Haïti : l’audace du désespoir

Du regretté journaliste jamaïcain John Maxwell sur l'impérialisme, le sous-développement et l'histoire d'amour étrangère avec la misère d'Haïti. Cet article a été initialement publié dans The Jamaica Observer, le 5 avril 2009

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Manifestation au Cap-Haitien. Accrochez-vous à vos cris !

Commentaire sur « l’audace du désespoir » de John Maxwell, 2009

 L’un après l’autre, les représentants des nations qui composent le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) ont pris la parole lors d’une session spéciale sur Haïti, tenue lors de la 77e réunion annuelle de l’Assemblée générale. France, Canada, Irlande, Russie, Mexique, Brésil, République Dominicaine, Norvège, Kenya, Emirats Arabes Unis, Albanie. Tous affirmant que la « crise » en Haïti était due à la « violence des gangs », à la « guerre des gangs », au « crime organisé », avec des appels à la nécessité de la « pacification » et du « renforcement des capacités », les mots typiques des racistes à la mode de représentants d’une institution hypertrophiée, hiérarchisée et anti-démocratique se faisant passer pour une organisation mondiale.

C’est un miracle que l’Albanie, un pays pauvre aux confins de l’Europe dont les habitants vont certainement continuer à souffrir du déclin économique et politique dans les mois à venir, ait eu un représentant essayant d’évaluer ce qui afflige Haïti. Ou que l’Irlande, pays qui tente encore de revendiquer sa pleine indépendance, fasse de même. La chose la plus amusante pour nous a été d’entendre le représentant kenyan parler d’Haïti comme d’un « État en faillite ».

Ce qui n’a pas été abordé, c’est le fait que le peuple haïtien est entré dans sa sixième semaine de protestations contre le gouvernement fantoche soutenu par les États-Unis d’Ariel Henry et la poursuite de l’occupation et de l’ingérence du Groupe central et de l’ONU elle-même. Avec toutes les discussions sur «l’anarchie» haïtienne, on ne saurait jamais que l’autre raison principale des protestations était la décision du gouvernement illégitime, sous les diktats d’austérité du FMI, de réduire les subventions aux carburants, au milieu d’une spirale d’inflation et d’insécurité économique.

Ce que l’action du Conseil de sécurité des Nations Unies en Haïti a démontré, c’est un engagement envers l’organisation; pour ceux du Conseil de valider leurs positions, c’est-à-dire la position de l’ONU en tant que véhicule de l’impérialisme occidental. La position de la Chine était plus surprenante car son représentant semblait presque blessé que les Haïtiens puissent haïr l’organisation qui les opprime depuis des décennies. Nous supposons qu’il ne se souvenait pas comment les soldats de l’occupation de l’ONU ont apporté le choléra en Haïti, tuant des milliers de personnes et comment Ban Ki Moon de l’ONU a répondu aux appels à la restitution d’Haïti avec mépris.

Haïti, « Tenez-vous bien à vos cris ! » C’est ce que John Maxwell suggère que nous fassions face à ce moment de crise et de désespoir induits. Maxwell, un grand journaliste jamaïcain et ami de longue date d’Haïti et des Caraïbes décédé en 2010, a bien compris que les calamités infligées à Haïti par l’Occident et ses sbires sont durables et constantes. Dans le commentaire de 2009, reproduit ci-dessous, Maxwell s’attaque à la duplicité impitoyable du gouvernement américain, du National Endowment for Democracy, de l’élite politique américaine noire, africaine et caribéenne, et en particulier de l’ONU. Le seul problème d’Haïti, soutient Maxwell, « c’est qu’il y a des gens qui veulent que les Haïtiens restent dans la misère qu’ils ont été obligés d’embrasser ». Gardons nos cris !


Accrochez-vous à vos cris !

Ban Ki Moon, Secrétaire général des Nations Unies, un être humain par ailleurs excellent, j’en suis sûr, fait partie de ceux, comme les fous bouillonnants de la Banque mondiale et d’autres agences financières internationales (IFA), qui croient que ce qui afflige Haïti, c’est simplement un cas de développement économique déformé et qu’il existe une formule simple pour arranger les choses. Le développement des zones franches et le vote régulier seront des remèdes sûrs.

Valerie Bloomfield – Portrait de John Maxwell (1971), Collection: NGJ

Le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental en est arrivé là, selon un éminent groupe d’hommes politiques et d’experts du secteur privé, à cause de la mauvaise gestion des indigènes et de l’incompétence de la population haïtienne noire et de ses dirigeants.

Parmi ceux-ci figurent Colin Powell, Condoleezza Rice et leurs conseillers, y compris la progéniture toxique de Jesse Helms : Roger Noriega et Otto Reich et l’International Republican Institute, et avant eux se trouvaient Thomas Jefferson, qui a défini les Noirs comme trois cinquièmes humains et William Jennings Bryan, trois fois candidat du Parti démocrate à la présidence américaine et qui, en tant que secrétaire d’État, s’étonnait des prétentions des Haïtiens qu’il considérait comme une bande de « nègres parlant français ».

Accrochez-vous à vos cris !

Dans le New York Times la semaine dernière, Ban Ki Moon notait : « Oui, Haïti reste désespérément pauvre. Il ne s’est pas encore complètement remis des ouragans dévastateurs de l’an dernier, sans parler des décennies de dictature malveillante. Cependant, nous pouvons rapporter ce que le président René Préval nous a dit : « Haïti est à un tournant ». Elle peut régresser vers les ténèbres et une misère plus profonde, sacrifiant tous les progrès du pays et le travail acharné avec les Nations Unies et la communauté internationale. Ou il peut éclater dans la lumière, dans un avenir plus brillant et plus plein d’espoir.

En août dernier, le secrétaire général était plein d’espoir : « Le moment est venu de reconstruire les institutions qui ont été détruites par des années de négligence, de corruption et de violence, de les renforcer afin que l’État puisse fournir les services dont la population a besoin ».

Lors de sa dernière visite, Ban a déclaré : « Il est facile de visiter Haïti et de ne voir que la pauvreté. Mais lorsque j’ai récemment rendu visite à l’ancien président Bill Clinton, nous avons vu une opportunité. Mon conseiller spécial sur Haïti, l’économiste du développement de l’Université d’Oxford, Paul Collier, a travaillé avec le gouvernement pour concevoir une stratégie. Il identifie des mesures et des politiques spécifiques pour créer ces emplois en mettant particulièrement l’accent sur les atouts traditionnels du pays : l’industrie du vêtement et l’agriculture ; créer le type de « clusters » industriels qui en sont venus à dominer le commerce mondial ; étendre considérablement les zones d’exportation du pays, afin qu’une nouvelle génération d’entreprises textiles puisse investir et faire des affaires en un seul endroit. En créant un marché suffisamment grand pour générer des économies d’échelle, ils peuvent réduire les coûts de production, et ce dès qu’un certain seuil est franchi. Cela peut sembler ambitieux dans un pays de neuf millions d’habitants, où 80 % de la population vit avec moins de deux dollars par jour et la moitié de la nourriture est importée. »

Quelqu’un peut-il vraiment être aussi mal informé ? Quelqu’un peut-il croire qu’un pays de neuf millions de pauvres vivant avec moins de 2 dollars par jour et important la moitié de leur nourriture peut générer des marchés prospères pour autre chose que la production de subsistance ? Ban Ki Moon est notre nouveau Dr Pangloss* : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Accrochez-vous à vos cris !

« C’est facile de visiter Haïti et de ne voir que la pauvreté. » Ce n’est sans doute pas beaucoup plus difficile si vous y habitez et que, comme un curé nommé Jean Bertrand Aristide, vous vous enflammez à l’idée que vous et les vôtres allez changer les choses, « construire une utopie sur un tas de fumier ».

Le seul problème est qu’il y a des gens qui veulent que les Haïtiens restent dans la misère qu’on leur a fait embrasser. Les explications faciles des journalistes américains sur Haïti ont toujours été des mensonges, débités par nul autre que Thomas Jefferson et cultivés avec diligence par des générations de racistes déterminés à garder les Haïtiens là où ils appartiennent.

Les Haïtiens ont toujours été présomptueux : il y a deux cents ans, ils se sont battus au-dessus de leur poids et ont gagné, abolissant l’esclavage, anéantissant les ambitions de la France dans le Nouveau Monde, doublant la taille des États-Unis, et surtout, étant la première nation du monde à consacrer les droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, les droits universels fondamentaux de l’être humain, dans sa Constitution.

Les révolutions américaine et française presque contemporaines n’ont pas fait ce que les Haïtiens ont fait. L’esclavage a persisté en France et aux États-Unis, et il y a 30 ans, les États-Unis ont renoncé à essayer d’obtenir un amendement sur l’égalité des droits quelques années après avoir imposé de justesse une loi sur le droit de vote pour donner à tous les Américains le droit à leur démocratie. Les Haïtiens constituaient une menace sérieuse pour le capitalisme américain basé sur l’esclavage, promettant la liberté à quiconque mettait les pieds en Haïti, nommant une rue principale après John Brown et armant Simón Bolívar pour aller libérer l’Amérique latine. Comme les Cubains un siècle et demi plus tard, les Haïtiens devaient être contenus.

Les Américains et les Français se sont consacrés à résoudre le problème haïtien de manière très professionnelle. Les Haïtiens avaient du sucre à vendre, mais leur seul véritable marché était les États-Unis. Les États-Unis ont convenu avec les Français qu’ils n’achèteraient rien aux Haïtiens à moins que les Français ne reconnaissent l’indépendance d’Haïti. Ce double jeu exorbitant a fonctionné. Les Haïtiens mourraient de faim s’ils ne pouvaient vendre leur sucre.

Accrochez-vous à vos cris !

La solution garantissait que les Haïtiens mourraient de faim de toute façon, s’engageant à payer une rançon de 120 milliards de dollars aux Français, achetant leur liberté en espèces après l’avoir achetée dans le sang, s’appauvrissant pour un autre siècle. Lorsqu’ils ont échoué, comme ils le devaient, les Américains et leurs complices sont intervenus, saisissant les services des Douanes et du Trésor d’Haïti, abolissant la constitution haïtienne, bombardant en piqué les paysans haïtiens lorsqu’ils se levaient pour faire valoir leurs droits, volant la terre haïtienne, abattant les Haïtiens des forêts pour planter du sisal, installant une armée fasciste pour maintenir le pouvoir d’une minorité : une élite à la peau claire qui méprisait les Haïtiens noirs dont ils s’engraissaient et se nourrissaient.

Ils avaient de grands projets, l’élite et leurs amis étrangers. Ils allaient révolutionner l’élevage porcin en Haïti, mais ils devaient d’abord se débarrasser des porcs indigènes haïtiens. Les experts ont remplacé les cochons haïtiens par de gros cochons blancs, des cochons qui avaient besoin d’un meilleur logement que les paysans haïtiens qui soi-disant les possédaient. Les experts, par souci de nourriture bon marché, ont alors achevé la ruine de la paysannerie haïtienne en important du riz américain subventionné, détruisant le marché haïtien du riz des hautes terres.

Puis, alors que les Haïtiens s’appauvrissaient à nouveau, les experts et leurs alliés d’élite ont introduit ce qui se rapprochait le plus de l’esclavage connu au cours de ce siècle : des zones franches, où les Haïtiens travaillaient pour le prix de moins d’un hamburger jamaïcain par jour. Les femmes recevaient des injections de médicaments qui arrêtaient leurs règles afin qu’elles n’aient pas besoin de s’absenter pour avoir des bébés. Il leur était interdit d’adhérer à des syndicats.

Accrochez-vous à vos cris !

C’est la nouvelle approche de M. Ban Ki Moon et M. Collier, de M. Zoellick, de la Banque mondiale et de la BID, de M. Kofi Annan et M. Colin Powell, de M. Patterson et M. Manning.

Elle sera dirigée par une collection des plus peu recommandables de ceux que George Soros décrit comme des capitalistes de la mafia, qui ont payé pour la terreur qui a tué des milliers de personnes, conduit des milliers d’autres à l’exil, utilisé le viol comme outil d’application politique et détruit à deux reprises des tentatives désespérées des Haïtiens de recouvrer leurs droits, les droits qui ont été les premiers à proclamer au monde, un siècle avant l’ONU, que chaque être humain a les mêmes droits et privilèges que les autres.

La situation sécuritaire est figée, selon M. Ban Ki Moon. Des gangs d’assassins et de violeurs, condamnés et non condamnés, de concert avec les soi-disant soldats de la paix de l’ONU et les agresseurs d’enfants, contrôleront à nouveau Haïti dans l’intérêt de l’élite en grande partie expatriée, les teneurs de marché dont les frères aînés ont conduit le monde au bord du gouffre, désastre moral et financier, des gens avec un droit divin d’être riches et de sucer le sang des pauvres.

La démocratie haïtienne a été décapitée dans un complot entre le Département d’État américain, l’Institut républicain international de John McCain et les gouvernements français et canadien. Ils ont stoppé le processus de développement, détruit la faculté de médecine naissante et bloqué l’accès des Haïtiens à l’eau potable. Dans une initiative rappelant l’intervention du roi Léopold au Congo il y a un siècle, une sorte de mission de la Croix-Rouge comme Léopold l’a décrite, a fait reculer d’un demi-siècle le développement d’Haïti. Ils n’ont pas tué autant de gens que Léopold.

Accrochez-vous à vos cris !

Et les pauvres, comme le souligne Condoleezza Rice, peuvent toujours voter. Cela ne leur fera pas grand bien, mais cela donnera aux journalistes occidentaux un profond sentiment d’autosatisfaction. En attendant, aux… Haïtiens nous pouvons dire : Accrochez-vous à vos cris ! Un jour, quelqu’un pourrait les entendre. Ils ne savent peut-être pas ce qu’ils veulent dire, mais ils peuvent constituer un paragraphe dans le New York Times.

The Black Agenda Review, 28 Septembre 2022


Ndlr.

*Pangloss est ce personnage de Candide ou l’Optimisme, conte philosophique de Voltaire paru à Genève en janvier 1759. Il symbolise la philosophie de l’optimisme béat, décriée par Voltaire.

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