Les frères Reneld et Fred Baptiste, guérilleros et martyrs

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1888
Fred Baptiste (à gauche) en compagnie d'un guérillero. Note : aucune photo de Reneld Baptiste n'a pu être retrouvée dans les archives consultées.

La tyrannie macouto-duvaliériste avait engendré résistance sporadique, grève d’étudiants, dénonciations journalistiques, révoltes isolées et suicidaires, mouvements armés de jeunes, actions d’éclat comme le kidnapping de l’ambassadeur états-unien Knox contre la libération de prisonniers incarcérés au Fort-Dimanche, et aussi tentatives d’implantation de guérillas pour non seulement en finir avec un régime monstrueux mais aussi pour tenter de reprendre le chemin d’une autre Sierra Maestra qui viendrait changer la face de l’île et l’avenir du peuple haïtien.

Hélas! L’impréparation relative ou absolue des mouvements armés, la malchance, une surveillance macouto-policière de tous les instants, la collusion entre les services de renseignement états-uniens et la police secrète du tyran, de lâches  trahisons ont contribué à faire avorter des élans sincères et de courageuses  tentatives de faire face aux forces de la satrapie duvaliériste et d’en finir avec les bourreaux du peuple haïtien.

La liste est longue de ceux-là qui ont connu le pain sec de l’exil dans l’attente de changements, les privations au détriment de leur santé, l’absence de leurs proches, les tortures, l’humiliation de conditions carcérales atroces, l’impact de l’affreuse inhumanité des lieux de détention et de violence sur la personne humaine, finalement les maladies et la déchéance physique qui ont conduit éventuellement à la mort de plus d’un.

Pourtant, le courage et l’honneur ont été pendant longtemps au rendez-vous de la dignité et de la détermination d’hommes et de femmes qui ont pris tous les risques pour mériter de l’héritage de résistance et de persévérance légué par ceux-là qui ont fait don de liberté et d’indépendance à une nation d’esclaves. Le courage et l’honneur n’ont pas manqué aux secteurs conscients du pays dès les premières convulsions de la bête immonde duvaliériste. Et au palmarès d’une lutte tenace contre la tyrannie figurent toute une phalange de jeunes qui se sont battus jusqu’au sacrifice suprême. Hier, aujourd’hui, demain, et pour toujours, leurs noms, leurs actions et leur courage méritent notre respect et un sincère hommage à leur mémoire.

Parmi les Haïtiens de grand courage morts au champ d’honneur, nous voulons, cette semaine, rendre hommage aux deux frères Baptiste, Reneld et Fred. Originaires tous deux de Jacmel, les deux avaient pris position contre les élections truquées organisées par le général Antonio «Thomson» Kébreau en faveur de Duvalier. Les violences et exactions commises par les sbires de la barbarie papadoquiste, le bluff noiriste duvaliériste ainsi que la terreur instaurée d’abord par les «cagoulards» puis par les hordes macoutes finirent par convaincre les deux frères qu’il fallait passer à l’action.

On sait que Reneld, dès 1959, s’était lancé à l’assaut de l’aérodrome de Jacmel pour s’emparer du poste de transmission des militaires. La malchance aidant, en plus d’un rapport de forces qui n’était pas favorable à Reneld, ce dernier fut arrêté et expédié à Port-au-Prince où il fut torturé au Fort-Dimanche. Miraculeusement libéré, il gagna la République dominicaine où il  retrouva son frère Fred, guérillero qui s’était déjà mis à la tête des FAHR (Forces Armées Révolutionnaires Haïtiennes). Des incursions de guérilla vers Thiotte et les environs donnèrent lieu à des escarmouches sans suite avec les forces militaro-macoutes.

En République dominicaine Fred, Reneld et d’autres guérilleros recrutés parmi des exilés venus les rejoindre vivaient dans des conditions misérables, partageant la même cabane, dormant à même le sol, à tour de rôle. Pour ne pas éveiller des soupçons anti-communistes, ils ne se faisaient pas passer pour des guérilleros. De préférence ils se laissaient appeler «Camoquin» par les paysans de la région, d’après le nom d’un médicament contre la malaria. En effet, la paysannerie de la zone frontalière considérait les rebelles comme une sorte d’antidote à l’infection duvaliéro-macoute.  L’entraînement au combat se faisait la nuit pour ne pas éveiller les soupçons.

En avril 1965, les deux frères Baptiste s’engagent aux côtés des insurgés du colonel Caamaño qui défendent la légitimité du gouvernement de Juan Bosch et la souveraineté nationale foulée aux pieds par les envahisseurs yankees. Vers la fin de 1969, Reneld s’éclipse pendant une année. Il séjourne en France où sans doute il établit des contacts avec des patriotes en attente de rejoindre la lutte contre le tyran. Au début de 1970, il retourne clandestinement en République dominicaine pour établir un «foco», un foyer de guerilla, en territoire haïtien et relancer la lutte armée.

Dénoncé à Duvalier par Joaquín Balaguer, Reneld fut traqué par la macoutaille et l’armée. Il fut capturé lors d’un engagement, à Thiotte, avec les infâmes VSN (Volontaires de la Sécurité Nationale) aux côtés de la soldatesque du régime. Emprisonné et torturé au Fort Dimanche pendant quelques années, décimé par le manque d’alimentation et de soins, il est mort de tuberculose en juillet 1974. Au début de 1970, Fred fut dénoncé à son tour, capturé et expédié à Port-au-Prince. Selon certaines sources, il devint fou et mourut aussi de tuberculose, en prison.

On peut s’imaginer les souffrances tant physiques que morales subies par ces deux jeunes compatriotes morts dans la trentaine, ainsi que leur déchéance dernière avant de passer de vie à trépas. Ce qui attriste et révolte à la fois, c’est que leurs proches ne sauront jamais où ont été jetés leur corps qui n’auront pas bénéficié d’une sépulture digne.

Devant la mémoire de nos compatriotes morts pour cause de liberté et de dignité humaine, nous nous inclinons respectueusement. Nous leur sommes reconnaissants de leur courage et de leur témérité d’avoir bravé la terreur macoute pour libérer le peuple haïtien du joug de la tyrannie. Leur combat alimente encore nos espoirs de voir Haïti retrouver un  jour son angle de fierté et de dignité.

6 juin 2017

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