Garry Conille, un successeur imposé pour remplacer Ariel Henry

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La désignation du Dr Garry Conille comme Premier ministre n’est une surprise pour personne en Haïti ni dans la diaspora

(1e partie)

Enfin! Depuis le mercredi 12 juin 2024, Haïti a un nouveau gouvernement intérimaire. Il a succédé à celui de l’ex-Premier ministre Ariel Henry qui, lui-même, a été remplacé par Garry Conille venu directement de l’ONU. Il est Directeur régional de l’UNICEF. Mais, pour parvenir à ce stade, que de péripéties et de combinaisons. Tout d’abord, il y a eu un long processus entamé par le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) en date du 12 mai 2024, soit deux mois après la démission officielle du chef du gouvernement de Transition. Une démission obtenue par le feu croisé des manifestations anti-gouvernementales et le soulèvement armé des gangs de la région métropolitaine de Port-au-Prince le jeudi 29 février 2024, alors même que l’occupant de la Primature se trouvait à l’étranger. Suite à cette démission forcée, les protagonistes haïtiens avaient du mal à obtenir un consensus pour remplacer le pouvoir déchu. Il aura fallu donc le concours et surtout le diktat de la Communauté internationale, notamment de Washington via la CARICOM, pour qu’enfin une solution plus ou moins acceptable par tous les acteurs puisse être trouvée.

C’est le fameux Conseil Présidentiel de Transition composé de 9 membres dont deux n’ayant pas droit de vote qui devrait jouer le rôle de chef du Pouvoir exécutif. Là aussi un processus qui a mis beaucoup de temps avant sa concrétisation. D’où ce retard dans la nomination d’un nouveau Premier ministre qui devait prendre les rênes de l’Administration publique haïtienne en vue de préparer le terrain pour l’organisation d’élections générales dans le pays afin de clore la première tranche de la transition commencée depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse en juillet 2021. Avant l’arrivée de ce nouveau Cabinet ministériel dirigé par Garry Conille, c’est le Conseil des ministres, placé sous l’autorité de l’un d’entre eux, le ministre de l’Économie et des Finances, Michel Patrick Boisvert, Premier ministre par intérim, qui assurait la continuité de l’État ou exécutait les affaires courantes même après la nomination du successeur d’Ariel Henry. Après maintes tergiversations entre les 9 Conseillers-Président, le samedi 11 mai, la décision a été enfin prise d’ouvrir les inscriptions pour le poste de Premier ministre. C’est une note du bureau de la présidence haïtienne qui avait avisé le public et les intéressés que le processus était entamé.

« Le Bureau de Communication de la présidence informe le public en général et les secteurs formant le Conseil Présidentiel de Transition, les partis politiques ainsi que les autres organisations adhérant à l’Accord politique pour une transition pacifique et ordonnée du 3 avril 2024, en particulier, que le CPT procède à l’ouverture officielle des candidatures au poste de Premier Ministre, dans le cadre de la mise en place de la gouvernance de la transition. Les pièces des candidates et des candidats seront reçues, du 13 au 17 mai 2024, sous pli cacheté, à la Villa d’Accueil, sise à Musseau et à l’adresse électronique suivante: secretariatgeneralpresidence24@Gmail.com

Conformément à l’article 6 de l’Accord du 3 avril 2024, les candidatures doivent être présentées obligatoirement par les secteurs formant le CPT ou adhérant audit Accord. Les pièces des candidates et des candidats doivent être accompagnées d’une lettre d’adhésion du secteur à l’Accord en question. En référence aux articles 51, 52 et 52.1 de l’Accord du 3 avril 2024 et compte tenu de l’urgence de mettre en place le Pouvoir exécutif de transition, les candidates et les candidats doivent s’engager par acte notarié à soumettre, au plus tard trente (30) jours après l’installation du Premier ministre, les pièces suivantes, sous peine de sanctions conformément à la loi : Certificat de police délivré par la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ) ou un casier judiciaire délivré par le TPI; Déclaration définitive d’impôt sur le revenu ; Certificat de Déclaration de Patrimoine », indiquait le communiqué de la présidence en date du 12 mai 2024.

Un concours qui allait donner lieu à une sorte de dérive dans la mesure où des individus de toute sorte allaient quasiment envahir la Villa d’Accueil pour faire acte de candidature en déposant leur dossier. Aussi bien que l’adresse mail de la présidence, elle, sera aussi saturée par le nombre de courriels reçus en l’espace de quelques heures de la part des citoyens pensant qu’ils sont aptes à remplir cette haute fonction de l’État. Parmi les plus sérieux, on peut retenir entre autres, les noms de Jean Rodolphe Joazile, soutenu par des organisations locales ; Gérald Germain, quant à lui, choisi par plusieurs organisations de la Société civile ; Smith Magny, le préféré de certaines associations de jeunes ; Garry Conille, « patronné » par le Rassemblement pour une Entente Nationale (REN), mais en réalité, il n’avait besoin de rien ni de personne en Haïti. Puisque, et c’est un secret de polichinelle, l’ancien Premier ministre de Michel Martelly et ami de Bill Clinton était, depuis le début de l’opération, le cheval gagnant de la Communauté internationale, plus précisément de Washington.

Ernst Pierre Vincent, parrainé par la Conférence des Pasteurs haïtiens (COPAH) ; Michel Brunach, adoubé par le syndicat des journalistes et des travailleurs de la presse (SJTP) ; Alix Didier Fils-Aimé tout naturellement parrainé par le Secteur des affaires et le monde économique ; enfin, Fritz Bélizaire, celui-là même qui a été désigné le même jour de l’élection du Président du CPT, Edgard Leblanc Fils du Collectif 30 janvier, cette fois présenté uniquement par le parti Pitit Dessalines de Jean-Charles Moïse ; et on parlait même de Michel Patrick Boisvert, le ministre des Finances sortant. En fait, selon la présidence, plus de 200 dossiers de candidature avaient été déposés à la date limite. Mais, une soixantaine pouvait espérer rester dans la course, alors que très peu avait la chance de faire partie du dernier carré. Certains venaient des secteurs qui n’ont pas signé l’Accord du 3 avril et n’ont même pas fait acte d’allégeance ou de soutien aux parties prenantes dudit Accord.

Les membres du Conseil Présidentiel de Transition savaient pertinemment qu’ils n’avaient pas droit à l’erreur ni de se fâcher avec l’Oncle Sam et que le Core Group veillait au grain pour Washington depuis Port-au-Prince.

Donc, ils n’avaient pas la moindre chance. Après un premier dépouillement, comme c’était prévu, la majorité des postulants tombe brutalement pour passer à 68 puis à 23 candidats sans qu’aucune explication n’ait été donnée de la part du CPT travaillant dans le plus grand secret.  Plus tard, des 23 candidats retenus, on est passé à 13. Là encore, sans savoir comment ce tri a été fait ni quels critères ont permis à ces récipiendaires de garder leur place sur la liste. A la fin, on apprenait que des 13, on était arrivé à un groupe de cinq finalistes composé de Fritz Bélizaire, Didier Fils-Aimé, Paul Antoine Bien-Aimé, Jean Rodolphe Joazil et de Garry Conille, le grand favori dont tout le monde parlait. En tout cas, c’était lui ou Didier Fils-Aimé, l’envoyé de la Communauté économique et des affaires, qui était depuis le départ en pole position selon les bookmakers généralement bien informés de ce qui se passe dans le système. Il faut souligner que, depuis l’ouverture de l’inscription, personne ne sait réellement comment les Conseillers-Président se sont pris pour départager les candidats.

Travaillant dans une opacité quasi-clanique, ce sont les rares personnes côtoyant les dossiers à la présidence qui filtraient des bribes d’informations sur l’évolution du processus. L’on ignorait pratiquement tout sur la manière de procéder le CPT ni le mécanisme de libération pour arriver à ce décompte final dans la mesure où aucun communiqué venu de la présidence n’informait de l’état d’avancement des dossiers des prétendants au poste de chef du gouvernement intérimaire. Pendant que le pays était impatient de connaître le nom de l’heureux élu, le samedi 25 mai, un Conseiller-Président, Frinel Joseph, d’ailleurs sans droit de vote, devait annoncer, sûr de lui, à l’émission Panel Magik, que le CPT préparait un débat public entre les cinq finalistes de la compétition et c’est à l’issu duquel que les 7 Conseillers devaient voter pour élire le nouveau Premier ministre. Une annonce qui a fait l’effet d’une bombe dans le microcosme politique de Port-au-Prince et auprès de toutes les parties prenantes de l’Accord du 3 avril. Et pour cause. A aucun moment dans ledit Accord, il est fait mention de débat public entre les candidats pour les départager. De fait, certains commençaient par crier à la trahison.

D’autres à la violation de cet Accord dans lequel tout est écrit noire sur blanc sur la marche à suivre pour la désignation ou l’élection du successeur d’Ariel Henry à la Primature. Les médias aussi s’emparaient de cette affaire de débat public en donnant la parole à certains protagonistes et différents secteurs de la société. C’est ainsi que, invité le lundi 27 mai sur Magik9 pour donner son opinion sur cette question de débat public dans le cadre de la nomination du Premier ministre, Liné Balthazar, le leader du parti PHTK et du Collectif 30 janvier, n’a pas caché sa colère et mâché  ses mots pour appeler le CPT à respecter, selon lui, l’Accord des parties prenantes du 3 avril. Pour Liné Balthazar, les membres du CPT jouent avec les décisions d’État et avec cette histoire de débat pour la nomination du chef du gouvernement intérimaire, il y a improvisation. « Le CPT ne peut pas se permettre d’improviser dans une affaire aussi importante que le choix d’un Premier ministre. Le débat public évoqué dans la presse résultait de l’improvisation des Conseillers.

Jusqu’à présent, les candidats retenus n’avaient pas été notifiés de l’organisation d’un tel débat. Le Conseil Présidentiel de Transition doit agir suivant des règles et des procédures rendues publiques et connues de tous. Il y a un autre problème dans le processus de choix du Premier ministre : c’est le fait que le Conseil n’a pas communiqué de manière régulière sur la façon dont il a procédé pour passer de 68 à 23 prétendants au poste de Premier ministre, de 23 à 13, de 13 à cinq… Le Conseil a lui-même fragilisé le processus en n’ayant pas communiqué et en n’ayant pas indiqué le cadre légal encadrant le choix du Premier ministre. Le choix d’un Premier ministre est un mécanisme d’État et n’est pas lié à un parti ou un collectif de partis politiques. Toutes les décisions d’État doivent être adoptées dans la limite des règles, lois et procédures définies. Les déclarations d’un Conseiller présidentiel n’engagent que sa personne et non le CPT. Je ne suis pas au courant que le Conseil a pris l’initiative d’organiser un débat public. Je vois cette information circuler sur les réseaux sociaux, dans la presse.

 À ma connaissance, il n’y a pas de décision du Conseil d’organiser un débat public » devait déclarer Liné Balthazar le 27 mai sur radio Magik9. Si une grande partie de la population avait approuvé cette initiative du CPT afin de donner plus de crédibilité au processus, les acteurs, en revanche, criaient au scandale, prétextant que c’est pour mieux noyer le poisson que le CPT voulait se lancer dans cette aventure non conforme à l’Accord du 3 avril. Mais, il y a aussi le refus catégorique de l’archi-favori parmi les candidats de venir débatte avec qui que ce soit. En effet, Garry Conille qui était toujours en poste à l’étranger et absent du pays depuis plus de dix ans, flaire un coup fourré de la part de certains membres du Conseil qui tentaient de favoriser leurs propres candidats. Le Directeur régional de l’UNICEF craignait un « piège à con » selon un de ses proches et savait pertinemment que s’il devait participer à ce débat, ses lacunes sur certains aspects du pays allaient vite être aperçues. Et que ses quatre concurrents n’allaient point se gêner pour le mettre en difficulté devant le pays.

Le haut fonctionnaire de l’ONU avait donc décidé de décliner l’invitation en sachant qu’il n’avait besoin personne à Port-au-Prince pour venir occuper un poste qu’il avait déjà occupé dans le passé même s’il n’était resté que quelques mois sous la présidence de Michel Martelly. La preuve que ce débat public annoncé était justement imaginé dans le but de coincer le poulain de la Communauté internationale, dès qu’il a annoncé qu’il était hors de question pour lui de venir passer ce grand oral, dès le lundi 27 mai, la présidence avait annoncé que le débat public n’aura pas lieu et que à la place, le CPT rencontrera individuellement les cinq candidats : Didier Fils-Aimé, Paul Antoine Bien-Aimé, Jean Rodolphe Joazil, Garry Conille et Fritz Bélizaire à la Villa d’Accueil le mardi 28 mai pour les auditionner. Et, à l’issu de cet entretien séparé avec chacun des candidats, trois devaient rester en lice pour le sprint final et qu’un vote les départagerait. Après l’annonce de l’annulation du débat, les partisans de Garry Conille ont fait remarqué que c’était bien un piège qu’avaient tendu les Conseillers à leur champion, sinon ils auraient pu organiser ce débat même sans la présence de l’ancien chef de gouvernement avec les quatre autres qui étaient sur place.

En tout cas, avec le refus de Garry Conille de rentrer en Haïti sans être sûr d’aller directement à la Villa d’Accueil, les Conseillers avaient jugé inutile de perdre encore plus de temps et surtout ils prenaient très au sérieux les menaces à peine voilées des autorités américaines qui, à travers un Tweet chargé de non-dits de l’ambassade US à Port-au-Prince le vendredi 24 mai, leur demandaient de mener en toute transparence le processus de désignation du Premier ministre. « Nous accueillons l’information selon laquelle le Conseil Présidentiel de Transition d’Haïti a entamé le processus de sélection d’un Premier ministre et nous attendons avec impatience un processus transparent qui permettra à Haïti d’avoir un Premier ministre et un gouvernement de transition sélectionnés sur la base du mérite technique et de l’impartialité » disait en clair Washington. Un Tweet les poussant à faire machine-arrière qu’ils n’ont même pas osé procéder au vote qui était prévu au préalable pour départager les 3 finalistes.

Ainsi, le mardi 28 mai 2024, le pays apprenait que c’est à l’unanimité que le Dr Garry Conille a été choisi sur une base consensuelle. En clair, six Conseillers sur six ont fait le choix du candidat que tout le monde savait qu’il allait être désigné par les CPT. Six Conseillers sur six disons-nous, car le septième, Laurent Saint-Cyr, dont la mission est de surveiller et de protéger les intérêts de son clan du Secteur économique et du monde des Affaires qui avaient soutenu la candidature de Didier Fils-Aimé, l’un des leur, était absent du pays. Constatant qu’il ne pouvait rien contre la tempête Garry, le Conseiller Saint-Cyr avait préféré s’éclipser à l’étranger pendant quelques jours sans donner procuration ni consigne de vote le temps de laisser passer la vague Conille, histoire de se mettre à l’abri des sanctions de la Communauté internationale en cas d’abstention ou de vote négatif.

Le lendemain matin, mercredi 29 mai, l’arrêté nommant Garry Conille a été publié dans un N° spécial du Journal officiel, Le Moniteur n° 25, accompagné du Procès-verbal de sa nomination. Immédiatement, c’est-à-dire dès la parution du journal, Washington donnait le ton en félicitant Port-au-Prince d’avoir nommé son champion. Dans un long communiqué, les autorités américaines ont déclaré « Les États-Unis félicitent le Conseil Présidentiel de Transition haïtien pour sa nomination d’un Premier ministre intérimaire. Nous exhortons le Conseil et le Premier ministre entrant Garry Conille à travailler en collaboration, et à engager toutes les parties prenantes dans le soutien au peuple haïtien, qui continue à souffrir de la brutalité de l’horrible violence des gangs. Les Etats-Unis encouragent le Premier ministre intérimaire et le Conseil Présidentiel de Transition à agir rapidement pour nommer un gouvernement crédible, responsable et inclusif et un Conseil Électoral Provisoire pour permettre des élections libres et équitables, et la fourniture de la sécurité et des services de base pour tous les Haïtiens. 

Les États-Unis se réjouissent de collaborer avec Haïti pour atteindre ces objectifs, en particulier grâce au déploiement de la Mission Multinationale de Soutien à la Sécurité» indiquait Matthew Miller, le porte-parole du Département d’État. En vérité, tous les mouvements auxquels on a assisté: dépôt des candidatures,  lettres de soutiens, CV-express,  justificatif de domicile, tralala et tralala, etc. n’ont été que du cinéma. Les membres du Conseil Présidentiel de Transition savaient pertinemment qu’ils n’avaient pas droit à l’erreur ni de se fâcher avec l’Oncle Sam et que le Core Group veillait au grain pour Washington depuis Port-au-Prince. En réalité, dès l’ouverture du processus ayant conduit à la mise en place du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), tout le monde s’attendait à ce que la Communauté internationale, comme en 2004, ramène dans ses bagages un de ses hommes de confiance à qui Washington pouvait confier les clés de la « Maison Haïti ». Parmi tous les noms qui figuraient sur la liste, celui du Dr Garry Conille arrivait en tête. Comme disait à juste titre Me Gédéon Jean, « Le Tweet de l’ambassade des États-Unis a eu un impact sur le processus ».

La presse haïtienne, mais pas seulement, les journaux américains citaient régulièrement le nom de ce médecin de 58 ans, diplômé de la Faculté de médecine de l’Université d’État d’Haïti, ancien Premier ministre de l’Administration Michel Martelly, avec lequel il s’était brouillé après quelques mois de son arrivée à la Primature. Bref, la désignation du Dr Garry Conille n’est une surprise pour personne en Haïti ni dans la diaspora où, d’ailleurs, une campagne active pour sa nomination à la tête du gouvernement a été menée par la frange pro-occupation étrangère. (A suivre)

 

C.C

 

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