résultat du comportement des dirigeants d’hier et d’aujourd’hui. Ces gens se montrent toujours prêts à exécuter les ordres des puissances étrangères tout en fermant les yeux et les oreilles pour ignorer les cris et la misère du peuple. »
L’option qui est envisagée serait d’organiser un seul scrutin, celui de Président de la République, à charge pour lui de réaliser les autres élections
Même si les responsables de l’OPL présentent parfois des positions divergentes sur l’attitude à tenir à l’approche du 7 février et qu’aucun d’entre eux ne parle vraiment de la Cour de cassation comme recours, il semble que cette option est plus que jamais dans les tuyaux. On en veut pour preuve la visite de courtoisie de l’ambassadeur de Taïwan à Port-au-Prince au Président de la Cour de cassation, Me Jean-Joseph Lebrun, à son bureau au Champ de mars, le mercredi 3 septembre dernier.
Bien sûr, aux yeux de tous, en Haïti, Guillaume Cheng-hao Hu ne représente pas grand chose parmi les diplomates qui dirigent le pays. Il ne fait même pas partie du Core Group, ce syndicat de diplomates qui nomme et révoque les dirigeants haïtiens. Sauf que, à six mois de la date du 7 février et au moment où beaucoup de voix se prononcent en faveur d’un juge de cette institution, il se pourrait que cet ambassadeur souhaite apporter au plus tôt son soutien à cette option avant que le Core Group, devant l’impossibilité de reconduire le CPT au pouvoir, ne s’engouffre aussi dans la brèche. D’où les propos sibyllins de l’ambassadeur de cette île rebelle de la Chine qui rappelle que : « le bâtiment de la Cour de cassation financé et construit aux prix de 15 millions de dollars américains par Taïwan est le seul bâtiment qui demeure fonctionnel au Centre-ville malgré la délocalisation et la désertion de l’ensemble des institutions privées et publiques par les acteurs et les autorités ».
Dans cette polyphonie politique, il restait à entendre l’organisation que certaines appellent « les voix qui comptent », s’agissant du Forum des Anciens Premiers Ministres (FAPM) dont Evans Paul (KP) est le Président. Comme son nom l’indique, cette entité qui n’est pas une formation politique à proprement parlant regroupe uniquement les anciens chefs de gouvernement encore vivants du pays. Ils se donnent pour mission de suivre la marche du gouvernement en place et le pouvoir en général tout en apportant leurs conseils en tant que ceux ayant eu la charge, justement, de conduire la politique et la gestion du pays. D’où cet appel public adressé au Conseil Présidentiel de Transition (CPT) en date du 9 septembre 2025 au vu de l’urgence du moment. Ce Club des anciens Premiers ministres laisse entendre qu’il est persuadé qu’aucun objectif du décret du 23 mai 2024 ne sera atteint alors qu’on se rapproche de la date butoir, en rappelant que l’organisation d’un référendum constitutionnel et bien entendu des élections générales faisaient partie, entre autres, de la mission du CPT.
Les membres du FAPM disent qu’il est déjà trop tard pour réussir ces deux éléments. Parti de ce constat, le Forum demande aux autorités d’anticiper une éventuelle « catastrophe politique du 7 février 2026 ». Le FAPM évoque l’article 136 de la Constitution en vigueur qui, selon ses membres, permettrait de construire un agenda clair en convoquant en urgence une assise nationale avec les principaux acteurs sociopolitiques du pays, notamment : les partis politiques, églises, secteur privé, organisations de jeunes et de femmes, associations paysannes, Société civile et structures de la diaspora.
« Cette rencontre devra adopter un agenda réaliste des Haïtiens pour Haïti, plaçant au centre la volonté souveraine du peuple, en tenant compte des résolutions de l’OEA et des efforts des Nations unies. L’objectif est d’engager un processus rationnel et consensuel pour assurer la gouvernance au-delà du 7 février 2026 et orienter le pays vers la restauration de la sécurité, l’organisation des élections, la stabilité institutionnelle, la prospérité économique et l’amélioration des conditions de vie. Le FAPM rappelle que l’avenir d’Haïti concerne avant tout les Haïtiens. Et qu’il est impératif de dépasser la dépendance aux décisions internationales qui n’ont pas inversé la spirale de la détérioration. Il ne s’agit plus de produire des Accords sans lendemain, mais de donner au pays une direction claire, cohérente, rationnelle et efficace. »
Dans cet appel dit : Déclaration du Forum des anciens Premiers ministres, Evans Paul et ses collègues insistent sur la nécessité pour le « Conseil Présidentiel de Transition de lancer sans délai cette consultation nationale afin que, dès la fin de son mandat, le peuple haïtien et ses partenaires internationaux disposent d’une feuille de route claire sur la gouvernance future. Le 7 février 2026 doit être clarifié sans délai : cette date ne saurait être une nouvelle occasion manquée ou une étape supplémentaire dans la déchéance et l’anarchie ».
Comme il est démontré, plusieurs secteurs sont inquiets et disent être conscients que le CPT a échoué et qu’il faut impérativement trouver une alternative qui, selon beaucoup, passera par la désignation d’un juge de la Cour de cassation ou une autre structure Exécutive afin de reformater l’actuel Pouvoir exécutif. Curieusement, aucun autre secteur n’a proposé autre chose de plus concret. A croire que faute de mieux, l’idée de la Cour de cassation fait son chemin dans la société et presqu’aussi bien au sein de la classe politique.

Photo : Jean Dhucarmel Casneuve
À l’exception, bien entendu, des formations des Parties prenantes de l’Accord du 3 avril 2024 comme on l’a démontré avec la position d’équilibriste de certains leaders du Collectif 30 janvier dont les représentants s’accrochent au pouvoir en refusant de démissionner du Conseil Présidentiel de Transition. Et c’est toute la Transition qui est dans une impasse plus de quatre années après l’assassinat du Président Jovenel Moïse alors que le 7 février 2026 arrive à grands pas. Mais, à en croire les informations circulant dans la presse ces derniers temps, depuis la remise officielle de la version finale du texte de la Constitution par le Comité de pilotage de la Conférence Nationale, le 29 août dernier, au CPT et au gouvernement, il est indiqué que les 9 membres du CPT n’ont pas dit leurs derniers mots.
Quelques jours auparavant, un membre du BSA (Bureau de Suivi de l’Accord de Montana), Jacques Ted Saint-Dic, l’un des plus présents dans les médias, avait laissé entendre que son organisation a eu une réunion avec certains membres du Conseil Présidentiel de Transition, et qu’au cours de la rencontre, le CPT semblait sonder le terrain en vue d’organiser avant le 7 février un seul scrutin qui serait celui du Président de la République. Mais, le porte-parole du groupe Montana dit que lui et ses amis ont répondu que s’ils procèdent ainsi : « Ce serait encore un désordre à la tête du pays ». Enfin c’est ce qu’a rapporté Le Nouvelliste daté du 5 septembre dernier. Cela dit, il semblerait que Ted Saint-Dic disait vrai à propos de l’intention du CPT de réaliser une unique élection. Depuis le début du mois de septembre, en effet, un débat intense fait rage entre les Conseillers Présidents sur la sortie de scène du CPT dans six mois. Certains Conseillers cherchent même à faire porter le chapeau de la non réalisation des élections, voire du référendum, à Fritz Alphonse Jean qui aurait trainé les pieds avec le dossier au moment où il était à la tête du Conseil en tant que Coordonnateur de l’exécutif.
C’est le quotidien Le Nouvelliste du 5 septembre 2025 qui a fait écho des confidences d’un des Conseillers accusateurs. Selon ce Conseiller Président, la faute de ce retard incombe à l’ancien Président du CPT : « Nous avons perdu cinq mois sans pouvoir avancer dans les préparatifs pour réaliser les élections. Il (Alphonse Jean) n’a pas su rassembler les membres du CPT. Les choses vont aller plus vite avec Laurent Saint-Cyr comme Coordonnateur du Conseil. Depuis lundi de cette semaine, nous multiplions les rencontres en vue de l’organisation d’une élection afin d’avoir au moins avant le 7 février 2026 un Président élu à qui remettre le pouvoir », avançait-il. D’après cette source de Le Nouvelliste, le CPT ne serait plus intéressé au référendum faute de temps.
L’option qui est envisagée serait d’organiser un seul scrutin, celui de Président de la République, à charge pour lui de réaliser les autres élections, c’est-à-dire, scrutins pour les législatifs, municipaux, et …le référendum sur la Constitution. Ce serait une petite révolution dans le programme initial de l’Accord du 3 avril et la feuille de route des gouvernements mis en place par le Conseil Présidentiel de Transition. Quasi persuadé que le CPT n’aura pas le temps en moins de six mois de parvenir à boucler l’agenda prévu et qu’il était aussi plus qu’impossible de rester au pouvoir, le contact du journal de la rue du Centre laisse entendre que : « La seule voie de sortie pour nous au CPT avant le 7 février, c’est de trouver une formule qui nous permettra d’organiser des élections pour élire un Président à qui on remettra le pouvoir le 7 février 2026. C’est un point qui est en discussion au Conseil Présidentiel. Il y a eu une importante rencontre mercredi avec des constitutionnalistes sur ce qui peut être fait en ce sens » confie la source du journal.
Mais, ce qui est peu rassurant dans cette affaire, c’est lorsque le journal lui a demandé ce qui se passerait si le CPT ne parvenait pas à organiser cet unique scrutin. La réponse de ce Conseiller-Président est limpide : « Nous n’avons pas encore discuté de ce point au Conseil Présidentiel. Nous nous concentrons sur le rétablissement de la sécurité et l’organisation des élections, notamment l’élection d’un Président avant le 7 février » fait-il savoir. En clair, tout est possible quitte à provoquer un vrai « foutoir » politique dans le pays, ce qui pousserait ou encouragerait Washington, via la CARICOM, l’OEA et l’ONU, à prendre en main la gestion effective du pays face à un chaos prévisible et annoncé.
La feuille de route de l’OEA qui est déjà en discussion depuis quelques mois et la nouvelle mission composée de plus de 5,500 hommes (policiers et soldats), sollicitée par les Etats-Unis, le Panama et Haïti, qui opérerait sous un mandat autorisé par le Chapitre VII de la Charte des Nations-Unies pour suppléer à la mission kenyane en Haïti font sans doute partie de ce processus qui semble inéluctable.
(Fin)








