Le feuilleton kenyan en Haïti (4)

(4 e partie)

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De gauche à droite : le Premier ministre haïtien Ariel Henry et le ministre des Affaires étrangères Jean Victor Généus. Le président kényan William Ruto et le ministre des Affaires étrangères Alfred Mutua.

De retour à New-York l’ambassadeur Georges Orina en tant que chef de la Mission kényane a dû bien se faire expliquer la position des dirigeants haïtiens par les américains qui, en vérité, décident de tout pour Haïti. Aux Nations-Unies, les promoteurs de l’envoi de la force multinationale « robuste » ont expliqué aux kenyans qu’il n’y a qu’une seule option sur la table, pas deux : celle d’une force opérationnelle offensive. Entretemps, les autorités de Port-au-Prince, se sont fait recadrer par Washington qui veut une position claire et sans ambiguïté sur la question.

Ainsi, lors de la rencontre du 25 août 2023 aux Nations-Unies, le Représentant d’Haïti à l’ONU, Antonio Rodrigue, a été instruit par Port-au-Prince pour dire qu’une « Force statique » n’était plus valable et ne conviendrait pas à la situation présente en Haïti. Seule une « Force offensive » sera capable de venir à bout des gangs et de sécuriser le pays.

Du coup, en bon diplomate, le chef de la Délégation kenyane, en réunion de compte rendu devant les Etats-Unis et l’Equateur et d’autres, est revenu sur ses premières déclarations en disant que son pays était pour le déploiement d’une force opérationnelle offensive en Haïti.

« Au cours de la réunion à New York, l’ambassadeur George Orina a tenu à préciser qu’après ses rencontres avec le gouvernement, le haut commandement de la Police et les diplomates accrédités en Haïti, il est convaincu qu’Haïti a besoin d’une force opérationnelle offensive pour résoudre le problème des gangs armés. La Délégation kényane dit avoir une meilleure compréhension de la situation après sa visite sur le terrain » a rapporté le journal Le Nouvelliste du 25 août 2023 citant une de ses sources à New-York. Mais, même en ayant une autre approche de la crise et de la situation haïtienne, comme on le sait, le Kenya n’est qu’un pion dans le dossier et le gouvernement du Président William Ruto ne peut rien décider tant qu’il n’a pas le feu vert de Washington qui avait toutes les peines du monde à convaincre les autres membres du Conseil de sécurité de l’ONU, notamment, Moscou et Pékin.

Mais, il y a surtout la situation sécuritaire d’Haïti qui pousse le Kenya à réfléchir, voire à hésiter à un certain moment à prendre le leadership de la force multinationale. Selon le journal américain Miami Herald, lors du Sommet africain sur le climat à Nairobi, la capitale du Kenya, les 4 et 5 septembre 2023, le Président William Ruto avait fait part de ses réserves au Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres sur la situation haïtienne. Le journal a rapporté que le Président kenyan « disait étudier toujours la situation sur le terrain en Haïti avant de prendre sa décision car la nature exacte de cette force multinationale demeure encore très floue ». En effet, l’hésitation des autorités kenyanes est compréhensible dans la mesure où mêmes les américains ne cessent de changer leur position ou la nature de l’intervention.

Durant cette même semaine où l’optimisme faisait place au doute de la part des Kenyans, le Conseiller à la Sécurité nationale américain, Jake Sullivan, avançait que « Les Etats-Unis optent plutôt pour l’envoi d’une force de soutien à la police haïtienne » alors que dans un premier temps, il était question de force d’intervention militaire.

Toutes ces tergiversations de la part de Washington paraissaient compliquées pour la mise en place de cette force à l’ONU. Or, il était prévu que le dossier revienne devant le Conseil de sécurité de l’organisation le 15 septembre 2023 pour un éventuel vote d’une Résolution devant permettre au Kenya de monter son expédition. Le doute avait aussi envahi le camp haïtien devant tant d’indécision de la Communauté internationale. Le quotidien haïtien Le Nouvelliste, dans son édition du 12 septembre 2023, rapportait ce qu’un dirigeant politique haïtien a pris pour une fatalité « Les gangs se renforcent, l’État haïtien se dissout, les politiciens tournent en rond, des pays se demandent s’il est trop tôt ou trop tard pour voler au secours d’Haïti ».

Les deux ministres des Affaires Etrangères respectivement Jean Victor Généus pour Haïti et Alfred Nganga Mutua pour le Kenya

Mais, les tentatives des autorités haïtiennes pour obtenir une intervention militaire en Haïti continuent. Les ministres du gouvernement de Transition sont sur tous les fronts en tout cas partout où ils peuvent convaincre de la nécessité d’aider les autorités haïtiennes de combattre les gangs armés et l’insécurité en Haïti. Le 12 septembre, les négociations allaient bon train entre les différents partenaires des Etats-Unis qui soutiennent le projet et les autres beaucoup plus sceptiques préférant attendre avant de se prononcer sur la question. Entretemps, en

Argentine, a eu lieu la deuxième « Conférence latino-américaine et caribéenne sur les opérations de paix » des Nations-Unies. En marge de ce Forum qui s’est tenu à Buenos Aires, le ministre argentin de la défense, Jorge Taiana, laissait entendre que « En ce moment, les Nations-Unies discutent de la possibilité de prendre une décision concernant Haïti. Son ministre de la Défense, Dr Enold Joseph, est ici pour demander un soutien à la formation de l’armée et à la sécurité ».

Le lendemain, c’est à Washington que le dossier Haïti a refait surface dans les discussions dans un autre Forum organisé au Wilson Center dans la capitale fédérale américaine. Là aussi, le gouvernement américain apparaît en première ligne, toujours à la recherche d’alliés pour rejoindre le Kenya dans la formation de la force multinationale. Mais, les choses ne sont pas faciles. Les Chinois et les Russes ne veulent rien entendre. Ils préviennent : ils feront bloc contre un vote au Conseil de sécurité de l’ONU qui donnera le feu vert aux américains pour une nouvelle occupation d’Haïti par des kenyans interposés. Ce à quoi les Etats-Unis répliquent par la bouche de son Secrétaire adjoint au Bureau international des Stupéfiants et de l’application, Todd Robinson, qui, en marge de cette Conférence au Wilson Center à Washington, eut à déclarer : « Nous faisons le tour du monde pour recruter des pays qui veulent se joindre à une force multilatérale pour intervenir en Haïti. Les gouvernements étrangers disent qu’ils ne s’engageront pas dans cet effort tant que le Conseil de sécurité des Nations-Unies n’aura pas approuvé la mission qui, jusqu’à présent, a été bloquée au Conseil par la Russie et la Chine.

Les États-Unis prenaient des mesures urgentes pour mettre en place la Mission et rédiger une Résolution avec l’Équateur. Il ne faut pas se faire d’illusions sur l’urgence avec laquelle le Gouvernement américain voit cela. Nous avançons aussi vite que possible. Est-ce qu’on le fera à temps ? C’est ce que nous essayons de faire » disait l’officiel américain. Mais, ce beau discours n’aura pas suffi à rassurer tous les Etats membres de l’organisation des Nations- Unies. Malgré un démarchage qui aura duré des semaines auprès des différents Etats de tous les continents, Washington n’a pu rallier une majorité sur le dossier. Ainsi, la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur Haïti du 15 septembre 2023 a été reportée sine die faute d’accord. Personne du côté des interventionnistes n’a voulu prendre le risque d’aller au vote, persuadée qu’il était inutile de chercher à convaincre les Russes et les Chinois sur cette affaire. Trop de zone d’ombre et trop de pression sur ces deux membres permanents du Conseil de sécurité de la part des opposants haïtiens qui ont mené une campagne d’information tout azimut auprès de Moscou pour que son ambassadeur à l’ONU, Vassili Tchourkine, ne vote pas la Résolution proposée par les américains et les équatoriens.

Finalement, c’est le Bureau Intégré des Nations-Unies en Haïti (BINUH) qui, sur son compte X, ex-Twitter, a publié un bref communiqué laconique annonçant le report de la réunion du vendredi 15 septembre 2023 de l’ONU «Nous vous informons que l’examen par le Conseil de sécurité de l’ONU d’un projet de Résolution sur Haïti a été repoussé à une date ultérieure. Le programme de travail du Conseil de sécurité est strictement décidé par les États membres».

Pour autant, après ce report, le dossier Haïti demeure d’actualité au siège des Nations-Unies à New-York. Quatre jours plus tard, soit le mardi 19 septembre 2023, c’était l’ouverture de la 78 e session ordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU. Le gratin des chefs d’Etats et de gouvernement de la planète s’était donné rendez-vous durant cette session pour parler de tout et de rien à la Tribune et surtout dans les rencontres bilatérales à travers Manhattan.

Du Président américain, Joe Biden, à celui du Brésil, Lula Da Silva, en passant par Volodymir Zelenski de l’Ukraine à Luis Abinader de la République dominicaine, le bord du fleuve Hudson faisait le plein de dirigeants. Pour Haïti, malgré le conflit opposant Santo-Domingo à Port-au-Prince relatif au creusement du coté haïtien du premier canal sur la rivière Massacre servant de frontière entre les deux pays, le gouvernement de la Transition était représenté par son chef, le Premier ministre Ariel Henry. A la tête d’une délégation composée de son ministre des Affaires étrangères, Jean Victor Généus, de Antonio Rodrigue, Représentant permanent d’Haïti à l’ONU, de Alix Richard, Secrétaire général du Conseil des ministres et d’un membre du Haut Conseil de la Transition, monsieur Laurent Saint-Cyr, Ariel Henry a mené tambour battant un lobbying pour son projet d’intervention étrangère en Haïti.

Cette 78 e session de l’Assemblée générale de l’ONU du mois de septembre 2023 a été l’occasion pour différents pays membres de marquer leur solidarité avec le peuple haïtien dans la crise sécuritaire et politique qu’il traverse. Le Président américain, Joe Biden, a été le premier à parler d’Haïti. Il n’a pas raté l’opportunité de la Tribune de l’ONU pour voler au secours du gouvernement haïtien dans sa demande d’une force multinationale en Haïti. Après l’échec de Washington à faire tenir une réunion sur Haïti le 15 septembre afin d’obtenir une Résolution pour mandater le Kenya à prendre la tête de la force multinationale, Joe Biden revenait donc à la charge auprès des membres du Conseil de sécurité. Dans son allocution à la Tribune des Nations-Unies, le mardi 19 septembre, le locataire de la Maison Banche a appelé « Le Conseil de sécurité des Nations-Unies à autoriser maintenant l’envoi en Haïti d’une force internationale pour aider la police à lutter contre les gangs. Le peuple d’Haïti ne peut pas attendre plus longtemps » disait le Président américain.

D’autres chefs d’Etats à l’instar de Lula Da Silva du Brésil a aussi mis en exergue la situation d’Haïti sans oublier naturellement le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui ne cesse de lutter pour l’envoi en Haïti de cette force multinationale tant réclamée par les autorités haïtiennes mais qui butent sur les réticences des certains Etats doutant de la bonne foi des Etats-Unis dans cette Mission à laquelle ils auraient des arrières pensées impérialistes.

Du côté haïtien, avant l’intervention du chef de la Transition qui a eu lieu le vendredi 22 septembre, c’était l’euphorie. Outre multiples rencontres bilatérales ayant eu lieu en marge de cette Assemblée générale, sauf avec le Président Luis Abinader de la République dominicaine, c’est une première, le Premier ministre haïtien, Ariel Henry, en a profité pour plaider sa cause auprès de tous ses interlocuteurs avec une constance : l’envoi d’une force multinationale en Haïti dont le Kenya sera en tête de gondole.

Justement, le Kenya qui, après mainte hésitation, s’accorde quand même à conduire le corps expéditionnaire sur la terre haïtienne, était lui aussi présent à New-York pour cette 78 e session de l’Assemblée générale où il était représenté par son Président William Ruto. Une belle occasion que les autorités haïtiennes n’allaient rater pour rien au monde et surtout allaient mettre à profit pour approfondir les relations entre les deux Etats. Ainsi, profitant de cette opportunité, le gouvernement haïtien et celui du Kenya se sont rencontrés près de deux heures le mercredi 20 septembre 2023 à la Mission diplomatique du Kenya où le Premier ministre

Ariel Henry et le Président William Ruto ont longuement discuté sur le projet de la Mission de la force multinationale et aussi de coopération bilatérale. Lors de cette retrouvaille, les deux dirigeants se sont mis d’accord pour établir des relations diplomatiques entre les deux pays. Cette décision a été prise conjointement et a été officialisée par la signature d’un Communiqué publié en français et anglais par les deux ministres des Affaires Etrangères respectivement Jean Victor Généus pour Haïti et Alfred Nganga Mutua pour le Kenya.

(A suivre)

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