Le commencement de la douleur

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Auril Dérilus baignant dans son sang après avoir été froidement et bòspentement abattu par un des agents de l'épouse du maire de Pétion-Ville, madame Dominique Saint Rock.

Ma grand-mère paternelle que vous connaissez bien pour l’avoir souvent rencontrée au détour de mes virées et dévirées trois-feuillantes m’a laissé en héritage des formules, formulations,  commentaires, propos, énoncés, opinions, expressions, déclarations, considérations qui souvent m’ont servi de tremplin pour les rubriques que j’ai tenues au fil des ans: Pêle-Mêle, Twa Degout et Twa fèy, twa rasin, o. Une fois de plus, c’est l’occasion pour moi de saluer la mémoire de ma très regrettée Grand-mère et d’entrer dans le vif du sujet de cette semaine: le commencement de la douleur.

Certaines douleurs sont aiguës et peuvent même être suraiguës. Pour faire un peu shèlbè, le médecin parlera de douleur subaiguë. C’est probablement parce qu’il flaire que cette douleur pourrait devenir chronique. Aiguë, sub-aiguë ou chronique, la douleur reste subjective, car seulement perçue par la personne qui en souffre, et peu importe les hurlements, les anmwe, les woy, les wouy, les ay ou ayayay qu’elle peut causer. La douleur dont parlait Grand-mère avait cette caractéristique exceptionnelle d’être à la fois objective et subjective. Un paradoxe à première vue. Mais, permettez que j’explique cette garand-maternelle paradoxalité.

Subjective ou objective, la douleur fait toujours mal, c’est clair. Elle peut être subjective parce que perçue, ressentie par la seule personne qui en souffre. Mais, elle peut être aussi paradoxalement objective parce que vécue, observée avec la même intensité par un très grand nombre de personnes à la fois. Illustrons le propos. Quand un mari disparaît sous Duvalier, la douleur n’est pas la même pour l’épouse et les enfants que pour une connaissance du disparu. Par contre, quand Duvalier envoie ses hordes macoutes massacrer les Cazalois et un groupe de guérilleros, la douleur de l’atroce barbarie est non seulement ressentie mais aussi vécue, observée autant par tous les villageois de Cazale que par tous les progressistes, par tous les opposants à la dictature, par la grande majorité du pays.

Grand-mère avait même un don de voyance. Ainsi, elle pouvait ”voir venir”, si je puis dire, observer les signes annonciateurs de la douleur (caractère objectif) et, à l’avance, la ressentir dans sa chair (caractère subjectif). D’où sa formule lapidaire: «C’est le commencement de la douleur». Illustrons le propos de la granmoun. Quand en 1985, la population des Gonaïves commence à se soulever contre la dictature jean-claudiste, Grand-mère ”voit venir” le spectre d’une répression féroce qui l’attriste. Elle l’annonce: «C’est le commencement de la douleur». Quelle douleur? Celle, subjective et objective, que va causer éventuellement la mort tragique, par balles,  le 28 novembre 1985, de trois écoliers  Jean Robert Cius, Daniel Israël et Mackenson Michel. Mort atrocement ressentie par les familles de ces trois jeunes et douloureusement vécue par toute la nation consternée par le crime.

La voyance de Grand-mère s’était manifestée bien avant ce tragique 28 novembre 1985. En effet, Grand-mère qui avait vécu les tumultes de l’époque caco et des changements rocambolesques de gouvernement avant l’Occupation de 1915, suivait attentivement les événements politiques de 1957. En écoutant parler les uns et les autres, elle était au courant des élections truquées en faveur du «petit médecin de campagne» et savait l’hostilité entretenue à son endroit dans les cercles déjoyistes et fignolistes. Elle ”voyait venir” la destitution soudaine, inattendue du général Antonio ”Thompson” Kébreau par Duvalier, destitution saluée par vingt-et-un coups de canon. Et Grand-mère d’annoncer: «C’est le commencement de la douleur». Suivez la voyance grand-maternelle.

La douleur, dans sa phase suraiguë, se manifesta très tôt par la disparition du député déjoyiste Franck Séraphin suivi de l’attentat odieux perpétré contre la journaliste déjoyiste Yvonne Hakim Rimpel et ses deux filles. Les deux croyaient en la démocratie et s’étaient permis d’interpeller le sanguinaire frauduleusement élu: Séraphin dans l’hémicycle, Rimpel dans les colonnes de son journal.  Ils n’avaient pas soupçonné une seconde la perversité, la diabolicité, la satanicité, l’infernalité, la machiavélité, l’effroyabilité, la méphistophélité du cerveau du psychopathe Duvalier, «tigre altéré de sang, [assassin] impitoyable».

La douleur continua sub-aiguë pour passer à la chronicité avec de violentes et barbares poussées suraiguëes. Ainsi, on se rappelle le massacre de la famille Benoît au Bois Verna, l’assassinat de Me Armand dont le seul crime était d’avoir Benoît comme prénom, les disparitions à répétition de gens connus et d’autres moins connus, toute une frange de la population forcée à prendre le chemin de l’exil, les rafles de militaires à la retraite au lendemain d’une tentative armée de déchouquer le monstre Duvalier par trois anciens officiers des Forces armées d’Haïti, les emprisonnements arbitraires assortis de tortures, les violences quotidiennes les unes plus odieuses que les autres exercées sous toutes les formes par les nervis du régime, l’exécution macabre de deux jeunes patriotes sous le regard terrifié de centaines d’élèves devant les grilles du cimetière de la capitale, les monstrueuses «vêpres de Jérémie»,  l’exécution froidement décidée de 19 officiers proches de la bête en mal de tuer ce jour-là, pour ne citer que ces manifestations de la folie du despote.

J’ai dû prendre ce détour politico-médical aux couleurs grand-maternelles pour en arriver à cette douleur qui s’annonce depuis l’arrivée au pouvoir du mal élu, de l’inculpé Jovenel Moïse. Elle  est d’installation insidieuse. C’est ce qui devrait nous concerner tous, à bien observer les agissements, les sauts, les sursauts, les soubresauts et les assaults de l’inculpé Jovenel et de son sérail. Déjà, bien avant d’être officiellement installé dans la ”chaise bourrée”, il avait annoncé les couleurs duvaliéro-autoritaires. En effet, Jovenel Moïse a battu tous les records de jactance, pédance, insolence, outrecuidance, arrogance présidentielle, lorsque aux Cayes, il soulignait sa programmation pour le carnaval 2017 d’un ordre au relent de menace: « Le président a parlé. Point barre ! ». C’est justement ça le commencement de la douleur.

Venons en à cette supposée barricade-embuscade sur laquelle serait tombé le cortège du mal élu Jovenel, le vendredi 7 avril dernier, à l’Arcahaie, en fin d’après-midi. À cause de jets de pierre lancés en direction de la caravane, les «hommes en armes du cortège ont beaucoup tiré en l’air, pour extraire le président de cette situation»,  seulement «en l’air», selon une source proche de la présidence qui toutefois n’a pas précisé qu’il y a eu échange de coups de feu entre les embuscadeurs et les mecs de la sécurité du président. La même source a coulé limpide pour annoncer que «le président Jovenel Moïse est resté serein durant l’attaque». Comme je suis jaloux de cette sérénité!

Le Bureau de la Présidence n’a pas manqué de féliciter les unités spécialisées de la Police Nationale d’Haïti en charge de la sécurité du Chef de l’Etat «pour leur promptitude et leur professionnalisme». Le porte parole adjoint de la police, Gary Desrosiers, n`a pas confirmé que le cortège ait essuyé des tirs lors de cette attaque qualifiée « d`embuscade » par le sénateur Youri Latortue et d`«acte terroriste» par la présidence. Sept personnes ont été interpellées. C’était en avril. Nous sommes à la fin de juillet. La justice n’a encore dit kwik sur cette audace ”terroriste.”

On est alors porté à soupçonner un de ces montages, une de ces mises en scène politiques, dont ont coutume les régimes en mal d’une machination quelconque, d’autant que dans cette même veine embuscadante-terrorisante, le gouvernement avait voulu faire croire à un moment qu’un hurluberlu se serait introduit au palais national avec arme au poing (sic) dans le but d’assassiner le président (resic). Mais la ficelle était trop grosse, il a fallu trouver mieux, d’où l’incident AlQaedant de l’Arcahaie. Et s’il y a terrorisme, il y a péril en la demeure et même dans le continent. Ergo, il faut créer les suspects, faire vivre la société au rythme d’une maccarthysation sanpransouf, procéder à la répression, bref, infliger la douleur de la dictature. Suivez toujours la voyance grand-maternelle.

Ne voilà-t-il pas que le 19 avril, le ministère de l’Economie et des Finances accusait réception d’une lettre émanant du ministre de l’Intérieur, Max Rudolph Saint Albin sollicitant un virement bancaire de 100 millions de gourdes, soit environ 6 millions de dollars américains, sur le Compte unique du Trésor «pour  couvrir les activités de renseignement et de sécurité [présidentielle] durant les périodes avant et après la fête du travail, les activités en rapport avec la Caravane présidentielle fixée au 1er mai». Précisément, voilà le commencement de la douleur, car il en faut des billets verts pour payer les soumaren et tous les sousou chargés de dépister, dénicher, débusquer, démasquer, détecter, ”inventer”, découvrir les opposants, les “terroristes”et, éventuellement, les  disparaître, les emprisonner, les exiler, les liquider.

Non seulement monsieur fait des siennes dans  l’autoritarisme, le duvaliérisme, l’absolutisme, le despotisme, le césarisme, le bonapartisme, le tontonmacoutisme, le chèfseksyonisme,  le madame-adolphisme, le tiboboïsme, mais madame de son côté s’est avisée de faire pire que son mari l’inculpé.

Cette douleur vécue, observée par la majorité du peuple haïtien vient de se manifester, le 6 juillet écoulé, à travers le licenciement illégal, arbitraire, par le mal élu Jovenel Moïse, de Me Sonel Jean-François, directeur général de l’Unité centrale des renseignements financiers (UCREF), un bureau créé en 2001 pour enquêter sur le blanchiment de l’argent sale. Or, un rapport de 68 pages de l’UCREF  a accusé Jovenel Moïse d’avoir probablement blanchi quelque 6 millions de dollars à travers l’entreprise Agritrans dont il était, lors, le PDG. Le rapport est censé être encore entre les mains du système de justice haïtien. Mais voilà, Moïse l’inculpé remplace macoutement, gwoponyettement Jean-François par  Joseph Oldy Bellegarde, un fonctionnaire nommé directeur des opérations de l’UCREF par l’ancien président Michel Martelly, autrement dit un homme à lui. Si ce n’est pas la douleur d’une dictature qui s’annonce, c’est quoi alors ?

Et ce n’est pas tout dans l’arbitraire à la Duvalier de la part de l’incongru Jovenel. En effet, le 7 juillet, Jovenel l’inculpé publiait ”un décret dans Le Moniteur, le journal officiel du gouvernement, remplaçant également l’ancien procureur de Port-au-Prince et ancien chef du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ), Lionel Constant Bourgoin, responsable de l’Unité Anti-Corruption (ULCC) par le Major David Bazile, qui, lui, siège au conseil d’administration du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK)” (rapporté par Kim Ives). Manifestement, ces deux nominations visent à étouffer toute possibilité de conduire à terme les actes d’accusation contre le mal élu Jovenel par l’UCREF et l’ULCC, ces  deux bureaux de lutte contre la corruption en Haïti. Si ce n’est pas la douleur d’une dictature qui se profile, s’annonce, prend forme, c’est quoi alors? Sa l ye?

Non seulement monsieur fait des siennes dans  l’autoritarisme, le duvaliérisme, l’absolutisme, le despotisme, le césarisme, le bonapartisme, le tontonmacoutisme, le chèfseksyonisme,  le madame-adolphisme, le tiboboïsme, mais madame de son côté s’est avisée de faire pire que son mari l’inculpé. Le vendredi 21 mai dernier, une des voitures du cortège de barbouzes assurant la sécurité de madame Martine percutait violemment l’arrière de la voiture du sénateur de l’Ouest Antonio Cheramy. Quand ce dernier est descendu de son véhicule pour se rendre compte de ce qui s’était passé, il s’est trouvé en face de ”quatre gorilles attachés à la sécurité de Martine Moise, qui circulaient dans des voitures sans plaque d’immatriculation, qui ont pointé leurs armes en ma direction ”, a rapporté le sénateur.

Cheramy devenu soudain un cherennemi avec sa chair pour piyay, en a eu pour son argent d’injures choquantes, blessantes, insultantes, infamantes, outrageantes, martellysantes, koulanguiettantes sans oublier que les ouistitis n’y sont pas allés de main morte avec force poussade, bousculade, bourrade, empoignade, calotade, soufflettade. S’ils l’ont fait sous le regard complaisant, bienveillant, tolérant, encourageant de madame, c’est parce qu’ils se sont sentis dans leur plein droit, c’est parce que ils ont eu carte blanche pour le faire, c’est aussi et surtout parce que madame a joui de ce bain de violence qui lui a procuré cette sensation forte, grisante, prenante, palpitante, passionnante, enivrante, électrisante d’avoir le pouvoir et d’être le pouvoir. Ne percevez-vous pas cette douleur vive de la force brute qui peut écraser sans état d’âme, après pour vous jeter à la face qu’il s’agissait d’un ”accident banal” ?

Il n’y a pas que madame Martine à se savoir une puissante nègès, ce qui nous permet d’observer ce commencement de douleur. Il y a aussi une autre gwo nègès qui fait des siennes à Pétion-Ville, il s’agit de l’épouse du maire Dominique Saint Rock. Les deux font une guerre sans merci aux étalagistes. Justement, le jeudi 13 juillet dans l’après midi, au terminus de la rue Lambert, leurs sbires ont reçu l’ordre de se saisir  des marchandises du bouquiniste Auril Dérilus. Alors que ce dernier s’apprêtait à détaler, Mme Saint Rock, l’émule de Mme Adolphe l’a stoppé et a ordonné à l’un de ses barbouzes de l’abattre, tout en utilisant des propos orduriers d’une violence à la Bòspent: « Fout tire salopri a non. Tire l m fout di w ». C’est ce qui nous a été rapporté la semaine dernière par notre collaborateur J. Fatal Piard.

Avant de finir, revenons à l’imposteur, à l’inculpé Jovenel. Selon le Miami Herald, rapporté dans l’article* de notre collaborateur Kim Ives, Moïse le mal élu avait contracté auprès de la Banque Populaire Haïtienne deux gros emprunts ”délinquants… rapidement approuvés sans suivre les procédures et garanties normales… approuvés avant même que Moïse n’ait rempli les demandes et avant que la banque n’ait reçu la paperasse”. Il est évident que les nominations de deux accointances politiques de Jovenel le mal élu aux postes clés des deux bureaux chargés de la lutte contre la corruption en Haïti ne peuvent être que pour cacher les feuilles pourries de Jovenel et couvrir sa. Voilà qui rappelle les pratiques duvaliéristes. Si ce n’est pas la douleur d’une dictature qui se profile, s’annonce, prend forme, se forme, se met en forme,  c’est quoi alors ?

Face aux dérives autoritaires, malfaisantes, malséantes, indécentes, déshonorantes, honteuses, scandaleuses, ignominieuses de Jovenel le mal élu, de son épouse, de monsieur et madame Saint Rock de la mairie de Pétion-Ville, face à l’évidence que l’inculpé “a l’exécutif, il a le législatif, il a le pouvoir judiciaire”, Sonel Jean-François édifié n’a pas pu s’empêcher, avec raison, de se lâcher: « Nous avons une dictature qui prend forme». Mais Grand-mère l’avait déjà prévu et annoncé avant lui : «C’est le commencement de la douleur».

29 juillet 2017  

* Kim Ives. Le chef de la lutte anti-corruption illégalement évincé: “Nous avons une dictature qui prend forme” (Haiti Liberté,V11, N3).

 

 

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