Ô dialogue ! Quand tu les tiens…

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Les dialogueurs réclament qu’il faut fixer au départ les règles du jeu, établir les principes, poser des balises pour rendre ce dialogue « fécond », blablabla, bliblibli, blobloblo. Qui en est vraiment moralement et politiquement capable?

« Tout l’art du dialogue consiste à parler tout seul à tour de rôle »

André Frossard

 

Il existe des mots d’une puissance tellement magique, magnétique, envoûtante, percutante, signifiante, que s’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer. Ainsi, comment ne pas être fasciné par le mot liberté surtout quand on l’invoque et qu’on l’invite à combattre avec ses défenseurs. Quand chante la liberté, cette reine souveraine, je chante aussi avec elle. Et je chante avec joie et conviction : « Dans la joie ou les larmes, je t’aime, liberté… tu es la seule vérité, la noblesse de notre humanité ».

Quand j’entends liberté, j’entends aussi souveraineté. Victor Hugo avait d’ailleurs lié ces deux mots en une formulation aussi vraie que lapidaire : « Au point de vue politique, il n’y a qu’un seul principe, la souveraineté de l’homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s’appelle liberté. » J’entends également volonté militante du peuple, ce que Lénine, après Marx et Hegel, considère comme l’élément central de l’expérience révolutionnaire moderne. Élément devenu cadre référentiel de la pratique révolutionnaire de leaders à l’image de Fidel, du Che, de Thomas Sankara.

Liberté, souveraineté, volonté déterminante du peuple devraient être les chemins par lesquels devrait passer les nations, celles de «la périphérie» en particulier, pour asseoir leur stabilité et assurer un développement équilibré à l’ensemble des citoyens. Mais un autre mot mérite une attention particulière, un mot clef, un mot sésame, un mot passe-partout, un mot bouche-trou, un mot à l’emporte-pièce, un mot pour tout dire, et même pour ne rien dire, un mot tonnant, détonnant, fulminant, explosif, bref, un mot définitif qui matérialise le potomitan de la classe politicienne haïtienne, le banian de fertilité de la parole des candidats à cinq sous : le mot dialogue.

Dialogue : la graine thérapeutique pour calmer les poussées hypertensives politiques, le médicament par excellence pour soulager voire même guérir les migraines persistantes, tétanisantes, électrisantes causées par l’ambition du pouvoir. Dialogue : un mot dominant, équilibrant, rassurant, réconfortant, fortifiant, apaisant, rassemblant, pertinent, déterminant, centralisant, unifiant, ragoûtant car il est l’ingrédient principal à la base de toutes les sauces politiciennes. Sauces anciennes-bourgeoises, sauces néo-bourgeoises, sauces petites-bourgeoises,  sauces-ti-boujwa raz, sauces-coup d’état, sauces-ambassade nan tout sòs, sauces-Conzé, sauces piquantes, sauces déstabilisantes, sauces assassinantes

Depuis 2012, et même avant, zotobre ou kokobe de la politicaillerie haïtienne sont à l’heure exacte du dialogue. Un analyste, un décortiqueur de situations, un confrère (pas de ma promotion, heureusement) a redécouvert l’Amérique de la grande harmonie entre Haïtiens : « Le Dialogue National est notre seule porte de sortie. Nous nous permettons d’insister pour dire que le Dialogue National est le seul instrument qui nous permettra de nous réconcilier, de renégocier les termes d’un nouveau contrat social par lequel nous pouvons amorcer un développement intégral et durable en Haïti ».

Contrat social, avez-vous dit ? Si c’est celui du sieur André Apaid Junior, on n’est plus à se demander dans quel trou à mensonges il a été enfoui pour ne pas dire enseveli. On le sait depuis belle lurette. C’était un attrape-nigaud, un attrape-mouches, un attrape-étudiants déclassés, un attrape-oisifs, un attrape-morveux, un attrape-sans-aveu, un attrape-ambitieux, un attrape-ti visye, un attrape dégueulasse pour nigauds attirés par les sirènes de démagogues et le santidou des aisselles de bourgeois, un miroir aux alouettes pour fripons, fripouilles, arsouilles, andouilles, fainéants, tire-au-cul, tire-au-flanc, canailles, racailles, valetailles.                                          

Aux rivalités insensées entre hauts dignitaires de l’Etat qui s’entredéchirent pendant que l’économie va mal avec une production nulle, une reconstruction à pas de tortue, une insécurité pire qu’au Honduras, un taux de chômage en accroissement exponentiel, une carence catastrophique de soins de santé, une absence déroutante de mesures adéquates pour l’éducation de notre jeunesse, un étalage d’immoralité et de corruption à faire rêver les cartels mexicains de la drogue, eh bien, il faut opposer «la nécessité d’un dialogue authentique en Haïti. »

Ce n’était pas la première fois que notre toubib avait parlé d’authenticité de dialogue. Il avait auparavant dégainé dans ce sens. En effet, roi mage montrant le chemin vers l’Étoile polaire de la nativité nationale, il avait abordé « la question du Dialogue National comme une nécessité politique et historique ». C’était en 2012. Six ans et kèk plus tard, même au forceps, il n’arrive pas à nous offrir un nouveau-né pour lequel nous ânonnerions tous : « Jouez hauts-bois, résonnez musettes, il est né», le cher enfant de Turneb Delpé, « chantons tous son avènement ». L’accalmie des fêtes de fin d’année a porté un hurluberlu, un autre analyste, un décortiqueur, à croire qu’: « il semblerait que l’intransigeance du côté des opposants (militants et manifestants) et l’arrogance des gouvernants veulent laisser un espace au dialogue. Sans aucun doute, une convocation au dialogue est dans l’intérêt de tout citoyen haïtien ». Pourtant, a-t-il confiance que « cela [entendez la dialoguerie] va aboutir à des résultats positifs et durables ? » Coincé dans la diagonale de la sincérité, il répond : « je dirai carrément NON ». N’empêche, son « patriotisme [le] laisse convaincu de la nécessité et de l’urgence d’arriver à une vraie conférence nationale », à la Turneb Delpé, ce qui est synonyme de dialogue.

«Dans l’immédiat, il nous faut un dialogue sérieux entre les fils et filles de la Patrie », a renchéri le mec porté par une vague toute hurluberlute d’enthousiasme. La sériosité du dialogue devrait être à l’image de l’œuvre gigantesque de l’indépendance. Nous devrions même dépasser nos ancêtres, car il s’était avéré impérieux qu’ils se livrassent, corps et âme, à l’exercice combien difficile, du dialogue. Messieurs et dames du « Collectif NON », ne dites plus non, haussez-vous à la hauteur dialoguante nécessaire, même s’il vous faut boucher vos narines pour boire l’eau de l’avalasse qui coule encore. Allons-y, barres toutes au dialogue!

Dialogue pitit mwen, quand tu les tiens, c’est une affaire grave. Ils sont aveugles, sourds, fous, anraje, bandés à l’arrière (comme à l’avant) : un dialogue en cette bonne et heureuse année 2019, anpil santé, anpil prospérité, sera d’une importance historique et patriotique. Les Etats Généraux à la sauce inculpante, jovenellisante peuvent être considérés comme un échec dans la tentative de dialoguer, a conclu l’hurluberlu.

Qu’importe ! D’autant qu’il y a toute une panoplie de back up, de renforts en réserve du dialogue : États féodaux, États centraux, États marginaux, États magistraux, États partiaux, États totaux, États tolalito, États tictacto, États cardinaux, États caporaux, États maréchaux, États amiraux, même États d’animaux, tous des exceptions aux règles d’États normaux, en ce sens que ce s(er)ont des États bancal.

Haïti est au bord du gouffre. C’est la découverte du siècle. Et comme il y en a à vouloir que le peuple s’engouffre dans le vide, il semblerait que « l’Effort citoyen est plus qu’une nécessité pour garder vivante cette nation. [Alors], c’est bien le moment de dialoguer et de trouver un consensus pour sortir le pays de ce marasme économique et financierEn effet, on ne sait si la gourde est à son plus haut ou à son plus bas, mais il est certain que les pauvres maigrissent et que les riches grossissent sans regarder derrière.

            J’apprends, aux dernières nouvelles que notre chère Haïti marche lentement mais sûrement, inexorablement, immanquablement, jovenellement, céantement, vers l’irréparable, l’inacceptable, l’inévitable, l’incontournable, l’inéluctable, l’inexorable, l’inénarrable, l’inexprimable, l’informulable, l’irracontable. Aussi, dialoguons ! Les dialogueurs réclament qu’il faut fixer au départ les règles du jeu, établir les principes, poser des balises pour rendre ce dialogue « fécond », blablabla, bliblibli, blobloblo.

Mais qui va baliser ? Pour ce faire, les forces morales du pays sont invitées à s’engager aux côtés de la population pour l’accompagner tout au long du processus transformateur. Qui prendra les rênes de cette mobilisation balisatrice, libératrice, rédemptrice ? On ne voit pas encore quel parti politique sérieux, quelle équipe suscite la confiance au sein des masses laborieuses, d’autant que celles-ci les ont démasqués tous avec de gros trous plein les manches. Grands dieux, grands diables, quand est-ce que la montagne finira par accoucher même d’un ti zuit de vrai dialogue!                                                                                                                                           J’en ai appris des choses dans cette quête du dialogue, cette course au dialogue, ces appels désespérés au dialogue, cette faim et cette soif inextinguibles de dialogue. Ainsi, j’ai appris que « Trop souvent, on choisit plutôt les dialogues pareils à ceux qui avaient conduit à l’assassinat de notre Grand Père (sic) de la Patrie, Sa Majesté, l’Empereur Jacques 1er.   Malheureusement, ce qu’on appelle chez nous dialogue n’est autre que conspiration, complot, trahison. » Alors, pourquoi courir après ? Mais non, le mec persiste et signe : «2019, Année du dialogue franc» (resic). Quelle franchise dans l’entêtement !

Ô dialogue, Papa m ! Ô dialogue, ‘‘Grand Père’’ ! Quand tu les tiens…

 

5 janvier 2019

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