Quand Jovenel Moïse veut redessiner les institutions d’Haïti !

(1e partie)

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Des membres du Conseil Electoral Provisoire de Jovenel Moise. Avec le micro, la présidente du CEP, Guylande Mésadieu

Sans y prendre garde, le Président Jovenel Moïse tente de redessiner à sa manière et de façon irrémédiable la vie des Haïtiens en imposant et en réorganisant les institutions clés du pays. Avant même de porter un jugement sur les grandes décisions du chef de l’Etat, à quelques mois ou quelques jours de la fin de son quinquennat, peut-on ou doit-on parler d’un Président réformateur ou d’un Président apprenti-dictateur ? Dans les deux sens, la ou les réponses demeure risquée et complexe. Car, pour le moment, en vérité, nul ne sait réellement ce que veut le locataire du Palais national ni sa véritable intention. Il est peut-être trop facile et aussi trop tôt pour établir avec certitude un diagnostic de ce qui se passe dans la tête de cet homme à l’allure timide qui surprend de jour en jour avec des décisions hautement politiques et symboliques engageant le devenir de la République et de ses habitants. 

Comme nous l’avons écrit précédemment, le Président Jovenel Moïse était effacé même ennuyé au début de sa présidence. Mais, soudain et sans doute à cause de la faiblesse de l’opposition, il reprend confiance en lui et s’est lancé avec acuité dans ses « douze travaux d’Hercule » à deux ans à peine de son départ du Palais national. Et c’est là que le doute et les suspicions commencent. Pas seulement chez les chefs de l’opposition mais aussi bien auprès de monsieur tout le monde qui se demande à quoi pense le Président en se lançant dans ces reformes politiques et institutionnelles, certes nécessaires, mais pouvant cacher d’autres velléités et ambitions de la part de la présidence haïtienne, qui, par tradition, trouve toujours mille occasions et raisons pour ne pas abandonner le Palais national de son propre gré ou en en transgressant les prescrits constitutionnels. Pour tenter de répondre de manière circonstancielle aux deux questions posées plus haut sans pour autant entrer dans un déni de vérité ou de mensonge, il faut être très prudent tout en prenant un maximum de risque auquel l’histoire apportera le dernier jugement. 

Et si Jovenel Moïse, avec son physique de l’homme serpent, était, finalement, l’homme de la situation ?

 Tout d’abord, dans quelle catégorie peut-on placer les tentatives de réformes entreprises par le Président Jovenel Moïse qui, depuis 2020, détient l’essentiel des prérogatives étatiques en Haïti? Pour certains, non des moindres, il ne fait aucun doute que le chef de l’Etat cherche à marquer l’Histoire de son pays avec un grand « H ». C’est un « Réformateur » qui, longtemps, ne savait pas où et surtout ayant été empêché d’articuler les transformations qu’il avait en tête, au moment  où il est arrivé à la magistrature suprême en 2017. Pour ces aficionados de l’enfant du Trou-du-Nord, Haïti a enfin trouvé, après bien des années, quelqu’un capable d’apporter un début de changement dans ce pays plongé dans la géhenne et dont l’immobilisme est l’iceberg qui cache l’immensité des maux qui tuent la Nation à petit feu. Certains se mettent à rêver d’une Haïti meilleure comme l’on s’acharne à le répéter à l’envie. Et si Jovenel Moïse, avec son physique de l’homme serpent, était, finalement, l’homme de la situation ? Celui qui ne se soucie guère sur ce qui pourrait lui arriver après son mandat à force de se mettre à dos ce qu’il appelle lui-même le « Système ».  

Jovenel Moïse, depuis quelques mois, ne semble vivre que pour la postérité, qu’importe le jugement de celle-ci. L’homme ne regarde plus en arrière, il attaque et contre-attaque. Le mieux pour lui c’est que plus rien ni personne ne semble en mesure de l’arrêter. Celui que l’opposition, avant son élection en 2016, considéra comme l’exécutant de son mentor, l’ex-Président Michel Martelly, tant l’homme n’était l’ombre de lui-même, s’est révélé être un redoutable calculateur politique, cynique, dans le sens qu’il n’a peur d’enfoncer, en fait, que des portes ouvertes. Dans la mesure où tout ce qu’il a entrepris jusqu’à maintenant était dans l’ordre du temps. En clair, ce sont des mesures utiles qui, d’une façon ou d’une autre, devaient être entamées par d’autres, c’est-à-dire, soit par ses prédécesseurs, ce qui n’a pas été fait, soit par ses successeurs en prenant autant de risques que lui. 

 

À bien regarder Haïti en 2021, il n’y a rien qu’on puisse tenter de faire sur le plan institutionnel, administratif et politique et même sociétal par les puissances publiques qui ne soit pas urgent, important et nécessaire en vue de refonder cette Nation dont la notion même d’Etat n’a plus de sens tant personne n’a le contrôle de personne. À un moment, il faut être intellectuellement honnête. Aujourd’hui, sinon depuis une trentaine d’années, le pays est hors contrôle, il se détache de la nacelle des Etats modernes, voire du monde. Il part à la dérive et cette terre d’Haïti est devenue la « République des gangs ». Ce n’est plus vivable. Plus possible. En s’attaquant à certains des maux qui ont contribué à la déchéance du pays aux yeux du reste du monde, même des haïtiens, le Président Jovenel Moïse n’a posé aucun acte révolutionnaire qui aurait pu le gratifier d’un quelconque laurier. Le cadavre était déjà en mode de décomposition avancée, il n’a fait que l’embaumer. 

 Jovenel Moïse, en vérité, n’est qu’un simple embaumeur qui tente de rendre le mort plus présentable aux yeux de ses parents et de ses amis. Rien de plus. Le drame pour le chef de l’État, c’est qu’il n’a personne en face de lui pour comprendre qu’on est à un carrefour giratoire et qu’à la moindre distraction on part tous dans le ravin et nous mourrons tous. D’où, sans doute, ces prises de décisions unilatérales rendant très critiquables les actes posés. Car, en démocratie, aucune reforme institutionnelle, fût-elle pour la survie de la Nation, ne peut se faire sans l’assentiment, l’accord et l’appréciation des autres forces vives du pays. En plus, gouverner sans contre-pouvoir est intolérable et inadmissible dans une démocratie. Mais, enfin! En tentant de passer outre, bien que cela peut s’expliquer aisément dans cette conjoncture, Jovenel Moïse pèche sans aucun doute par excès de confiance en lui-même et sur sa capacité à réussir même seul contre tous et à avoir raison sur tout. Est-ce cela la démocratie ? Pas vraiment. A-t-il raison d’agir ainsi ? Sans doute. 

 Car, sous la forme que fonctionne l’opposition politique en Haïti, pas seulement sous cette présidence, mais depuis toujours, il y a fort à parier que jamais il n’aurait eu le soutien de son opposition pour entamer la réforme qu’il entend imposer au pays et ce, même si tout le monde avoue secrètement qu’il a raison de passer en force ou de forcer le destin. Elevé vraisemblablement à la bonne école, mieux que celui qui l’avait adoubé il y a cinq ans,  Jovenel Moïse est en train de donner une leçon de politique et de courage à l’ensemble des dirigeants politiques d’hier et d’aujourd’hui et à toute la classe politique haïtienne qui aura bien raison de s’inspirer de sa philosophie afin de remettre ce pays sur les rails du développement et de la modernisation. Le grand tort du Président de la République est d’agir sans consensus avec l’opposition et une partie de la Société civile sur les différentes grandes décisions qu’il a mises à exécution, entre autres : l’écriture d’une nouvelle Constitution, la nomination d’un nouvel organisme électoral, la création d’une Agence Nationale d’Intelligence (ANI), une sorte de FBI à l’haïtienne, etc.  

 Mais, là encore, avait-il le choix quand on sait qu’il n’avait aucune chance de convaincre les leaders de l’opposition qui ne jurent que par son départ anticipé de la présidence du pays ; alors même qu’ils n’ont aucune capacité politique pour obtenir gain de cause ? Pour autant, en dehors de tout accord politique ou de consensus avec ses adversaires, devait-il rester les bras croisés en attendant qu’on vienne le « déchouquer » au Palais national puisque, fort de son mandat de cinq ans, il ne pense pouvoir partir que le 7 février 2022 ? C’est tout le débat qui s’impose à la communauté nationale. Certes, il a tout mis en œuvre, profité du « système », et des failles de la Constitution pour avoir les coudées franches en vue de mener sa politique de fait accompli en obtenant de manière ingénieuse le dysfonctionnement du Parlement dès janvier 2020. Néanmoins, par son agissement après coup, on constate qu’il avait un plan secret, certes contestable, qu’il commence à peine à dévoiler. C’est ce qu’il considère comme son plan de réforme de l’Etat qu’il entame aujourd’hui. Et cela nous ramène directement à la seconde phase de la question à savoir : peut-on parler d’un Président-apprenti dictateur ? 

 Pour l’opposition haïtienne, il ne fait pas de doute, avec toutes les décisions prises sans aucun consensus politique au cours de l’année 2020, le Président Jovenel Moïse pose les bases d’un régime dictatorial. Les dirigeants de l’opposition plurielle pointent plusieurs signes justifiant ce qu’ils avancent. Car, ils ne peuvent croire que le chef de l’Etat agisse seulement par goût pour la démocratie et la liberté. Pour eux, les preuves sont parlantes, accablantes et ils citent trois points qui signent la volonté du Président de prendre un virage vers la dictature. Les décisions qui les ont convaincus le plus sont : (1) la formation d’un Conseil Electoral Provisoire (CEP) sans l’accord de l’opposition et de la Société civile ; (2) la mise en place du Comité Consultatif Indépendant (CCI) chargé de rédiger une nouvelle Charte constitutionnelle à la gloire du chef de l’Etat ; enfin, (3) et de loin la plus suspecte de toutes les décisions présidentielles, le décret portant la création de l’Agence Nationale d’Intelligence (ANI), le service secret haïtien. 

Une gageure, dans la mesure où l’ensemble des membres du CEP a été désigné par un seul homme : le Président de la République.

 Pour les leaders de l’opposition, c’est bien la goutte qui fait déborder le vase. Selon eux, il n’est plus permis de douter de la velléité du Président Jovenel Moïse de s’ériger en seul maitre et seigneur en Haïti comme il avait commencé à le faire depuis qu’il était devenu le seul élu de la République sans compter les quelques sénateurs qui tuent le temps au Bicentenaire quand les chefs de gangs de la zone les autorisent à rallier le bord de mer.  Avec ces trois décrets, sur des dossiers ultra sensibles, difficile, en effet, de ne pas donner raison à l’opposition plurielle qui crie aux loups. Car, connaissant l’aptitude des chefs d’Etat haïtiens pour accaparer par la force ou par subterfuge le pouvoir à vie, il y a de quoi s’inquiéter pour l’avenir de la démocratie en Haïti. Et pour cause. Aucun de ces trois décrets présidentiels n’a été ou même fait l’objet de discussion avec les chefs de l’opposition qui découvrent, comme l’ensemble de la population, que des institutions ou organes nouveaux ont été créés pour régir leur comportement et voire leur vie en tant que citoyen et ce, en absence de toute concertation et de débats contradictoires. 

 C’est le cas d’un organisme comme le CEP dont la mission est capitale, puisque c’est cette institution publique, certes autonome, qui devrait organiser les élections générales pour élire l’ensemble des Assemblées nationales et locales. Une gageure, dans la mesure où l’ensemble des membres du CEP a été désigné par un seul homme : le Président de la République. Or, en désignant seul les neuf membres du CEP, la présidence prend totalement à sa charge la dépendance de cet organisme qui ne peut rien refuser à celui qui l’a formé. Pour l’opposition, il est donc inutile de participer à ce qu’elle considère déjà comme une mascarade au profit du Président de la République qui pourrait influencer les élections en vue de favoriser les candidats qui soutiennent sa politique, signe, d’après les leaders de l’opposition, que la dictature se met en route avec ce CEP. (À suivre)

C.C

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