Quousque tandem ? (De la perversité en politique)

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Le corrompu Jovenel (à gauche) à côté du président Maduro, à Caracas, quelque temps avant sa trahison.

« La perversité suppose une propension naturelle au vice »    Yves Montand

            Je paraphraserais volontiers Montand pour parler de propension naturelle ou acquise au vice et parfois, si ce n’est souvent, au crime. Les exemples abondent dans l’Histoire. Ainsi, deux ans après notre accession à l’indépendance, c’est la perversité acquise à l’idée d’une juste répartition des terres, dans la perspective révolutionnaire du fondateur de la nation, Jean-Jacques Dessalines, qui va porter nombre d’anciens libres détenteurs de faux titres de propriété à se livrer à la plus criminelle des perversités : conspirer contre l’empereur et l’assassiner.

Mais bien longtemps avant, oui, très longtemps avant, Cicéron, par exemple, avait dit d’un grand mechan : « Quamvis improbus esset Catilina, tamen fautores habebat… quelque pervers que fût Catilina, il avait pourtant des partisans ». La perversité de l’homme exaspéra au point que l’auteur des «Catilinaires» finit par éclater dans son célèbre exorde: « Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? » En effet, et au sens haïtien du terme, Catilina l’abuseur n’était pas mince. Même, il était d’une certaine épaisseur. Pendant l’une des nombreuses guerres civiles de ladite République de Rome, il avait tué Marius Gratidianus, parent du célèbre général et homme politique romain Caius Marius, cousin de Cicéron.

Il avait été accusé d’inceste avec la vestale Fabia, demi-sœur de l’épouse de Cicéron, et était pour autant passible de peine de mort. Il en réchappa grâce à de perverses complicités judiciaires. De retour de la Province d’Afrique où il était Préteur, il fut accusé de concussion. Il en réchappa, perversement, pour ensuite participer à une première conjuration aux fins d’assassiner deux consuls. La machiavélique perversité échoua. Le pervers se livra à une deuxième conjuration, cette fois-ci contre Cicéron qui l’avait battu aux élections consulaires de 63. Durant une bataille, il tomba au combat. C’est comme si Abraham avait dit : c’est assez.

Ah ! S’il fallait dresser une liste des pervers, des mechan, surtout dans le domaine politique, on n’en finirait jamais. La perversité, soit dit en passant, se manifeste de façon individuelle ou collective: le traître Ovando qui attira notre merveilleuse Anacaona dans un piège pour l’assassiner ; le cruel Rochambeau qui jetait des esclaves à des chiens tenus affamés pour être dévorés; le traître Conzé qui livra notre héros Charlemagne Péralte à l’occupant yankee dont l’atroce perversité avait tué plus de cinq mille Haïtiens pendant 34 ans d’occupation ; la potion néolibérale du FMI et d’autres institutions capitalistes qui n’arrête pas d’appauvrir les couches défavorisées, de les livrer au désespoir quand ce n’est pas à une mort certaine.

En Europe, il y eut la caricaturale et monstrueuse perversité d’un certain Führer dont la pathologique fureur aboutit entre autres horrifiances à l’Holocauste. Sur le continent africain, une mafia militaro-politicienne congolaise se fit complice de la Belgique et de la CIA pour liquider Patrice Lumumba ; un « frère d’armes », du nom maudit de Compaoré, des années plus tard, complotait pour assassiner Thomas Sankara et porter un coup fatal à la révolution burkinabè. Et comment oublier les vêpres dominicaines, fruit de la perversité raciste, extrême, de Trujillo. Il eut son émule, en Haïti, en la personne du sinistrement pervers François Duvalier qui terrorisa le pays de 1957 à 1971.

Il m’a tenté de parler de « pervers mous » par opposition à de « durs pervers». Mais comment parler de mollesse dans ce domaine puisque la perversité s’entend du caractère d’une personne encline au mal, qui fait le mal, qui aime à faire le mal ? L’état pervers, d’un point de vue psychopathologique, n’est-il pas « caractérisé par des actes asociaux et inhumains accomplis avec indifférence affective à l’égard de la douleur d’autrui, absence complète de culpabilité ? » (Roger Mucchioli. Lexique de la psychologie). Alors, les gens pervers, ceux-là qui « aiment à faire le mal » ne peuvent être que de « durs pervers », des mechan.

En politique, le pervers est naturellement un menteur, un menteur pathologique. Le mensonge lui va comme un gant. Cartésien à sa façon, de façon aberrante, il pense : je mens, donc je suis. Même, il va plus loin : je mens, donc je vis, je vis bien, donc je suis bien. Au fond, il s’agit, à mon humble avis, d’un mécanisme de défense. Le mec vise à éviter un fort embarras intérieur. Alors, il utilise l’autre, le vis-à-vis, comme une sorte de support, « d’amortisseur » lui permettant d’extérioriser une gêne intérieure, profonde, insoutenable ; en l’occurrence, le pont qu’il promet de construire, alors qu’il n’y a aucune rivière dans le coin où il déballe son mensonge.

Henri Ey, dans son ‘‘Manuel de psychiatrie’’ avance que « Le pervers ne s’abandonne pas seulement au mal, il le désire. Ce désir devient loi existentielle ». L’acte pervers étant à notre avis de nature défensive, à la longue il devient préférentiel, confortable, gratifiant. En d’autres termes, le politicien pervers n’arrête pas de mentir. Il va de mensonge en mensonge, Il respire de mensonge en mensonge, il vit de mensonge en mensonge, et peut-être qu’à l’article de la mort son dernier souffle sera un dernier mensonge.

Le pervers politique se sent tellement à l’aise dans le mal qu’il s’adonne, sans même s’en rendre compte, à bien d’autres vices, bien d’autres déviances de comportement dont l’une, majeure, est la corruption.  Dans ce domaine il lui faut des acolytes, des complices, de nombreux complices qui l’aident à s’alimenter à toutes les sources possibles de gros fric et d’exorbitants privilèges.                                                                                                                               Sa dépravation morale est telle que le fait d’être accusé de détournement de fonds, de s’enrichir aux dépens de la caisse de l’État le laisse de marbre. Même, un mécanisme de défense le porte à projeter sa perversité sur d’autres, imaginaires bien sûr, qu’il promet, de façon perverse, de poursuivre et de livrer à la justice. On attend encore de voir cette justice se matérialiser.

Le pouvoir suprême, la présidence, le rend le politicien pervers sourd aux cris d’une population victime de sa perversité. Car la vie chère, le chômage massif, la carence si ce n’est souvent l’absence de soins de santé adéquats, le désespoir qui grandit de voir apparaître des changements réels dans l’administration de l’État, le désespoir d’accéder à un niveau digne de vie sont autant de frustrations qui portent le contribuable à manifester sa colère. Alors, sentant vaciller son pouvoir, il se laisse aller à davantage de perversités : il laisse faire ou encourage en secret le banditisme, la violence aveugle, indiscriminée de gangs armés qui alimentent une insécurité permanente.

Le politicien pervers est toujours prêt à la trahison: trahison de ses promesses électorales, trahison de l’idéal de souveraineté pour laquelle se sont battus « les fils venus d’Afrique », trahison de ses origines sociales depuis qu’il est devenu un grand monsieur avide de frottements avec les bourgeois, trahison de luttes passées et récentes visant à faire de la nation haïtienne un pays démocratique à mettre enfin sur les rails d’un développement qui soit aux mains des Haïtiens, le plus grand nombre des plus capables des Haïtiens, dans une perspective résolument progressiste, si ce n’est révolutionnaire, qui tienne compte de la dynamique de la lutte de classe.

Le politicien pervers est particulièrement porté à trahir les vrais amis du peuple haïtien, ceux-là qui ont des liens historiques avec la nation haïtienne. Il le fait pour plaire aux ennemis du peuple haïtien, nommément l’impérialisme, les néocolonialistes ; pour leur permettre d’avoir accès aux richesses du pays, pour leur permettre d’avancer leurs intérêts géopolitiques. Les assises internationales, l’OEA surtout, deviennent son lieu de prédilection de trahison, pourvu que l’acte pervers suprême lui garantisse de ne pas perdre son pouvoir, même, de le consolider.

Mensonge, corruption, trahison, ne sont-ce pas là des traits pervers qui caractérisent un certain Jovenel Moïse ? Au premier jour de son mandat, il y eut le mensonge originel, le péché originel d’une promesse menteuse : « la terre, l’eau, le soleil pour développer le pays» et le mirage d’au moins un plat chaud, chaque jour, pour chaque citoyen. Et le mensonge, la perversité a continué pour ne jamais s’arrêter avec la promesse de l’électricité « 24 sur 24 » à travers le pays, la « caravane », le grand bluff de « mettre le pays sur les rails du développement » et mille autres pulsions perverses.

Avant même de devenir président, l’homme était corrompu. Perversement, il se faisait accorder une grosse somme d’argent pour développer une exploitation de bananes à destination de l’étranger. Le pervers savait bien qu’il n’en était rien. Avec l’aide perverse d’une firme espagnole de matraquage médiatique, il se fit passer pour un dynamique entrepreneur, un ‘‘ingénieur’’-agronome-businessman-visionnaire-nèg serye, seul capable de « mettre le pays sur les rails du développement ». Et le voilà candidat à la présidence, toutes voiles déployées et poussées par le vent du fric des bourgeois.

« Mettre le pays sur les rails du développement », c’est sans doute une formule éculée chère aux politiciens pervers ; il n’empêche, il faut en faire usage, car le pervers non seulement s’abandonne au mal de l’effrontance à mentir, à se livrer à tout ce qui est contraire à l’éthique, aux bonnes mœurs citoyennes, à la morale, mais aussi il le désire. Jovenel n’a que faire de développer le pays au bénéfice de tous, car il est tout entier dans la corruption, il baigne dans la corruption. Suivez ma plume, enfin, mon clavier.

En 2014, pour un même chantier de réhabilitation de route, l’État avait signé deux contrats avec deux entreprises de noms distincts, Agritrans et Bretex, mais qui partageaient le même matricule fiscal et le même personnel technique. Or, l’ami  Jovenel était à la tête de l’entreprise Agritrans laquelle avait reçu 700 000 dollars US pour ce chantier routier, alors qu’en réalité le pervers était supposé « investir » (sic) dans une production bananière modèle (resic) pour faire ‘‘démarrer le pays’’ (un dernier sic). Comble de perverse corruption, Jovenel avait reçu, pour ce chantier, une avance de fonds deux mois à l’avance… Le troubadour Candio avait raison : « nèg gen move mannyè ».

Move mannyè, mauvaises manières morales, politiques, manières de traître. La trahison est dans la chemise de l’homme, Jovenel alors, qui, au coeur d’un “stratagème de détournement de fonds”, selon un rapport de la Cour supérieure des comptes du 31 mai 2019, a abusé des avantages de l’aide vénézuélienne généreusement offerte par le contrat PetroCaribe : 4 milliards de dollars de pétrole depuis 2006 ! Abuseur, détourneur, siphonneur, quel vilain président !       En effet, sans vergogne, le 10 janvier 2019, le gouvernement du président Jovenel Moïse a voté pour ne pas reconnaître la légitimité du président vénézuélien Nicolas Maduro inauguré le même jour pour un second mandat de six ans, après avoir remporté 68% des voix lors des élections de son pays, le 20 mai 2018. Impensable! Misérable! Méprisable! Inqualifiable! Inimaginable! Intolérable! Le mesquin! Le gredin! Le malandrin! Le scélérat! Ignoble Moïse!!!

Ah ! perversion, quand tu les tiens, ils peuvent être menteurs, corrompus, traîtres. C’est bien le cas pour un certain Jovenel Moïse, “paysan” fait bourgeois, fils du peuple arriviste, “ingénieur” diplômé des Hautes Études  Internationales du Mensonge, politicien corrompu dans la bonne tradition PHTKiste, traître pour ne pas démériter de son maître à penser qui enseigna à ses héritiers politiques que “La reconnaissance est une lâcheté”.

Quousque tandem, Jovenel Moïse, abuseras-tu de notre patience ?

13 janvier 2020

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