Jaccéus Joseph parle de la conjoncture

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L’avocat Jaccéus Joseph, ancien membre du Conseil électoral provisoire, nous donne ses impressions sur la conjoncture politique

Dans une interview à Haïti Liberté que nous publions en deux parties, l’avocat Jaccéus Joseph, ancien membre du Conseil électoral Provisoire sous le gouvernement Martelly-Paul, nous donne ses impressions sur la situation politique en cours.


Haïti-Liberté : Ces dernières semaines on a vu une série de grandes manifestations à travers Haïti, dans des villes comme Cap Haïtien, Gonaïves, Petit-Goâve, Les Cayes, Jacmel et Port-au-Prince dénonçant l’insécurité, l’inflation, le chômage et l’usure bancaire. Les manifestants ont appelé à la démission d’Ariel Henry. Comment analysez-vous ces actions ? S’agit-il de simples démonstrations de force d’un certain nombre de politiciens rivaux ou sont-ils le reflet d’un véritable mouvement populaire national qui pourrait conduire au changement radical tant réclamé ?

Jaccéus Joseph : Tout peut arriver en Haïti actuellement. Les conditions pour un chambardement et le renversement du système en place sont réunies. Avec plus de 10 ans du règne du PHTK favorisant le pillage de l’état et l’appauvrissement de la population, le peuple affamé, désabusé, en a marre !

Jaccéus Joseph

Oui, les politiciens rivaux peuvent chercher à orienter la conjoncture en leur faveur, vu l’insouciance de M. Ariel Henry, face aux défis qu’affronte la population.

La déclaration du 11 septembre 2022 où M. Henry parle de son intention d’ajuster à la hausse le prix de carburant qui est déjà exorbitant et rare, cela jette de l’huile sur le feu. Les politiciens pourraient en profiter. Cependant, dans les rues, les revendications sont radicales, sociales et visent le départ du PM Ariel Henry.

Ce qui pourrait arriver dans la foulée, on ne sait pas, si la mobilisation populaire dans les rues vise le renversement total. Mais, ces revendications sont tellement légitimes, si elles ne sont pas satisfaites et que la population reste encore tenace pour faire respecter ses revendications, ça pourrait déboucher sur un chambardement ou un renversement de ce système.

C’est pourquoi les forces politiques et les pays impérialistes pourraient jouer en court-circuitant la situation en anticipant avec la mise en place de l’Accord de Montana avec un gouvernement bicéphale. A ce moment-là, on pourrait faire des promesses à la population pour l’amadouer et on pourrait sans doute démobiliser les masses et arrêter les manifestations.

Donc, ce qui reste à voir, c’est quelle avant-garde populaire, progressiste, révolutionnaire va prendre la tête de cette mobilisation, va se réclamer dirigeant à la tête de cette mobilisation pour aboutir soit au changement radical tant souhaité soit à une simple farce politique, une démonstration de force politique.

Pour l’instant je ne vois pas de force politique qui oriente la population vers le changement radical.

Les conditions pour un chambardement et le renversement du système en place sont réunies

On ne sait pas ce qui pourrait arriver, on attend de voir, mais dans les rues la situation est chaotique partout en Haïti. Tout est bloqué, et avec des revendications qui pourraient à n’importe quel moment aboutir au renversement de M. Ariel Henry, ce qui ne dérangerait pas les politiciens traditionnels et même les Etats-Unis, la grande puissance qui pourrait se débarrasser d’Ariel.

Mais si se débarrasser du PM se fait accompagner des revendications sociales, radicales concernant le carburant, la misère, la vie chère, et même le procès Petrocaribe pour récupérer l’argent volé par les oligarques et les dirigeants corrompus, ça pourrait aboutir à n’importe quoi, au changement et même au renversement de ce système pourri.

Haïti-Liberté : Des banquiers et des politiciens de droite ainsi que certaines personnalités politiques de gauche ont durement attaqué l’ancien sénateur Moïse Jean-Charles, qui est l’un des politiciens les plus visibles appelant à la démission d’Ariel Henry. Comment expliquez-vous cette hostilité envers Moïse Jean-Charles ?

Jaccéus Joseph : Ce que je voulais dire, en fait, les revendications ne sont pas celles de Moïse Jean-Charles. Je pense que le dirigeant de Pitit Desalin n’a fait qu’un constat de la situation. Il a transformé ce constat en mobilisation populaire contre le système responsable de la situation chaotique du pays du fait que les banques en Haïti constituent une véritable mafia.

Et Moïse ne fait que répéter ce que de grands économistes qui ne sont pas des acteurs du système disent chaque jour….

Par exemple, il y a l’économiste Eddy Labossière qui a produit plusieurs articles autour de la situation du pays, autour de la crise bancaire, et même la question du dollar, contrôlé par le secteur privé.

Donc, Moïse Jean-Charles explique à la population que le dollar américain n’a rien à voir avec la production nationale. Bref, vous voyez deux jours de mobilisation sans l’augmentation de la production nationale, on a baissé le taux du dollar.

C’est-à-dire que si ça tenait des relations entre la production nationale, l’inflation, tour à tour avec la flambée du dollar, comment se fait-il qu’en deux jours de mobilisation, le dollar pourrait-il chuter en si peu de temps?

Alors on a donné raison à M. Moïse Jean-Charles.

Mais la question d’hostilité envers Moïse, attaqué par l’extrême droite et même la gauche, en accord avec les banquiers, ils s’entendent tous autour de ce thème-là à savoir les propos du peuple déclarant « n ap boule yo » «Nous les brulerons » juste pour être hostile à Moïse.

Cela a toujours été le cas en Haïti. Ne vous en étonnez pas, n’est-ce pas que Duvalier avait sa “gauche.” ? Il y avait sous son influence certains partis “communistes” et certains membres de partis “communistes” qui étaient de farouches Duvaliéristes. Ils n’étaient pas vraiment de gauche, mais ils utilisaient le discours de gauche pour déstabiliser et éliminer la véritable gauche et ensuite pour mieux protéger le Duvaliérisme.

En Haïti, pour déterminer si quelqu’un est de la “gauche” ou de la “droite”, c’est de suivre sa réaction quand le système en place est vraiment menacé ou attaqué. C’est alors qu’on voit les vraies positions de certains individus qui se déclarent de la gauche.

Moise Jean-Charles de Pitit Desalin

Donc, le discours n’a rien à voir avec une vraie position de “gauche,” conséquente. Quelqu’un peut avoir un discours de “gauche,” théoriquement et dans la pratique, être nettement de droite.

Et la majorité des textes critiques écrits ces derniers temps par une certaine “gauche” sur le discours de Moïse, c’était juste des positions pour la protection du système, du système inégalitaire, du système bancaire que même les Etats-Unis, le chef de file du capitalisme n’a pas accepté.

Le GAFI, le Groupe d’Action sur la Finance Internationale, contre le financement de la drogue, le blanchissement des avoirs, même ce groupe s’oppose à la performance de la Banque centrale du système financier, du système bancaire en Haïti.

Même Jean Baden Dubois, Gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) reconnaît qu’aujourd’hui la banque fonctionne très mal, il y a des bavures. Il ne veut et ne peut pas affirmer que c’est la mafia qui domine, mais ce sont les banques qui décident pour la Banque centrale et que le contrôle du dollar n’a rien à voir avec la protection des consommateurs, n’a rien à voir avec les intérêts financiers et bancaires d’Haïti.

C’est juste une mafia qui contrôle l’argent, qui utilise le transfert d’argent de la diaspora qui dépasse quatre milliards de dollars, et maintenant on ne trouve pas de devise en Haïti, on ne trouve pas d’argent à payer ; même les gens qui déposent une somme en monnaie américaine dans les banques du pays ne peuvent pas la récupérer.

Je ne vois pas comment une gauche qui par surcroit se dit progressiste se met sur les rangs pour protéger ou défendre ce système bancaire. Donc, quand on veut renverser le système en Haïti, on verra que la coalition de 1806 qui a été fait contre Dessalines, et répétée en 2004 contre Aristide, sera pareille contre Moïse, contre tous les groupes sociaux, toutes les associations sociales, radicales, révolutionnaires qui veulent renverser le système.

C’est une coalition de “gauche,” de droite, de réactionnaires, de fausse “gauche,” de réactionnaires dans la pratique, mais en discours “révolutionnaires,” ils vont toujours prendre cette même position pour créer la confusion.

Donc, aujourd’hui, quand on parle de la gauche en Haïti, on doit voir dans quelle direction ces individus réagissent et agissent quand il s’agit réellement du renversement du système d’exploitation, de domination et d’exclusion sociale en place et également leur comportement à l’égard de l’impérialisme américain.

A suivre !

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