« Je touffe »

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Des manifestants demandent que cesse la « suprématie blanche » après la mort de George Floyd.

J‘ai la chance de connaître deux loustics, deux amis, deux pinces sans rire qui sont toujours prêts à écorcher la langue de Molière. Ce n’est pas qu’ils soient par nature des écorcheurs. Simplement, comme moi, ils semblent habités par une sorte d’obsession d’avoir un compte spécial  à régler avec Rochambeau. Mais, Dessalines ayant militairement écorché Napoléon jusqu’aux os, et avec lui son armée, orpheline, depuis, des victoires à Iéna, Marengo, Friedland, Austerlitz, l’écorchage se poursuit au niveau de la langue à laquelle mes deux loustics peuvent infliger de douloureuses entailles.

Les lecteurs de cette rubrique peuvent se rappeler y avoir déjà lu cette douloureuse entaillade : « je suis peur et même craint ». Parfois, je crains même de l’utiliser tant l’écorchure est vive, toujours cruentée, prête à laisser gicler le sang et les cris de défaite des cuirassiers de Napoléon. Autres temps, autres entailles. Ainsi, après l’asphyxiante genouillade du policier blanc américain Derek Chauvin sur le cou de l’Afro-Américain George Floyd, l’un des loustics a traduit  I can’t breathe, à sa façon, par ‘‘Je touffe’’ plutôt que de dire: « J’étouffe ». J’ai accueuilli la formule à deux bras d’autant que moi aussi, comme des milliers de manifestants, « je touffe ».

je touffe de colère, d’indignation, d’humiliation, de révolte sous le poids, symbolique, du genou d’un ignare

Oui, je touffe de colère, d’indignation, d’humiliation, de révolte sous le poids, symbolique, du genou d’un ignare, d’un abruti sur le cou de toute une race, de tout un passé de luttes contre l’esclavage et le racisme ; sur le cou d’Harriet Tubman conductrice de l’Underground RailRoad ; sur le cou de ses parents septuagénaires, des membres de sa famille et de quelque 300 personnes qu’elle a arrachés à la servitude sans en perdre aucun.

Je touffe de rage, d’impuissance, de douleur sous le poids, symbolique, du genou de l’inculte Donald Trump sur le cou des Afro-Américains, des Mexicains, des Hispaniques en général, des Amérindiens, des Haïtiens, des Africains, des musulmans, des immigrants, des femmes et des personnes handicapées ; sur le cou de cinq jeunes hommes noirs et latinos accusés de viol, dont l’innocence a été démontrée par la suite ; sur le cou de « tous ces noirs à qui les patrons du Trump’s Castle, à Atlantic City, dans le New Jersey, ordonnaient de se retirer lorsque Donald et Ivana venaient au casino », selon une déclaration d’un ancien employé à un rédacteur du New Yorker.

Je touffe de dégoût, rien qu’à penser au genou de ce même Trump, sans aucun respect, celui-ci sans aucune humanité, sur le cou des personnes handicapées. En février 1983, l’ignare était venu examiner les intérieurs des cabines d’ascenseur de son quartier général installé dans la Trump Tower. L’animal avait noté des petits points à côté des chiffres. Il avait alors stupidement demandé quels étaient ces points, et l’architecte de répondre : “C’est du braille”. Le malotru Trump a alors dit : “Débarrassez-vous de ça.” L’architecte de répondre : “Je suis désolé, c’est la loi.” Les mots exacts de Trump furent alors : “Aucun aveugle ne va vivre dans ce bâtiment.” Quel con !

Le policier blanc Derek Chauvin, main dans la poche, le genou sur le cou de l’Afro-Américain George Floyd jusqu’à l’asphyxie de celui-ci.

Je touffe de répulsion, de honte sous le poids du genou raciste de l’ignoble Trump qui refusait systématiquement de louer à des Noirs ses appartements de Trump Village, un très grand projet de logements de classe moyenne à Brooklyn.  Elyse Goldweber, une avocate du ministère de la Justice, a intenté le premier procès fédéral contre Trump Management.

Goldweber avait contacté une institution appelée Operation Open City  dont les employés  avaient l’habitude d’envoyer des ‘‘testeurs’’ – un couple blanc et un couple de couleur – louer un appartement. Invariablement, les blancs étaient bien traités, mais, pour les gens de couleur, il n’y avait jamais d’appartements. Golgberg a alors forcé Trump Management à présenter tous leurs documents en cour. C’est ainsi qu’elle a découvert que la demande d’une personne de couleur était invariablement marquée d’un grand C noir. Donald Trump : quel fumier !

En ce qui concerne la discrimination, Trump n’était pas mince. Ainsi, il ne ferait pas de discrimination à l’encontre d’une personne qui aurait trois millions de dollars pour payer un appartement de trois chambres à coucher. Le saligaud disait qu’il ne voulait pas que des Noirs se servent de son argent, il voulait des gars avec des kippas. Il était du genre à prendre les gens d’une religion, comme les Juifs, ou d’une race, comme les Noirs, ou d’une nationalité, comme les Italiens, et à leur attribuer certaines qualités. Les Noirs étaient paresseux, les Juifs excellaient avec l’argent,  les Italiens savaient se servir de leurs mains, et les Allemands étaient propres.

Je touffe d’indignation, après m’être rendu compte qu’un agent pénitentiaire et un employé de la compagnie FedEx, dans le New Jersey, ont eu la haineuse, révoltante, macabre et diabolique idée de se moquer du meurtre de George Floyd, le mardi 10 juin écoulé, en rejouant cette scène horrible durant laquelle le policier blanc Derek Chauvin avait gardé son genou sur le cou de l’Afro-Américain George Floyd pendant huit bonnes minutes jusqu’à l’asphyxie complète de ce dernier. Ces deux abrutis racistes ont eu le culot de se livrer à leur provocation alors que des manifestants défilaient pacifiquement dans une rue du township de Franklin en scandant “George Floyd” et “Black Lives Matter”.

Je touffe de honte sachant qu’à un moment où Trump devrait consoler la nation, il n’a donné aucune suite favorable aux républicains – qui ne rompent que rarement avec Trump –  qui ont exprimé leur désapprobation du fait que le président n’ait pas offert ses condoléances à la famille de Floyd, mais se soit plutôt tourné vers Twitter pour inciter à la division et jeter le blâme sur la fake presse et les Démocrates. « Certains de ses tweets n’ont pas été utiles », a déclaré le sénateur Pat Toomey, un républicain de Pennsylvanie, lors d’une conférence de presse. « Il serait utile qu’il change le ton de son message. »

Je touffe de colère du fait que le raciste Donald Trump, au milieu de condamnations généralisées du racisme et d’appels à la réforme de la police après la mort de George Floyd, avait eu la malencontreuse et vicieuse idée de tenir un rassemblement pré-électoral à Tulsa, Oklahoma, le 19 juin, date de la commémoration de la fin de l’esclavage aux États-Unis ; une intention « irrespectueuse des vies qui ont été perdues lors de l’émeute raciale de Tulsa » a eu à déclarer la représentante Karen Bass, présidente du Congressional Black Caucus ». Lors de « l’émeute raciale de Tulsa », les émeutiers blancs avaient en effet pillé et détruit le district de Greenwood de Tulsa, connu pour sa communauté noire aisée. Les historiens estiment aujourd’hui que pas moins de 300 personnes sont mortes, lors du massacre entre le 31 mai et le 1er juin 1921.

Je touffe de colère du fait que le raciste Donald Trump avait eu la malencontreuse idée de tenir un rassemblement pré-électoral à Tulsa, Oklahoma, le 19 juin

Oui, je touffe de colère en pensant que le négrophobe, xénophobe, gynécophobe, haïtianophobe, africanophobe Donald Trump ait eu recours à des hélicoptères, des véhicules et du personnel militaires quelques heures après avoir promis de “dominer les rues” et que les manifestants qui défilaient pacifiquement dans les rues de Washington, D.C, aient été repoussés à l’aide de gaz lacrymogènes (pour permettre au président de se rendre à pied devant une église voisine où le malotru s’est tenu raide comme une queue de macaque, ridiculement, une bible en mains, sans faire une déclaration). Un spectacle ahurissant que beaucoup ont assimilé à une sorte d’accès de folie duvaliéraque.

Oui, je touffe de colère, en voyant que la « démocratie » américaine trumpite semble avoir cassé une courbe sèk, une nette courbe vers des dictatures militaires à la Fulgencio Batista, à la Rafael Trujillo, à la Auguste Pinochet, à la Anastasio Somoza, à la Rojas Pinilla, à la Rafael Videla, à la Leopoldo Galtieri et à la Emilio Massera. La Maison Blanche prépare-t-elle quelque plan Condor pour exterminer les manifestants récalcitrants qui refusent de marcher sous le mot d’ordre de Trump : « rouvrir l’économie » à tout prix ?

Oui, je touffe, j’étouffe, I can’t breathe. Et si m pa rele à bas le racisme ! Si m pa mande jistis pou tous les opprimés, pour tous les asphyxiés sous le genou des Derek Chauvin, Donald Trump et consort, enben, m a toufe !

14 juin 2020

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