Hommage au mapou Michel Hector (1932-2019)

Professeur, historien et militant politique

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Michel Auguste Hector

La nouvelle de la mort du professeur Michel Hector, le vendredi 5 juillet 2019, au soir, sonna comme un véritable coup d’infortune sous le ciel bleu d’Haïti. Je le savais malade depuis quelques mois, je l’ai visité à l’hôpital à la fin du mois d’avril dernier. Néanmoins j’étais loin de penser qu’il allait laisser le monde d’ici-bas aussitôt, surtout en ce moment de tumultes, que connaît le pays, à une période de grandes commotions et de convulsions. Beaucoup d’entre nous auront encore besoin de sa lumière et de son expérience d’homme de science, qui a beaucoup vu, entendu et compris les choses au-delà des passions.

Mais la vie est ainsi faite : les malheurs de l’existence surviennent de façon inattendue !

Le décès du professeur Michel Hector donne encore plus de raison au poète Alphonse de Lamartine qui, dans son poème Le Lac, rimait assez bien un sentiment de vide en écrivant : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». La disparition du professeur Hector marque le temps d’un dépeuplement continu et regrettable d’un certain univers fécond en Haïti. Des personnages, ayant pris naissance sous l’Occupation politique et militaire d’Haïti par les États-Unis d’Amérique, sont en train de nous quitter. En moins de 20 ans, le pays a perdu quatre illustres historiens, qui ont marqué la vie intellectuelle et la pensée historiographique en Haïti : Roger Gaillard (2000), Georges Corvington (2013), Leslie Manigat (2014) et Michel Hector (2019). Pour le moment, il n’y a que leurs œuvres, qui peuvent nous guider dans nos itinéraires de la vie.

J’ai eu l’insigne honneur de côtoyer le professeur Hector, au cours de ces 30 dernières années. Il a été d’abord mon professeur d’histoire à l’École normale supérieure (Ens) de l’Université d’État d’Haïti (Ueh), ensuite un collègue à l’Université et au sein de la Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie (Shhgg). Je crois que ces côtoiements, mêmes irréguliers dans le temps, m’ont permis de me faire des idées sur sa personne et de connaître un peu de ses périples de vie. La première idée, que j’ai construite de lui, fut sa rigueur académique. La deuxième idée fut sa constance dans ses choix politiques et idéologiques, pour l’émancipation du peuple haïtien, même lorsqu’on ressasse et théorise sur la mort des idéologies. En ce qui concerne son existence, je dirais qu’il a eu toujours foi dans les capacités des individus à pouvoir agir dans le sens du bien commun, même une fois dans leur vie.

La disparition du professeur Hector marque le temps d’un dépeuplement continu et regrettable d’un certain univers fécond en Haïti.

Dans cet article de circonstance, je veux bien lui rendre hommage, un hommage bien mérité. Pwofesè Hector se te yon pye mapou !

Dans cet article, écrit dans la douleur causée par cette disparition, je mets l’emphase sur le parcours du personnage : comme professeur et chercheur, comme historien et comme citoyen engagé, dès sa prime jeunesse jusqu’à sa mort. S’il y avait quelque chose, qui avait toujours nourri ses réflexions et été inscrit en lettres d’or sur son front : ce fut des transformations socio-économiques profondes pour Haïti.

Michel Hector : le professeur

Michel Auguste Hector est né au Cap-Haïtien le 20 novembre 1932. Il y a fait ses études primaires. Ses études secondaires ont été faites, semble t-il, dans sa ville natale et à Port-au-Prince. Son diplôme de fin d’études secondaires en poche, il entra, au début de la décennie 1950, à l’École normale supérieure. Ce fut alors une institution, qui existait à peine une dizaine d’années de cela. Dans cette école supérieure nouvelle, créée sous le régime à vocation progressiste de Dumarsais Estimé, pour la formation des professeurs du secondaire, il y a avait des professeurs de renom. Au cours du cycle académique, l’étudiant Michel Hector rencontrait le professeur Leslie F. Manigat, à peine revenu de France, qui enseignait l’histoire et la méthodologie en histoire au Département des Sciences sociales.

L’enseignement, prodigué par le professeur Manigat, était bien apprécié par ses étudiants de l’Ens. Hector profitait au maximum de son enseignement, mais il se différenciait de son courant de pensée. A cette époque, Hector était déjà un jeune militant marxiste, tandis que Manigat professait le fonctionnalisme. Hector termina avec brio ses études à l’Ens, avec la préparation et la soutenance d’un mémoire de sortie pour l’obtention de son diplôme en Sciences sociales. Il avait choisi un sujet sur l’occupation des États-Unis en Haïti (1915-1934). Enfant terrible, né sous l’occupation du grand voisin de l’Amérique du Nord, soit deux ans avant la fin de cette occupation étrangère, il a préparé un travail, d’histoire contemporaine, sur cette même occupation. Son mémoire a eu les faveurs du jury.

Tout en étudiant à l’Ens, Michel Hector était déjà un professeur. En fait, il se lança très tôt dans l’enseignement. Il commença à enseigner à 17 ans dans les classes primaires. Il passa ensuite, avec l’enseignement reçu à l’Ens, au niveau secondaire. Il enseigna notamment les sciences sociales (histoire et géographie) dans des écoles privées. Par ailleurs, voulant influencer l’enseignement des sciences sociales, au niveau pédagogique, il publia, avec ses collègues professeurs, deux manuels d’histoire. D’abord : La colonisation en Haïti, en collaboration avec Mario Rameau (pour les élèves de la classe de 5è de l’époque). Ensuite : Le régime colonial français à Saint-Domingue, en compagnie de Claude Moïse, pour les élèves de seconde et de rhétorique.

Tout se passait très vite au cours d’une décennie : le jeune Hector était normalien diplômé, professeur et auteur de manuels d’histoire. Il s’engagea, en même temps, dans la politique, de manière active et persuasive. Au milieu de la décennie 1960, il a été bien obligé de partir en exil, comme bon nombre de ses amis, collègues, militants, professeurs, camarades et de nombreux opposants au régime de François Duvalier. A l’étranger, notamment au Mexique, il a enseigné et dirigé un centre de recherches à l’Université Autonome de Puebla.

De retour en Haïti en 1986, à la chute de Jean-Claude Duvalier, il a été nommé professeur d’histoire à l’École normale supérieure, son ancien centre de formation. Il est retourné au pays, auréolé de gloire et de prestige auprès des jeunes, pour son combat historique contre le régime de Duvalier en Haïti et à l’étranger, et aussi pour ses travaux de recherche sur Haïti et son approche novatrice sur des thématiques importantes, relatives à l’histoire d’Haïti. Le professeur Roosevelt Millard, qui fut étudiant à l’UEH, à la chute du régime des Duvalier, rappela son enthousiasme d’époque, à propos du professeur Hector, qui vient juste de nous laisser : « Pour nous de la jeunesse révolutionnaire de la deuxième moitié des années 1980, Michel Hector, connu aussi à l’époque sous le pseudonyme de Jean-Jacques Doubout, était comme un personnage mythique. On se bousculait pour le voir, lui parler et le toucher. On s’étonnait de sa simplicité. On remplissait ses salles de cours et de conférence. Il ne se mettait pas au devant de la scène ».

Michel Hector, connu aussi à l’époque sous le pseudonyme de Jean-Jacques Doubout, était comme un personnage mythique.

Pour ma part, à l’Ens, dès son premier cours, auquel j’ai assisté, il m‘avait fortement impressionné par son savoir et son savoir-faire. Ce n’était pas du bluff, il n’avait pas de phrases creuses, de tournures latines, sonores pour épater la galerie. Il ne regardait pas le ciel pour voir tomber la plus prochaine phrase. C’était du solide, du sérieux. Il y avait de la tenue, de la correction et de la substance. Marxiste bien connu, il ne parlait, pourtant, ni de Marx, ni d’Engels, juste pour avoir une popularité facile au milieu de la gente estudiantine. Il enseignait ce qu’il devait enseigner, selon un syllabus et les normes académiques bien connues un peu partout ; il n’encourageait pas la médiocrité. Parmi tous ceux-là, qui revenaient d’exil en grande pompe, à la chute de Duvalier, pour enseigner à l’Université, ce professeur démontrait qu’il avait un savoir certain pour le faire. Il avait un discours de niveau académique. Il connaissait les théories de son métier et les méthodologies, qui lui permettaient de mieux l’exercer. Impressionné par son savoir, c’est sans hésitation que je lui ai demandé de m’accompagner dans la préparation de mon mémoire de sortie à l’Ens, en vue de l’obtention du diplôme de licence en Sciences sociales. J’ai été, pourtant, étonné, quand il m’a répondu : « En principe, j’accepte, mais formule ta demande par écrit ». Ce que j’ai fait ; il a répondu positivement à ma demande. Il va sans dire que j’ai tiré le maximum de bénéfices de son accompagnement.

Professeur Hector était toujours disponible pour servir, enseigner et partager ses connaissances. Il prononça des conférences ici et là, à Port-au-Prince et dans les villes de province. Il participa à tous les mouvements démocratiques et populaires, qu’il pensait pouvoir faire avancer la lutte du peuple haïtien. Il participa aussi à des débats sur la réforme de l’Université. Il s’est montré toujours disposé et disponible pour répondre aux sollicitations des jeunes, des syndicats, des associations et des organisations de la société civile. En fait, il s’est montré toujours ouvert aux autres, attentif pour entendre et écouter, et disponible pour proposer des voix de sortie dans des conjonctures de crise aiguë.

Dès son retour au pays, il avait créé, avec l’aide d’un groupe d’amis et de collègues, la Fondation Ulrick Joly, un lieu de rencontres et de formation pour servir la communauté des travailleurs et les syndicats.

Aussi, offrait-il ses services à plusieurs organisations et institutions éducatives et patriotiques. Par exemple, en 1989, il avait rejoint la Société haïtienne d’histoire, de géographie et géologie (SHHGG) comme membre du conseil de direction. Au cours de cette même année, il avait reçu le deuxième Prix d’histoire de la SHHGG pour son travail sur le socialisme et le syndicalisme. En l’An 2000, à la suite du décès de l’historien Roger Gaillard, il devint le président de cette société de savoir. Durant sa présidence, la SHHGG a eu une visibilité beaucoup plus grande au sein de la société haïtienne. Et la Revue de la SHHGG a abordé différents thèmes, sur différentes périodes de l’histoire nationale. De même, elle s’est ouverte aux différentes branches des sciences humaines et sociales. En 2015, il avait décidé de céder sa place. Les membres du conseil de direction l’ont alors choisi comme président d’honneur- ce qu’il a accepté avec plaisir. Il conserva ce rôle de premier conseiller jusqu’à sa mort.

Au milieu de la décennie 1990, le professeur Hector était vice-recteur aux affaires académiques de l’Ueh. Sans mentionner qu’il a joué un rôle au sein de la Route de l’Esclave, mise en place par l’Unesco. De plus, à la suite de l’historien Leslie Manigat, il a été nommé président du Comité de commémoration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti.

Au début de l’An 2000, suite à la fermeture de la Fondation Ulrick Joly, le professeur Hector passa à diriger le Centre de recherches sociologiques et historiques (Cresoh), attaché à la Faculté des sciences humaines (Fasch) de l’Ueh. Il a été le directeur fondateur et premier directeur de ce centre. Là, il a voulu institutionnaliser la recherche scientifique à l’Université. Les moyens manquaient et la notion de la recherche institutionnelle, dans le milieu universitaire de chez nous, était encore dans ses balbutiements. Ce centre organisa, quand même, dans des conditions permissibles de l’époque, des rencontres académiques, des ateliers, des séminaires de formation et des séminaires spécialisés. Aussi, ce centre édita-t-il une revue bi-annuelle, Itinéraires, dans laquelle les professeurs de la Fasch de l’Ueh et autres chercheurs et universitaires ont publié leurs travaux.

Professeur Hector : c’est toute une vie, dédiée à l’enseignement. Il a consacré plus d’une soixantaine d’années à la formation d’élèves et d’étudiants, à la vie universitaire, au service de la patrie bien-aimée. Sa vie était consacrée aux études, à l’histoire et à la recherche scientifique.

Michel Hector : l’historien et le chercheur

Le professeur Hector était historien et chercheur. Dois-je préciser qu’il n’était pas n’importe quel historien. Pour répéter le professeur Jean-Alix René, il avait choisi lui-même le champ, dans lequel il devait labourer. Il avait choisi de faire de la recherche savante dans le champ du populaire. Ce champ est en conformité avec les choix politiques et idéologiques, qu’il a faits dans sa vie. Ce champ du populaire n’est pas encore inventorié dans l’historiographie haïtienne, à proprement parler. Il n’en demeure pas moins, également historien, qu’Hector a donné ses lettres de noblesse au champ du populaire.

Ce champ d’études du populaire inclut notamment le syndicalisme, le monde des travailleurs, les paysans et la paysannerie, les dirigeants politiques sortis des rangs de la paysannerie et du mouvement social contestataire, les mouvements sociaux ; en général tout ce qui concerne les subalternes, ceux et celles d’en-bas dans la structure organisationnelle de la société. D’après moi, ce champ du populaire, propulsé par cet historien, avait des objectifs assez précis : il y avait une volonté d’expliquer ou d’interpréter les luttes des subalternes, déjà entreprises, en vue de générer une nouvelle société, plus égalitaire en Haïti. Dans ses études du populaire, Hector a débuté avec le mouvement social de 1843-1848, exprimé par l’Armée Souffrante de Jean-Jacques Acaau, en passant par les idéaux sociaux de la Révolution haïtienne, jusqu’à l’époque contemporaine. Les écrits d’Hector, c’est toute une œuvre historiographique, qui ouvre des perspectives fécondes sur les changements sociaux et économiques dans le pays. Cette œuvre est à lire, à relire et à méditer. Elle permet de mieux saisir et comprendre la République d’Haïti, hier et aujourd’hui, qui végète depuis des lustres.

Cet historien avait publié son œuvre au moins sur deux noms connus (il y avait d’autres noms, car, sous la dictature duvaliériste, il fallait parler par signes) : Jean-Jacques Doubout et Michel Hector. Sous le pseudonyme de Doubout, il a notamment publié :

1)  Haïti : féodalisme ou capitalisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance, s. l., (Paris ?), Abécé, 1973 ?

Cette œuvre représente un effort de théorisation politique appréciable, sur l’évolution économique d’Haïti, de l’indépendance jusqu’au régime des Duvalier.

–  Notes sur le développement du mouvement syndical en Haïti, s.l., s.n., 1974.

Cette œuvre annonçait un ouvrage bien plus complet, qui devrait voir le jour concernant le socialisme et le syndicalisme en Haïti.

Par ailleurs, en plus des manuels d’histoire, qu’il avait déjà fait paraître, il a été publié, sous sa direction (utilisant son nom légal connu Michel Hector), l’ouvrage intitulé : Haití : la lucha por la democracia : clase obrera, partidos y sindicatos, avec la participation de Sabine Manigat, Jean L. Dominique, Puebla, Universidad Autónoma de Puebla, 1986.

Par la suite, il a publié d’autres textes et ouvrages. Parmi ceux-ci, on peut énumérer :

–           Syndicalisme et socialisme en Haïti, 1932-1970, Port-au-Prince, Imprimerie Henri Deschamps, 1989 ;

–           Crises et mouvement populaires en Haïti, Montréal, Éditions du Cidihca, 2000 ;

–           Une tranche de la lutte contre l’occupation américaine. Les origines du mouvement communiste en Haïti (1927-1046), Port-au-Prince, Imprimeur, S.A, 2017 ;

–           Révolution française et Haïti : filiations, ruptures, nouvelles dimensions, Port-au-Prince Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, Éditions Henri Deschamps, 1995.

Aussi, sous sa direction et celle de Laënnec Hurbon, est paru l’ouvrage : Genèse de l’État haïtien, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, Horizons américains, 2009.

Professeur Hector enseignait et publiait ses travaux en Français et en Espagnol. De même, il publia des travaux scientifiques en Créole- la langue la plus parlée en Haïti. La Revue de la Shhgg comporte ces articles en Créole du professeur. Par ailleurs, il a été publié sous sa direction, le texte suivant : Sou travayè agrikòl nan peyi a : yon ti istwa ak sou kè pwoblèm òganizasyon yo, s.l, Kiskeya Près, 1992.

Autre exemple, il a également écrit et publié, en Créole, l’article : « Akademi Kreyòl, Ki pwoblèm ? Ki defi ? Ki avni ?, Ak Kolòk Entènasyonal sou Akademi Kreyòl Ayisyen, Port-au-Prince, 26-29 octobre 2011 (sous la direction de Renaud Bernadin), Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2013.

Il est rébarbatif de le mentionner, le professeur Hector a un grand nombre d’articles, qui sont publiés dans différents organes de presse en Haïti. De même, il a de nombreux travaux, qui sont éparpillés dans les revues spécialisées en Amérique latine (en particulier Mexique) et en Europe (notamment en France).

Tous ces articles, travaux et publications montrent bien que Michel Hector a été un historien, un historien consciencieux et un chercheur, qui a choisi le champ du populaire pour apporter un message nouveau dans l’historiographie haïtienne et dans le discours politique et social en Haïti.

Michel Hector : le citoyen engagé

Michel Hector a toujours été engagé pour les transformations socio-économiques en Haïti. De la même manière qu’il commença très jeune dans l’enseignement, il se jeta très tôt dans la militance politique. Il a fait ses premières armes dans les rangs du Mouvement Ouvriers Paysans (MOP) sous la houlette du leader politique Daniel Fignolé. A la chute du général Paul-Eugène Magloire en 1956, la crise politique était corsée. Dans les résolutions machiavéliques de cette crise, des protagonistes firent accéder, le 25 mai 1957, le leader populaire Fignolé à la présidence. Du jour au lendemain, Michel Hector se retrouva dans les allées du pouvoir. On ne sait pas trop de cet épisode de sa vie, car cet historien était peu bavard, pour ne pas dire circonspect, de ses succès ou de ses réussites personnelles.

Moins d’un mois après son ascension au pouvoir, le président Fignolé a été obligé de partir en exil, soit le 14 juin 1957, aux États-Unis d’Amérique. Dès lors, des partisans et les sympathisants de Fignolé, ceux et celles d’en bas, les subalternes ont été tués et assassinés. D’autres collaborateurs ont été ciblés, jusqu’à la répression la plus brutale. Ils entrèrent en clandestinité. Michel Hector était du nombre. Ce que l’on comprend maintenant de tout cela, c’est que la passation du pouvoir à Fignolé a été un stratagème de ses ennemis politiques pour mieux l’écarter de la scène ; ce leader avait un « rouleau compresseur », il pouvait mobiliser les foules gigantesques à la capitale, mieux que les 3 autres plus grands candidats d’alors (François Duvalier, Clément Jumelle et Louis Déjoie) à la présidence.

Michel Hector milita au sein des organisations politiques marxistes de l’époque, tout en poursuivant des activités syndicales et son enseignement dans les écoles.

La forte mobilisation populaire écartée, en octobre 1957, Dr François Duvalier accéda à la présidence du pays, avec l’aide de l’Armée d’Haïti, dirigée alors par le général Antonio Thrasybule Kébreau. Le nouveau chef de l’État ne tarda pas à instaurer un régime de terreur. De 1957 à 1964, la dictature duvaliériste était déjà une réalité en Haïti. Le régime n’accepta pas d’opposition politique, de quelque nature que ce soit. Les opposants connaissaient la prison, l’assassinat politique, et le mieux l’exil. Entretemps, Michel Hector milita au sein des organisations politiques marxistes et marxisantes de l’époque, tout en poursuivant des activités syndicales et son enseignement dans les écoles. Plus tard, il co-fonda le Parti populaire de libération nationale (Ppln) ; il était l’un des maîtres à penser et le principal théoricien de ce parti. Dans ces circonstances, il était devenu une figure bien connue du monde syndical : formateur de syndicalistes et initiateur de syndicats un peu partout dans le pays. Par exemple, il a contribué à mettre sur pied le syndicat des employés de l’Électricité d’Haïti (Ed’H). Il milita également dans le monde enseignant. Désormais, il est recherché par le service d’intelligence du gouvernement, ciblé par les tenants et les sbires du régime. Il a eu la chance de s’échapper des filets du régime une première fois, une deuxième fois, une énième fois. Après un certain temps entretenu, malgré lui, dans la clandestinité, il parvint à laisser la terre natale.

Il s’est retrouvé, à un certain moment de la durée, à Cuba (où il a pu faire venir sa femme), puis en Europe (Pologne et en France). Il profita de son séjour en Europe pour parfaire sa formation académique. Finalement, il laissa la France pour le Mexique, après, semble t-il, un court séjour en Algérie. Dans le pays des Aztèques, il enseigna à l’Université Autonome de Puebla, où il a été nommé directeur d’un centre de recherches. Il passa plusieurs années à la tête de ce centre, jusqu’à son retour en Haïti, en 1986, à la chute de Jean-Claude Duvalier.

De retour en Haïti, à coté de l’enseignement à l’Université, il a mis sur pied, à la première Impasse Lavaud, au Bois-Verna, la Fondation Ulrick Joly. Une fondation, dédiée principalement à la formation des syndicats et des travailleurs. Ce fut à la fois une initiative louable et étonnante. A un moment, où bon nombre de personnalités de l’exil formaient des partis politiques pour la prise du pouvoir, Hector a consenti, lui, de miser plutôt sur la formation de la classe des travailleurs et des syndicalistes. Tout porte à croire que l’exil lui a fait voir et comprendre les choses du monde autrement. Il faut dire aussi que de 1950 à 1986 le monde avait beaucoup changé. La rivalité USA-URSS, depuis la guerre froide, avait changé de tonalités. Le camp soviétique chancelait déjà. En 1990-1991, ce fut l’effondrement du mur de Berlin.

La Fondation Ulrick Joly fonctionna, je crois, pendant une dizaine d’années. En fin de compte, Michel Hector a dû fermer ses portes, d’après moi, par faute de financement. Toutefois, pendant son fonctionnement, elle a rendu de grands services à la communauté nationale. Elle a œuvré à la formation et à la conscientisation politique des cadres intermédiaires et des porte-parole du mouvement social revendicatif de l’époque. On avait noté, au niveau même du discours, que les choix et les stratégies politiques de ces groupes sociaux ont été mieux exprimés dans l’espace public.

D’autre part, je dois mentionner qu’il y a un périple, dans la vie saccadée du professeur Michel Hector, qui crée des controverses dans le milieu universitaire : c’est son passage au Rectorat de l’Université d’État d’Haïti. Entre 1993-1996, il était nommé vice-recteur aux affaires académiques au sein d’un Conseil exécutif provisoire de gestion de l’Université d’État d’Haïti, composé du professeur Roger Gaillard (recteur) et de madame la professeure Marie-Carmel Paul-Austin, vice-rectrice aux affaires administratives. L’un des objectifs de ce Conseil était de réaliser la réforme de l’Université, que plusieurs secteurs, dont la Fédération nationale des étudiants haïtiens (Feneh), la toute puissante organisation d’étudiants d’alors, et des groupes de professeurs appelaient de leurs vœux. En 1994, avec le retour de l’ordre démocratique, entendez par là le retour physique du Président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, la réforme de l’Université se discutait âprement entre les sociaux et les partenaires de cette institution. Michel Hector, en tant que principal responsable des questions académiques, chapeautait cette reforme.

Plusieurs tentatives, prises par le Conseil de gestion, pour lancer la réforme, ont été contestées ou critiquées par des partenaires, qui avaient, pourtant, contribué à l’avènement de ce Conseil au Rectorat. Le Plan de réforme universitaire, proposé par le Rectorat, n’aboutit pas tout simplement. Le consensus n’y était pas, il y avait un blocage, voulu ou fomenté. Il n’y avait pas un groupe, socialement organisé au sein de l’Ueh, pour supporter le projet. En fin de compte, le ministre de l‘Éducation nationale et de la formation professionnelle de l’époque, le professeur Emmanuel Buteau, se mettait de la partie ; le pouvoir politique de l’époque a voulu matérialiser la réforme de l’université, qu’on réclamait avec force et détermination depuis 1986 – il en faisait même une question d’honneur. Puisque le projet du Rectorat ne trouva pas d’adhésion nécessaire, le ministre faisait venir de France une équipe spécialisée en réforme de l’Université et en curricula. Après étude de terrain et des considérations diverses, cette équipe soumettait un projet de réforme, communiqué aux parties concernées. Un symposium de trois jours est prévu, du coté de la Côte des Arcadins, en vue de discuter ledit projet. Toutes les invitations sont lancées. Un jour avant la tenue du symposium, une manifestation de rue, assez sonore, sortant de l’une des facultés de l’Ueh, descend au Rectorat, au Bicentenaire, exigeant à tue-tête le retrait du projet de réforme. On scandait également : « A bas le conseil ». Ce fut une grande surprise, bien qu’il y ait eu dans la soirée, précédant la manifestation, des étincelles et des signes avant-coureurs. Dans cette manifestation de rue, à laquelle participaient une vingtaine d’étudiants et quelques professeurs, on avait constaté que la gauche s’opposait à la gauche. Le professeur Michel Hector était particulièrement visé dans cette contestation, organisée par des camarades de lutte. Le Conseil exécutif était secoué. Le palais national joua alors la carte de la prudence. Étant donné que des universitaires (qu’il pouvait considérer jusque-là comme des alliés) descendaient dans les rues, il désavoua le ministre de l’Éducation nationale, mit fin au projet de réforme de l’Université, mais il ne renvoya pas le Conseil exécutif de gestion. Le conseil resta en fonction jusqu’à l’avènement au pouvoir du président René Préval.

Professeur Michel Hector était sorti abattu de cette épreuve, mais pas battu. Il avait foi dans la capacité des gens à se dépasser et à faire ce qui est correct. En bon marxiste, il parla de la loi naturelle des contradictions dans une société démocratique. Il pensait que ses collègues de l’Université allaient reprendre la bonne voie et choisir le chemin de la réforme, pour faire avancer l’institution universitaire. Effectivement, un groupe de professeurs, des figures notoires de l’Université, après avoir fait échec au projet du « symposium Buteau », déclaraient, le plus sérieusement du monde, qu’ils n’étaient pas contre la réforme de l’Université, ils allaient se mobiliser et préparer un plan de réforme progressiste de l’Université dans moins de 3 mois. Nous étions alors en juillet 1995. Les plus patients d’entre nous attendent encore ce plan de réforme spéciale, qui doit révolutionner à tout jamais l’université en Haïti. On a le droit d’espérer. En Haïti, l’espérance fait vivre !

J’ai remarqué que le professeur Hector n’a pas gardé rancune à ces professeurs, qui ont fait dérailler, il y a 24 ans déjà, le beau projet de réforme de l’Université. Il était déjà un homme blanchi sur le harnais, il a dû connaître les gens et leurs pratiques politiques. Au cours des ans, il continua pas moins à côtoyer, discuter, travailler et collaborer avec ces collègues. A mes yeux, il a fait preuve d’abnégation et d’ouverture d’esprit. Ce fut aussi une forme d’engagement envers lui-même et les autres.

Toute sa vie, Michel Hector était un homme engagé, pour des changements dans son pays. Aussi, était-il un homme discipliné, rigoureux et courtois, malgré une allure de sévérité sur les mœurs. C’est qu’au niveau institutionnel, il voulait voir triompher les principes sur la facilité et la plaisanterie. Pourtant, il donna un traitement humain à tout un chacun, peu importe sa place dans la superstructure existante de la société.

Michel Hector : un mapou d’Haïti

Le professeur Hector a été un grand lecteur ; il me donnait toujours l’impression qu’il avait tout lu sur Haïti. Des classiques aux auteurs contemporains. Parmi les auteurs étrangers, il faisait référence à deux historiens marxistes, qui donnaient de l’horizon à sa propre œuvre. Pierre Vilar, historien marxiste français, qui semblait être son auteur préféré, parmi les contemporains, et E.P. Thompson, une figure emblématique de l’école marxiste britannique, historien de gauche célèbre, qui a travaillé, entre autres, sur le mouvement ouvrier en Angleterre.

Par ailleurs, il était un bon écrivain, un historien perspicace et intelligible. Disons qu’il avait une bonne plume. Il a manié la langue française avec dextérité. Je l’ai toujours considéré à la fois comme un esprit cartésien et un puriste de la langue française, style fin du XIXe siècle haïtien. Pourtant, son vocabulaire était bien moderne et son discours contemporain. Les courants historiographiques qu’il a suivis, en particulier l’École française des Annales, sont de notre temps.

Aussi, le professeur Hector a-t-il pratiqué l’humilité dans sa vie (pour rien au monde, il n’avait pas la grosse tête). Sans dire qu’il a rejeté le dogmatisme idéologique, surtout après son retour d’exil. Dans les débats, les discussions et la recherche, il a stimulé des réflexions nouvelles et de nouvelles perspectives dans la compréhension d’un problème de société.

son œuvre restera comme un réconfort, pouvant nous guider

Voilà ce que je peux signaler, à l’instant, à l’occasion de la disparation de l’historien Michel Hector. Je pourrais ajouter d’autre chose, mais, n’étant pas en Haïti, pour le moment, la documentation nécessaire me manque.

Ce qu’on peut retenir, en filigrane, avec la mort de Michel Hector : nous avons perdu tous un peu de sa lumière et de son expérience. Toutefois, son œuvre restera comme un réconfort, pouvant nous guider, d’une façon ou d’une autre.

Il est parti, il a droit à notre respect et à des hommages. Michel Hector c’est plus de 60 ans de vie pour le Changement social en Haïti. Il a contribué, par son enseignement de tous les jours, sa pensée politique, et ceci au-delà des fanfaronnades médiatiques, à changer notre vision des choses et nos rapports quotidiens avec nos proches, nos voisins, nos semblables et nos compatriotes moins fortunés que nous. Michel Hector nous a montré qu’avant de se déclarer révolutionnaire, il faut être d’abord humaniste. Son message lumineux continuera au-delà du temps.

Pour reprendre les propos d’un collègue : « Il est parti, avec toute sa lucidité, toute sa clairvoyance, toutes ses préoccupations, qu’il partageait très souvent avec nous. Mais, il laisse à notre disposition une œuvre, que nous aurons toujours du plaisir à lire et à relire, à méditer, mais aussi et surtout à diffuser auprès de la nouvelle génération, qui en a tant besoin. Nou p ap janm bliye w ».

Professeur Hector était un véritable mapou dans notre monde académique et intellectuel.

Tous les historiens, formés dans la profession à l’Ens, lui doivent quelque chose. Soit à travers son enseignement, ses conférences, soit à travers ses travaux de recherche. D’ailleurs quelconque le grade académique qu’on a pu recevoir à l’étranger, on revient tout gentil en face du professeur Hector. On le contacte, on veut avoir son opinion sur un point d’histoire, sur une question en débat. A ce titre, Hector était l’historien de tous les historiens, surtout des jeunes historiens. Il était aussi disponible pour tous les autres : professeurs, cadres, professionnels, chercheurs et des discutants de tous les horizons. A plusieurs reprises, je l’ai vu discuter avec des écrivains et des personnalités de renom, réviser leurs travaux et prodiguer des conseils.

A bien des égards, on peut considérer que le professeur Hector a une vie accomplie. Il a toujours marié la compétence intellectuelle et la militance politique. Il n’a jamais renié ses convictions politiques. Dès sa prime jeunesse jusqu’à sa mort. Ce qui m’a toujours frappé en lui. Son dernier ouvrage : Une tranche de la lutte contre l’occupation américaine. Les origines du mouvement communiste en Haïti (1927-1046), en témoigne.

Le professeur Hector a pioché et ensemencé un grand nombre de champs, durant son passage sur la terre. Sur le plan personnel, des récoltes ont été jusque-là satisfaisantes. Sur le plan macro, du relèvement national, d’autres récoltes attendent de s’épanouir et apporter des fruits, qu’il a toujours espérés, pour transformer l’humaine condition en Haïti.

Watson Denis, Ph.D
watsondenis@yahoo.com

Professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et de relations internationales à l’UEH.

Secrétaire -général de la SHHGG

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