Martelly et Andrésol: Grande confrontation!

WikiLeaks met en lumière le rôle des Etats-Unis en Haïti L’impasse du chef de la police reflète une lutte de classes acharnée

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(English version)

Tout d’abord, le Président Michel Martelly s’est débarrassé du Premier ministre Garry Conille en Février. Maintenant, il essaie de révoquer le Directeur général de la Police nationale haïtienne Mario Andrésol (PNH). Mais le chef de la police refuse de démissionner.

L’épreuve de force pour le contrôle de la seule force armée officielle d’Haïti, et c’est le nœud du pouvoir d’Etat, s’inscrit dans le cadre d’une large et complexe lutte de classe entre trois secteurs: Washington, les néo-duvaliéristes de Martelly, et les masses haïtiennes.

Andrésol est un pion clé de Washington sur l’échiquier politique en Haïti, comme Conille l’a été (voir « Class Analysis of a Crisis: What Lies Behind PM Conille’s Resignation? » en Haïti Liberté, Vol 5, n ° 33, 29/02/2012). Depuis qu’il est devenu chef de la police d’Haïti en 2005, il a été vu par Washington comme «digne de confiance», selon de nombreux câbles secrets du Département d’État américain obtenues par l’organisation médiatique WikiLeaks et fournis à Haïti Liberté.

Andrésol est un pion clé de Washington sur l’échiquier politique en Haïti.

Le secteur de Martelly, qui est arrivé au pouvoir grâce à une élection illégale en mars 2011, n’est pas considéré comme digne de confiance. Le nouveau président adopte l’inspiration, les fonctionnaires, et les tactiques des dictatures des présidents «à vie» François et Jean-Claude Duvalier (1957-1986). Aujourd’hui le gambit principal de Martelly est de reconstituer une force répressive semblable aux Volontaires de la sécurité nationale (VSN) des Duvalier, mieux connue sous le nom de Tontons Macoutes. À cette fin, il a toléré (et d’après certains rapports, a organisé) le réarmement des anciens et futurs soldats et des paramilitaires, qui occupent maintenant plusieurs bases de l’ancienne armée haïtienne à travers Haïti. La rémobilisation de l’armée haïtienne, dissoute par l’ancien président Jean-Bertrand Aristide en 1995, était une des promesses de campagne de Martelly.

A tous les coins de rue et lors des émissions de radio, des Haïtiens expriment leur appréhension quant à cette “Armée rose” de Martelly, toujours embryonnaire, mais encore officieuse, une référence à la couleur des affiches de la campagne de Martelly.

Washington, ainsi que ses partenaires, la France et le Canada, s’opposent également au rétablissement de l’armée haïtienne (Forces Armées d’Haïti ou FADH), car elle ne serait pas sous son contrôle comme le sont la PNH et la force d’occupation militaire étrangère connue sous le nom de Mission des Nations Unis pour la stabilisation d’Haïti, la MINUSTAH.

Suite à la démission forcée de Conille le 24 février, Andrésol, 51 ans, est le dernier fonctionnaire haïtien de haut rang, fidèle aux ordres de Washington. Il a commencé sa carrière en tant que capitaine de l’armée haïtienne, en poste dans le département de la circulation et à l’aéroport. Après la dissolution de la FADH, il a rejoint la Force de police intérimaire, devenant proche de son chef Dany Toussaint, et plus tard il est devenu chef de la police de la PNH à Pétionville.

Sous la première administration de l’ancien président René Préval (1996-2001), Andrésol est devenu un protégé de Robert “Bob” Manuel, le secrétaire d’État à la sécurité publique, et rapidement il a été promu au grade de chef de la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ), le troisième plus influent poste de la police. Là, il a travaillé en étroite collaboration avec les autorités américaines, en particulier celles de la section des affaires de stupéfiants (NAS) de l’ambassade des Etats-Unis.

Washington n’était pas seulement le superviseur de la PNH, mais aussi son trésorier.

Aristide est entré en fonction une deuxième fois en Février 2001. En Août 2001, le gouvernement d’Aristide a arrêté Andrésol, alléguant qu’il était impliqué dans une attaque sanglante le 28 juillet 2001 sur l’Académie de police d’Haïti et deux postes de police, attaque au cours de laquelle au moins huit cadets et policiers ont été tués. Ce fut la première incursion de la soi-disant   force « rebelle » basée en République dominicaine et dirigée par Guy Philippe, un autre ancien chef de police avec qui Andrésol a travaillé étroitement sous l’autorité de Bob Manuel.

Mais, lors de son arrestation, le gouvernement américain est intervenu. Le journal Los Angeles Times a écrit un article le 24 août 2001 qui a dénoncé l’arrestation d’Andrésol, qu’il qualifie « de super-flic » et « de rare hybride haïtien de Frank Serpico et Eliot Ness. » En peu de temps, Andrésol fut libéré, puis partit en exil à Miami.

Éventuellement, il reprit service. Après que Philippe et ses «rebelles» ont réussi, avec l’aide des forces spéciales américaines, à renverser Aristide le 29 février 2004 et Washington  d’installer le gouvernement du Premier ministre de facto Gérard Latortue. À la mi-2005, Latortue a nommé Andrésol directeur général (DG) de la PNH pour donner forme à une force qui était inefficace et défaillante, face à la rude résistance populaire au coup d’État de 2004. Les câbles américains obtenus par WikiLeaks montrent que la nomination d’Andrésol a fait les délices de Washington.

Andrésol « a prouvé qu’il s’était engagé à une radicale révision et réforme de la PNH, et nous n’avons aucune raison de croire qu’il ne va pas continuer à soutenir pleinement les aspects essentiels de la surveillance internationale, en particulier l’examen et la certification des agents de la PNH, » a laissé  tomber le Chargé d’Affaires de l’ambassade, Douglas Griffiths dans une dépêche du 8 mars 2006 marquée “Confidentiel”.

Washington n’était pas seulement le superviseur de la PNH, mais aussi son trésorier. « Notre rôle dans le soutien de la PNH … reste central », a expliqué le Chargé d’Affaires Thomas Tighe dans un câble du 3 novembre 2006. « Notre soutien matériel à la PNH, qui va des armes et des munitions aux uniformes qu’ils portent et à la nourriture que leurs cadets à l’académie mangent, est le facteur critique permettant à  la PNH d’assumer une plus grande responsabilité pour une sécurité de base et  même de considérer l’utilisation des ressources de la MINUSTAH de façon à mettre en œuvre de plus ambitieuses réformes. »

Par-dessus tout, Tighe concluait : « nous sommes encouragés par l’engagement du Directeur Général Andrésol … à réformer la PNH,  attaquer la corruption, et rétablir la loi et l’ordre à travers  Haïti. »

Lors d’une rencontre le 3 novembre 2006 avec le président Préval, son Premier ministre, son ministre de la Justice, Andrésol et les responsables de l’ambassade américain, Anne W. Patterson, la secrétaire adjointe du Bureau of International Narcotics and Law Enforcement Affairs (INL) « a mis en exergue l’importance de l’assistance de l’USG [gouvernement des États-Unis] à la police et a fait l’éloge du leadership du Directeur Général (DG) Andrésol », selon ce qu’a rapporté l’ambassadrice américaine en Haïti Janet Sanderson dans un câble secret du 13 novembre 2006.

Andrésol a mérité cet éloge pour avoir travaillé en étroite collaboration avec les États-Unis et la MINUSTAH dans l’organisation de la répression,  à Cité Soleil, des cellules de résistance populaire au coup d’Etat (appelées «gangs» par l’ambassade) et à l’occupation, en particulier l’assaut mortel conjoint MINUSTAH / PNH le 22 décembre 2006. Dans son câble du 21 décembre 2006 sur cette opération, Sanderson a conclu: « Cette action décisive contre les gangs permettra, espérons-le, trois ans après le départ d’Aristide, à la communauté internationale et au gouvernement haïtien de  tenir ses promesses de fournir une assistance aux plus démunis des pauvres d’Haïti. »

En outre, « Andrésol a accueilli avec enthousiasme », entre autres, « la possibilité de recruter davantage de policiers américains à joindre la MINUSTAH pour aider la PNH » et a déclaré qu’« il avait besoin davantage d’aide des États-Unis pour les unités spéciales de la PNH   telle  l’équipe SWAT », a signalé Sanderson dans un câble du 25 janvier 2007.

Deux des conseillers d’Andrésol « sont financés par [l’ambassade] NAS  », a souligné M. Tighe dans un câble du 15 juillet 2009 approuvant la reconduction d’Andrésol comme chef de la police. « L’ambassade considère le renouvellement du mandat d’Andrésol comme le meilleur résultat possible », a t-il conclu. « En tant que DG, il a bien travaillé avec les Etats-Unis sur la réforme de la PNH et aucun autre candidat n’ a été vu par l’ambassade comme viable ou digne de confiance ».

« Andrésol a non seulement promu l’honnêteté et l’intégrité au sein de la PNH, mais a pris des initiatives significatives », a écrit Sanderson dans un autre câble typique, le 16 juin 2006, et qui révèle le contrôle de Washington sur la PNH. «Il nous tarde de maintenir à travers lui notre propre coopération bilatérale et l’expansion multilatérale de coordination pendant que nous intensifions nos efforts de rebâtir la PNH. »

Mais même le président Préval et son Premier ministre Jacques Edouard Alexis, qui gardaient des rapports amicaux avec l’ambassade des États-Unis, étaient préoccupés par la façon dont l’ambassade des États-Unis exerçait son influence “à travers” Andrésol. « L’ambassade a aussi appris que le Premier ministre [Alexis] en privé a mis Andrésol en garde… “d’être trop proche des Américains,” » rapporté Tighe dans un câble du 26 décembre 2006.

Pendant que Martelly échappait au contrôle des autorités américaines qui lui ont permis d’arriver au pouvoir l’an dernier, ses relations avec Andrésol se sont détériorées.

L’année dernière, Martelly a demandé à Andrésol de nommer un de ses partisans, Godson Orélus (ci-dessus) inspecteur général de la PNH, le poste numéro deux de la force.

L’année dernière, Martelly a demandé à Andrésol de nommer un de ses partisans, Godson Orélus inspecteur général de la PNH, le poste numéro deux de la force, selon une source d’Haïti Liberté, un ancien officier de la Police. Cela aurait fait d’Orélus la prochaine personne à devenir le chef de la PNH. Au lieu de cela, Andrésol a nommé Orélus à la tête de la DCPJ, le numéro trois de la force.

En Février, Martelly a demandé à Andrésol de transférer les armes lourdes d’unités comme la Compagnie d’Intervention et de Maintien de l’Ordre (CIMO) et l’équipe SWAT à la garde présidentielle, qui est sous le commandement des anciens “rebelles” Godwork Noël et Jacky Nau. Andrésol a refusé.

« Les relations entre le directeur général de la PNH et le président Martelly se dégradent de jour en jour, » a rapporté Robenson Geffrard dans le quotidien Le Nouvelliste. « Depuis son opération à la cheville, Mario Andrésol ne répond pratiquement pas aux appels téléphoniques du palais national ni à ceux du ministre de la Justice et de la Sécurité, selon un membre très influent du gouvernement. “Il ne répond à personne.” »

Ce fut une gifle à Andrésol lorsque Martelly a effectué plusieurs visites à différentes unités de la police comme la CIMO et le SWAT, sans en informer ou inclure le chef de la police, comme c’est la coutume.

La semaine dernière, le ministre démissionnaire de la Justice, Michel Brunache aurait appelé Andrésol pour lui proposer une “sortie honorable” de son poste, mais Andrésol a promis de rester à son poste jusqu’à la fin de son mandat le 18 août.

Selon une source anonyme de Robenson Geffrard et haut placée dans le gouvernement, Andrésol « pense avoir l’appui de la communauté internationale. »

Maintenant Martelly essaie de retourner la situation au détriment d’Andrésol. Alors que   Washington fait pression sur lui, Martelly fait semblant de vouloir fermer les camps d’entraînement de l’Armée Rose et demande à Andrésol de le faire.

« Paradoxalement, le gouvernement sait pertinemment que la police ne pourrait pas déloger les “ anciens militaires’’ », a rapporté Geffrard. « Rapport de force disproportionné. “La PNH ne peut pas le faire” , a reconnu un  membre influent du gouvernement. »

Mais une autre source, un ancien haut-placé de la Police a déclaré à Haïti Liberté qu’Andrésol n’irait pas fermer les camps de la proto-FADH, même s’il le pouvait. « Andrésol voit que Martelly est sous la pression de la soi-disant communauté internationale pour fermer les camps, et qu’il veut lui faire endosser la responsabilité, essayant de le  faire paraître inefficace », a dit la source. « Mais Andrésol joue le jeu intelligemment, et ne mord pas à l’appât. En effet, il a dit à Martelly: vous avez créé ce problème, c’est à vous de le résoudre».

Le 29 mars, 25e anniversaire de la ratification de la Constitution de 1987 en Haïti, Guy Philippe va quitter sa redoute dans la ville de Pestel pour se mettre à la tête d’une marche d’anciens soldats dans la ville du nord de Cap-Haïtien, exigeant le rétablissement de la FADH. C’est le secteur néo-duvaliériste qui fait jouer ses muscles à la face d’Andrésol.

Quelle sera la réaction d’Andrésol, face à ses ex-compagnons d’armes qui sont maintenant déployés contre lui? Il y a trois ans, Andrésol était aux trousses de Philippe, selon l’ambassade des États-Unis. « Deux déploiements distincts des agents de la PNH SWAT ont eu lieu à Pestel, fief du trafiquant de drogue recherché et candidat disqualifié au Sénat Guy Philippe », a écrit Mme. Sanderson dans un câble secret du 22 mai 2009. « Le déploiement initial de 15 PNH le 7 Avril était de s’assurer que le bureau de vote, fermé par Philippe après sa disqualification, ouvrirait le 19 avril, pour l’élection du Sénat comme prévu. En réalité, il était également destiné à établir une présence plus forte de la PNH dans Pestel pour faciliter les efforts actifs pour arrêter Philippe. 18 officiers du SWAT supplémentaires ont été déployés le 18 Avril. Le DG du PNH Andrésol a promis de les y maintenir jusqu’à ce que Philippe soit arrêté ». Est-ce que Andrésol osera essayer d’arrêter Philippe le 29 mars?

Fait intéressant, certains des groupes de base de Fanmi Lavalas qui autrefois auraient pu être la cible de la répression de la PNH, il y a de cela quelques années, sont en train de défendre Andrésol aujourd’hui, car ils voient en lui un allié temporaire dans la lutte pour arrêter la mise en place de l’Armée Rose de Martelly. Les dirigeants des bases de Lavalas comme Franco Camille et Ronald Fareau sont allés à la radio pour défendre Andrésol comme un flic honnête et bien intentionné.

Les enjeux de cette lutte sont énormes, et la possibilité d’une effusion de sang ne peut pas être exclue. Le chef de la police en est aussi conscient comme n’importe qui. Andrésol était « franc au sujet de son statut en Haïti après la fin de son mandat », a écrit Sanderson dans un câble du 22 février 2007, «  disant qu’il devra vivre en exil pour rester en vie. »

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