
Les politiciens haïtiens n’ont pas dérogé à la tradition, ce qui n’est pas forcément bonne pour leur image. Ils ont attendu le dernier jour de l’enregistrement pour débarquer en nombre au siège du CEP pour inscrire leurs formations politiques. Comme prévu, en effet, le jeudi 12 mars 2026 était la date de clôture de l’enregistrement. Rien que ce jour-là, 110 partis se sont précipités à Pétion-Ville au siège du CEP. Oui, vous avez bien lu : cent dix formations politiques avaient donné rendez-vous pour la plupart à leurs partisans et sympathisants devant l’institution électorale.
Des bandes de rara, des groupes musicaux, des banderoles, des flonflons et autres gadgets paralysant complètement la circulation aux parages du CEP. C’est ce jeudi 12 que tous les « grands » partis avaient choisi pour faire une démonstration de force, dont le parti Les Engagés pour le Développement (EDE) de l’ex-Premier ministre Claude Joseph, le dernier chef de gouvernement de Jovenel Moïse. En tête de ses militants, l’ancien chef de la diplomatie haïtienne, s’était réjoui de l’initiative.
Un autre concurrent dans la course, l’ex-député de Mirebalais, Abel Descollines, conduisait ses troupes jusqu’aux portes du CEP. Sa mouvance politique, CAHDOA (Collectif des acteurs haïtiens pour le développement et l’organisation alternative), a pu remplir toutes les formalités pour être dans le registre de l’organisme électoral. Son leader, Descollines, reconnait tout de même qu’il reste du chemin à parcourir avant d’y arriver.
Néanmoins, les élections restent une nécessité. « Les conditions ne sont pas réunies en l’état actuel des choses. Mais Haïti étant un pays démocratique, les élections sont un passage obligé » avance l’ancien parisien. Par ailleurs, l’enfant terrible de la République, plusieurs fois embastillé sous différentes administrations, l’ex-parlementaire Arnel Bélizaire, lui aussi sur la ligne du départ pour les élections, n’étant même pas signataire du Pacte national pour la stabilité, se disait être prêt à se lancer dans la course. Tandis que les responsables de la structure politique dénommée Mouvement National Toutouni déclaraient dans les médias que cette organisation se mobilise pour prendre part à tous les niveaux aux compétitions électorales. Au total, ce n’est pas moins de 320 partis politiques qui ont été enregistrés.
« Les conditions ne sont pas réunies en l’état actuel des choses. Mais Haïti étant un pays démocratique, les élections sont un passage obligé »
La veille, ils n’étaient seulement, si on ose le dire, que 219 inscrits. De toute évidence, il y a eu une montée en puissance à quelques heures seulement de la fermeture des portes. Surtout, il ne faut pas confondre l’enregistrement des partis, des regroupements de partis et celui des candidats aux différents postes électifs qui lui demeure une autre démarche. En effet, les responsables du CEP avaient prévu de publier la liste des partis agréés à partir du 26 mars 2026.
Tandis que la deuxième tranche du processus d’enregistrement, celle des candidats, devait être entamée du 13 avril jusqu’au 15 mai 2026. Enfin, la dernière étape qui consiste à l’inscription des électeurs sur les registres électoraux à travers tout le territoire était prévu du 1er avril au 29 juin 2026. Il n’est pas vain de s’arrêter une minute sur ce curieux engouement des partis politiques dans ce processus qui, pourtant, peine à se concrétiser.
Un petit exercice comparatif et informatif pour les lecteurs. En effet, lors des élections post-séisme de 2010, le CEP avait enregistré pour tout le pays seulement 3 regroupements politiques, 49 partis et 13 coalitions politiques faisant un total de 65 formations politiques. La dernière édition de 2015 et 2016, celle ayant conduit à la victoire de Jovenel Moïse en 2017, était déjà mieux avec 188 partis et groupements enregistrés et agréés.
Or, pour cette édition de 2026, bien que tout le monde s’accorde à dire qu’elle n’aura pas lieu comme prévu en août, on en est à 320 formations toute structure confondue. Selon les mauvaises langues, une seule chose peut expliquer cette inflation de partis politiques passant en deux décennies de 65 à 320 : l’appétit du gain des créateurs des partis politiques. Comme on l’a déjà écrit, en Haïti, c’est connu de tous, les partis politiques restent une sorte de gagne-pain pour leurs dirigeants.
Nous n’allons pas entrer dans la logique de reconnaissance ou d’ascension sociale qui aurait motivé ces fondateurs de partis à se lancer dans ce geste qui devait, en quelque sorte, contribuer à asseoir la démocratie. Mais, ces gens s’emploient à vivre de la politique au lieu de vivre pour la politique, comme disait Max Weber dans son ouvrage de référence : Le savant et le politique. Enfin, à la surprise de plus d’un, le parti des anciens Présidents Michel Martelly et de Jovenel Moïse, PHTK (Pati Haïtien Tèt Kale), n’a pas été enregistré au CEP pour ces joutes électorales. Aucun des dirigeants de ce parti n’a donné d’explications ni les raisons de cette absence. Tandis que certains se demandent s’ils ont choisi d’enregistrer une autre formation ou s’ils ont définitivement jeté l’éponge pour cette compétition. Une chose est sûre, trois mois après cette séquence, l’ancien Président Michel Martely qui vit aux États-Unis (Floride) depuis pratiquement l’assassinat de son successeur, était de retour au pays le mercredi 15 juillet 2026 sans donner aucune explication.

On sait seulement que le chanteur, ex-chef d’État, était convoqué à titre de témoin par le juge d’instruction Jean Denis Cyprien dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du Président Jovenel Moïse. Le lundi 20 juillet 2026, il a répondu durant 4 heures, en présence de son avocat Me Mario Delcy, aux questions du juge de la Cours d’Appel de Port-au-Prince, Jean Denis Cyprien. Il est ressorti libre de ses mouvements et sans être mis en examen. Ce qui signifie qu’il pourrait, s’il le voulait, être candidat à l’élection présidentielle au cours de ce processus électoral. Le lendemain de la fermeture des opérations d’enregistrement des partis, le vendredi 13 mars 2026, c’est le BINUH (Bureau intégré des Nations-Unies en Haïti) qui a réuni presque tous les dirigeants des partis autour de la mise en œuvre du très énigmatique Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections.
D’après le Représentant spécial en Haïti du Secrétaire général des Nations-Unies, Carlos Ruiz Massieu, les échanges portaient sur l’urgence d’un effort collectif pour préparer les scrutins et installer des nouveaux élus. Au cours de cette rencontre, le chef du BINUH a rappelé aux acteurs haïtiens que le dialogue inter-haïtien demeure essentiel pour renforcer la stabilité, restaurer une gouvernance démocratique et soutenir le processus électoral. Le même jour, le Coordonnateur général du parti Debloke Ayiti, Nélus Nérilus, accordait une interview au quotidien Le National dans laquelle il émet ses réserves sur le processus en cours.
Nérilus pointait du doigt l’insécurité qui est un véritable frein à toutes bonnes élections dans la mesure où les partis politiques seront contraints de limiter leur campagne au strict minimum sur les portions du territoire encore libres.
De surcroît, le leader de ce groupuscule s’en prenait à la direction du Collège électoral sur le temps, d’après lui, trop court accordé aux responsables des partis pour monter leurs dossiers. « Le temps imparti n’a pas été suffisant pour permettre à l’ensemble des formations politiques de compléter leurs dossiers. On ne va pas organiser des élections pour les organiser. Il faut organiser des élections historiques, d’autant plus que cela fait plus de sept ans que le pays n’en a pas connues. Des élections mal organisées peuvent avoir de graves conséquences sur les plans socio-économique, politique, sécuritaire et social » estimait-il au journal Le National dans son édition du vendredi 13 mars 2026.
Après la classe politique avec laquelle l’institution électorale a eu des échanges fructueux quelques jours plus tôt selon les responsables en charge des élections, c’est le tour du Secteur privé des affaires d’être hôte du Conseil Électoral Provisoire le lundi 16 mars 2026 à Pétion-Ville. Une rencontre qui a réuni l’essentiel des femmes et hommes du secteur économique par le biais de différents organismes représentatifs, notamment les représentants de la Chambre de Commerce et d’Industrie de l’Ouest (CCIO), l’Association des Industries d’Haïti (ADIH), la Chambre franco-haïtienne de Commerce et d’industrie (CFHCI), la Chambre de Commerce et d’industrie haïtiano-canadienne (CCIHC) et l’incontournable Chambre de Commerce américaine en Haïti (AMCHAM).
En l’absence des autres Conseillers électoraux, tous partis en mission, soit à l’étranger soit en région, pour apporter la bonne parole de l’institution sur le processus, ce sont Jacques Desrosiers, le Président et Yves Marie Edouard, Conseillère, qui accueillaient tout ce beau monde pour les instruire sur les différentes démarches mises en œuvre par le CEP dans le cadre de ce processus au long cours.
En introduction, le Président du CEP estimait que : « L’organisation d’élections constitue une étape essentielle pour restaurer la légitimité du pouvoir et favoriser un retour à l’ordre constitutionnel. Les élections demeurent, dans une société démocratique, le moyen privilégié d’accéder à un pouvoir légitime». Outre Jacques Desrosiers et Yves Marie Edouard, la quasi-totalité des directions de différents services de l’organisme électoral était présente pour apporter des précisions aux membres du Secteur d’affaires haïtiens préoccupés par certaines décisions des autorités politiques et de la Communauté internationale.
On a relevé la présence du Directeur exécutif, Jean Roger Philippe Augustin, de celui du Registre électoral, Jean Marie Rémy, de l’Unité de programmation et de planification Joubert Pollas Junior. Tous, selon leurs responsabilités, ont tenté de rassurer leurs invités. D’après les organisateurs, les discussions se sont portées sur : « Les préalables essentiels à l’organisation des élections, à savoir : l’instauration d’un climat sécuritaire acceptable et la disponibilité des ressources financières nécessaires à la mise en œuvre des différentes opérations. Et sur plusieurs éléments clés du processus électoral, notamment les nouveautés introduites dans le cadre du Décret électoral du 1er décembre 2025. Parmi elles, le certificat de décharge à soumettre par les anciens gestionnaires des deniers publics, la situation des citoyens haïtiens sanctionnés par les Nations-Unies et certains États étrangers, la participation citoyenne aux élections ainsi que les enjeux de l’utilisation de la Carte d’Identification Nationale. »
Le mardi 18 mars, face à cette inflation de partis politique qui s’est hué au CEP, l’organisation dont le professeur Rosny Desroches est le Directeur exécutif, Initiative de la Société civile (ISC), dans une note de presse, a tiré la sonnette d’alarme concernant des groupes armés qui auraient infiltré les formations politiques en vue de participer aux élections. D’après le contenu de la note, les dirigeants de cet organisme de la Société civile se disaient inquiets non seulement pour ce noyautage des partis politiques par les gangs, mais aussi de l’impuissance des autorités à sécuriser le pays, ce qui pourrait affecter toute l’organisation des compétitions. L’ISC disait constater qu’aucune des promesses sur le déblocage par les forces de l’ordre des axes routiers occupés par les groupes armés n’a été tenue.
l’ancien Président Martely, qui vit aux États-Unis depuis pratiquement l’assassinat de son successeur, était de retour au pays le mercredi 15 juillet 2026 sans donner aucune explication.
« L’ISC craint que parmi les 320 partis politiques qui se sont inscrits, ne se soient glissés des partis qui ont entretenu et alimenté ces gangs qui détruisent le pays. S’il y a infiltration de ces partis politiques dans le processus électoral, cela risque de conduire à une remise en question de la crédibilité même des prochaines élections. Face à ce danger, la Justice, la Police judiciaire et le CEP doivent prendre toutes les dispositions nécessaires pour que ces politiciens, fossoyeurs de la nation, ne puissent se présenter aux élections et revenir sur le devant de la scène pour continuer leur travail de destruction. Pour sortir véritablement de cette crise sans précédent dans laquelle le pays est embourbé, il faut non seulement des élections dans la sécurité, mais des élections démocratiques, honnêtes et crédibles » précisent les dirigeants de l’ISC le 18 mars 2026.
Pendant que Rosny Desroches et ses amis semblent préoccupés par les gangs qui tenteraient d’infiltrer le processus électoral pour faire élire leurs partisans, le pouvoir, pour sa part, semble avoir une tout autre préoccupation, celle de modifier la Constitution sans le dire clairement. En effet, le vendredi 20 mars, le Conseil des ministres, sous l’autorité de Alix Didier Fils-Aimé, apportait, par un arrêté ministériel, plusieurs changements au mandat du Conseil Électoral Provisoire. L’objectif étant de porter le CEP à : « Prendre les dispositions pour l’application des articles 12 et 14 du Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » dans la mesure où les signataires dudit Pacte, notamment le gouvernement, aient opéré des « changements limités à la Loi mère qui doivent être approuvés par une ratification populaire. » En clair, amender plusieurs articles de la Constitution de 1987 avant ou pendant le premier tour des scrutins présidentiels et législatifs.
Dès que la nouvelle est parvenue jusqu’au siège du CEP à Pétion-Ville, un Conseiller n’a pas tardé à réagir en déclarant : « Ce nouvel arrêté aura des incidences sur le calendrier électoral, le décret électoral et le budget des opérations. Le CEP va devoir travailler sur un nouveau décret électoral. Le calendrier sera également modifié. Pour le moment, on ne peut pas dire si les électeurs seront appelés à s’inscrire à partir du 1er avril 2026 comme prévu. Le Conseil électoral ne sera pas impliqué dans la préparation du texte. Nous n’avons pour mission que de permettre à la population de se prononcer sur les changements proposés » rapportait le journal Le Nouvelliste du 24 mars 2026.
(À suivre)








