
Le jeudi 26 février 2026, comme l’avait annoncé le CEP, s’ouvraient les trois journées de rencontre avec les formations et regroupements politiques axées spécialement sur : le calendrier, les nouveautés du décret électoral et les activités déjà réalisées. Dès l’ouverture de cet événement politique, Jacques Desrosiers a voulu placer la barre très haut sur les responsabilités de chacun devant les enjeux que caractérisent les élections dans un pays où les compétiteurs ont du mal à accepter la défaite.
Le Président de l’institution électorale a beaucoup insisté sur le fait qu’il s’agit d’une compétition dont tout le monde doit respecter les règles du jeu. Dans son allocution d’ouverture de ces trois journées de dialogues et d’échanges avec la classe politique, la Société civile et les médias, le patron du Conseil électoral se disait conscient des enjeux que représentent les périodes électorales en Haïti.
Pour autant, la mission du CEP consiste à planifier, organiser et conclure les opérations électorales sur tout le territoire jusqu’à la publication des résultats. C’est une tâche que tous les membres de l’institution prennent très au sérieux et ceci dans le respect du devoir envers la démocratie haïtienne. « La politique est un rapport de force. Le peuple, en tant que détenteur de la souveraineté, a le droit de choisir celles et ceux qui sont appelés à le diriger à travers des élections qui respectent les suffrages exprimés. En vous réunissant ici aujourd’hui, le CEP veut créer un couloir de dialogue, de discussion et d’échanges nécessaire au bon déroulement du processus en cours. L’objectif de cette rencontre est de partager les avancées réalisées dans le cadre du processus. Les élections sont aussi une compétition qui permet aux acteurs politiques de faire prévaloir leurs idéologies, leurs programmes et leurs réseaux de société dans le respect des règles du jeu définies à travers la Constitution en vigueur et le décret électoral » précisait Jacques Desrosiers.
Le Président du parti APPREND, Luxon Bourciquot, a appelé à un sursaut collectif, tout en invitant l’ensemble des Haïtiens et les partis politiques à unir leurs efforts pour rendre le scrutin possible.
Au cours de ces discussions, plusieurs personnalités ont pris la parole pour faire entendre leur voix et porter les autorités électorales et politiques à favoriser l’accès des personnes à mobilité réduite dans les Centres de vote. Génard Joseph, Secrétaire d’État à l’intégration des personnes handicapées, est monté au créneau en vue de défendre et de garantir la participation des personnes en situation de handicap aux prochains scrutins. Son collègue au gouvernement, Joseph André Gratien Jean, en charge des affaires électorales et de la Constitution auprès du Premier ministre, a plaidé lui aussi pour l’intégration des personnes handicapées dans le processus tout en se disant ouvert à une collaboration institutionnelle avec la Secrétairie d’État à l’intégration dans le cadre de ces élections.
Le Président du CEP, Jacques Desrosiers, tenait lui à démontrer combien il était important que les élections se tiennent dans le pays. D’après celui qui incarne le pluralisme médiatique, étant le représentant de la presse au sein de l’institution : « Les élections représentent un moment décisif pour notre pays, en incarnant la voix du peuple et la clé de notre avenir en commun. Elles permettent que l’on place dans les différentes sphères de l’État des dirigeants légitimes ; le rétablissement d’un climat sécuritaire demeure le plus pressant et c’est l’un des principes préalables au respect total du calendrier électoral en exécution. Mais, malgré l’exécution de ce calendrier, le CEP n’ignore pas pour autant la complexité de la situation que traverse le pays. Certains partis politiques n’arrivent même pas à se réunir en raison de la présence de groupes armés dans leurs lieux de rassemblement. Si nous ne pouvons pas nous rencontrer, comment ferons-nous pour les campagnes électorales ? »
Enfin, dès la clôture de la rencontre, l’organisme électoral, dans un communiqué, devait annoncer l’ouverture du processus d’enregistrement des formations politiques voulant participer aux joutes électorales qui s’annonçaient au cours de l’année 2026.
Il invitait les responsables de toutes les structures politiques concernées à se rendre au siège du CEP se trouvant à Pétion-Ville munis de toutes les pièces justificatives exigées par le décret électoral afin de remplir les formalités nécessaires dans le délai imparti à cet effet suivant un horaire préétabli. « Le CEP informe la presse en général et les acteurs politiques en particulier qu’il procède, du 2 au 12 mars 2026, à l’enregistrement des partis, groupements et regroupements de partis politiques, conformément au calendrier et aux articles 143 et suivant du Décret électoral du 1er décembre 2025. » Pendant que le Conseil Électoral Provisoire s’activait en Haïti et s’apprêtait à ouvrir les registres pour enregistrer les partis politiques souhaitant se lancer dans la compétition, à l’autre bout des Caraïbes, le dossier haïtien était aussi à l’ordre du jour au sein de la CARICOM à Saint-Kitts-et-Nevis.
En effet, les 24, 25, 26 et 27 février 2026, s’est tenue la 50e Conférence ordinaire des chefs d’État et de Gouvernement de la Communauté caribéenne dans cette petite île des Antilles. Pour l’occasion, le Premier ministre haïtien, Alix Didier Fils-Aimé, avait fait le voyage en vue d’exposer une énième fois la problématique politico-électorale d’Haïti de ces dernières décennies, plus précisément depuis l’assassinat du Président en exercice, Jovenel Moïse, en juillet 2021. Il en a profité, en marge de cette rencontre au sommet, pour exposer à Marco Rubio, le chef de la diplomatie américaine, ses visions autour des mécanismes visant à ramener la sécurité en Haïti et surtout donner corps au processus électoral dans un pays où l’incertitude et le scepticisme prennent le dessus sur la volonté des autorités à normaliser la situation.
Dans cette micro-île qu’est Saint-Kitts-et-Nevis, le chef du gouvernement de la Transition post-CPT, intervenait juste, en fait, quelques semaines après avoir signé avec les responsables politiques du pays un Pacte politique dit : Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections. Il comptait utiliser cet acquis politique pour légitimer sa présence à la tête du pays et obtenir le soutien de la Communauté internationale, notamment des dirigeants de la CARICOM assez timorés à lui faire confiance, pour réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué en voulant garder le pouvoir.
Selon Alix Didier Fils-Aimé, cette initiative vise à créer les conditions politiques et sécuritaires nécessaires à la tenue du scrutin et au rétablissement des institutions démocratiques. En tout cas, son homologue de Saint-Kitts-et-Nevis, le Dr Terrance Drew, également Président en exercice de la CARICOM, avait insisté sur la nécessité de renforcer la solidarité régionale aux défis auxquels Haïti fait face.

Il appela à la solidarité politique tous les dirigeants de la Communauté caribéenne à l’égard d’Haïti en déclarant : « Même dans l’adversité, il y a des opportunités. La fragmentation engendre la vulnérabilité, mais la solidarité génère la résilience, l’intégration régionale constitue une déclaration de confiance des Caraïbes ». Le lundi 2 mars 2026, comme annoncé, le bureau central du CEP à Pétion-Ville s’ouvrait pour accueillir les chefs des partis politiques qui ont répondu à l’annonce de l’institution. Si certains étaient là pour procéder à l’inscription proprement dite, d’autres étaient venus en repérage et surtout pour avoir plus d’informations sur les formalités requises. Pour cette première journée, pas grand monde. Tout juste quelques leaders de divers partis et groupements politiques avaient fait le déplacement.
D’ailleurs, la plupart d’entre eux étaient présents par curiosité, histoire de voir qui s’apprêtait à embarquer dans le wagon électoral. La deuxième journée a été plus fructueuse pour le CEP en termes d’affluence mais sans aucune bousculade comme dans le passé. On avait remarqué la présence d’une série de structures politiques dont personne, sinon très peu de gens, en Haïti ont déjà entendu parler. C’est le cas des groupuscules comme : le Parti Parasol, le Parti démocratique visionnaire pour une nouvelle Haïti (PDVNH), le Parti Alliance populaire pour la réconciliation nationale et le développement (APPREND), le Parti Patriyot Angaje pou sove Ayiti, etc. Face à des journalistes qui s’agglutinaient devant le CEP, tous soulignaient l’importance d’organiser des élections afin de sortir, selon eux, de la transition. Ces chefs de partis évoquaient leur démarche comme un premier pas vers la concrétisation d’un processus électoral qui a trop duré.
C’est le cas du Président du parti APPREND, Luxon Bourciquot, qui a appelé à un sursaut collectif, tout en invitant l’ensemble des Haïtiens et les partis politiques à unir leurs efforts pour rendre le scrutin possible. Il évoquait par ailleurs les difficultés auxquelles fait face la population. Même son de cloche du côté de son homologue du Parti PARASOL, Ivon Bonhomme, qui soutenait les mêmes arguments en réclamant la tenue des élections. Enfin, Jonas Revange, leader du Parti démocratique visionnaire pour une nouvelle Haïti, qui a insisté sur la nécessité d’établir un climat sécuritaire avant toute tenue de scrutin. « La stabilité est indispensable pour permettre au CEP de mener à bien les différentes étapes préparatoires. L’organisation d’élections sur la base de la Constitution de 1987 risquerait d’aggraver davantage la crise actuelle » concédait-il. Au troisième jour de l’enregistrement, plus d’une vingtaine de Partis avaient rempli le formulaire du CEP dans le cadre du processus électoral de 2026.
« La participation est passée de 70% en 1990 à environ 20% lors des derniers scrutins, c’est-à-dire, ceux de 2016 »
Parmi ces nouveaux figurait une pléthore de minuscules avec Eskwad Demokratik, Ayiti Kanpe, le Parti Relève citoyenne (RELEC), le Groupement Angaje pou Demokrasi (GAD), le Parti Unité Réformé (PUR), le Parti Voix de la Majorité Silencieuse (VMS), le Mouvement des Nationaux Progressistes pour le Redressement d’Haïti (MNPRH), etc. Certains dirigeants se sont exprimés après leur inscription. C’est le cas de Branchedore Gregory, Président du Parti Ayiti Kanpe, qui devait affirmer dans la presse que : « Le processus d’inscription n’a pas été facile, et certaines contraintes administratives aussi ». Pour sa part, le Coordonnateur général du Parti Eskwad Demoratik, Bijoux Frizner, croit que : « Le gouvernement peut œuvrer à une amélioration de la situation afin de permettre la tenue des élections dans de meilleures conditions. Nous sommes en règle avec le CEP et nous avons fourni toutes les informations requises pour participer aux prochaines élections. »
Alors que le processus d’inscription battait son plein au siège de l’institution électorale, les dirigeants, en partenariat avec ceux de l’Université d’État d’Haïti (UEH), ouvraient une grande journée de réflexion et d’échange à l’hôtel Karibe à Pétion-Ville le vendredi 6 mars 2026. Ce premier colloque commun fait suite à l’Accord de partenariat signé au mois de juillet 2025 entre les deux institutions – Conseil Électoral Provisoire et Université d’État d’Haïti – en vue de la création d’une « Chaire de Droit et d’Administration des Opérations Électorales » au sein de l’UEH. Pour cette première, les thèmes étaient vastes. Avec l’intitulé : « Défis, enjeux et opportunités des prochaines élections générales à la lumière des expériences électorales en Haïti », les organisateurs avaient vu large. Plusieurs grands spécialistes avaient été conviés pour donner leur point de vue sur la problématique électorale en Haïti et les enjeux dans le processus en cours. Comme il se doit, c’est la Représentante des universités au CEP, Me Florence Mathieu, qui ouvrit le bal en appelant les invités de marque, lors de son allocution d’ouverture, à faire de l’université et du CEP un véritable laboratoire d’idées.
Par ailleurs, Patrick Saint-Hilaire, ancien Président éphémère de ce CEP et Représentant de la Conférence Épiscopale d’Haïti au sein de l’organisme électoral, en prenant la parole, devait rappeler que : « L’élection est avant tout un acte de souveraineté. Dans un contexte de crise de légitimité et d’insécurité, des élections crédibles sont la seule voie pour restaurer l’autorité de l’État. La démocratie ne se décrète pas : elle se construit, s’enseigne et se consolide ». Mais, les plus attendus étaient sans conteste les trois intervenants qui n’ont pas déçu leur auditoire. Me Carlos Hercule, une figure dans le milieu juridique en Haïti et par-dessus tout ancien membre du Conseil Électoral Provisoire, ayant été l’un des premiers à intervenir.
Comme à son habitude, l’homme de loi a été limpide et direct dans un exposé qui tenait en haleine l’auditoire. Pour résumer les difficultés pour le CEP à organiser de bons scrutins dans le pays mais aussi à les réussir, Me Hercule relève ceci : « Les dysfonctionnements de l’Office National d’Identification (ONI) et manque de coordination ; Contrôle de zones stratégiques par des groupes armés et dépendance financière internationale. Les conditions de réussite sont la neutralité de l’Exécutif, la fiabilité des listes électorales et la modernisation du contentieux. » Selon lui, sans la maitrise de ces paramètres par les autorités électorales, point de salut.
Ensuite, il y a eu l’intervention remarquée de cet expert en gestion de la violence, Me Paul Rachel Cadet, professeur à l’Université d’État d’Haïti. D’après lui, depuis la première élection post-dictature en Haïti en 1990, la tendance ne cesse de baisser. En effet, il note que : « La participation est passée de 70% en 1990 à environ 20% lors des derniers scrutins, c’est-à-dire, ceux de 2016 ». Alors, pour relever ce défi ou redresser la barre, Me Paul Rachel Cadet propose un plan qui se décline en trois axes : « La restauration de la confiance qui est égale à une transparence totale et une traçabilité numérique. L’éducation civique qui est de transformer le vote en un acte de dignité plutôt qu’en une source de crainte. La lutte contre l’impunité qui se résume à sanctionner sévèrement les violences et violations électorales. » Enfin, l’avis d’un regard extérieur venu d’un expert international, néanmoins connaissant fort bien le cas particulier haïtien en matière d’élections.
Il s’appelle Dong Nguyen Huu, un chinois du Taïwan. Ce spécialiste international des crises électorales a remarqué que les élections sont souvent dictées en Haïti par des crises politiques ou naturelles plus que par une périodicité stable ou par nécessité de consolider la démocratie et l’alternance politique. Il cite les cas emblématiques de la première élection de Jean-Bertrand Aristide en 1990, de René Préval en 2006 ou celle de l’après séisme de 2010.
Lucide, Dong Nguyen Huu souligne après tout : le savoir-faire et l’expérience accumulés de l’organisme électoral après tout ce temps. Pour lui, il convient de moderniser l’institution électorale pour que le pays puisse avoir de bonnes élections. Et le mot de la fin revenait à un éminent professeur de l’UEH, Jean Eugène Pierre-Louis, qui demande aux haïtiens, particulièrement, aux femmes et hommes politiques, un engagement patriotique pour faire des élections en Haïti la voie royale de la stabilité et de la démocratie.
(À suivre)








