« De l’opposition politique en Haïti. Régicide, magnicide et tyrannicide » De Me. Eric Sauray !

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Depuis toujours, et plus précisément depuis la fin de la dictature, tout le monde prend l’habitude de parler de l’opposition ou des oppositions politiques en Haïti. Dans un Etat de droit où le système démocratique fonctionne normalement, il est évident que la notion « opposition » trouve sa place sans aucune ambiguïté. Puisqu’on part du principe qu’il existe d’une part, un Président de la République, un Premier ministre et son gouvernement ayant, bien entendu, sa majorité présidentielle (députés et sénateurs) au Parlement. Et d’autre part, une opposition parlementaire constituée d’élus des partis politiques minoritaire dans les Assemblées législatives (Chambre des députés et Sénat). Encore, il faut nuancer, voire soustraire la notion d’opposition en période de cohabitation entre un pouvoir exécutif de droite et une majorité parlementaire de gauche et vice versa.

En Haïti, malheureusement, plus de trente-six ans après la promulgation de la Constitution de 1987 donnant naissance à un système démocratique, on est loin, très loin de cette réalité politique où il existe deux entités distinctes : un vrai pouvoir politique qui gouverne  démocratiquement et une vraie opposition politique qui s’oppose de manière constructive ayant pour objectif, comme toute opposition politique, d’accéder aux responsabilités gouvernementales lors des joutes électorales. C’est cette deuxième partie de l’équation politique, semble-t-il, complexe pour les acteurs politiques haïtiens, que Me. Eric Sauray, docteur en droit public en France et spécialiste des institutions politiques haïtiennes a analysée dans un brillant essai intitulé : De l’opposition politique en Haïti. Régicide, magnicide et tyrannicide. Dans cet ouvrage quasi-pédagogique, il apporte aussi quelques pistes pour sortir de cet imbroglio politique. Français d’origine haïtienne, né à Camp-Perrin, et ayant fait ses études en France, Eric Sauray est avocat au Barreau du Val d’Oise.

Néanmoins, il demeure un Haïtien authentique par ses actions, ses engagements et ses implications intellectuelles et culturelles au sein de la Communauté haïtienne de France. C’est donc un acteur éclairé de la diaspora. Passionné de la culture et de l’histoire d’Haïti, cet Auteur prolifique, après nous avoir gratifié en 2006 d’un : Haïti, une démocratie en perdition : le peuple vote … le Conseil décide, un essai politique passionnant ô combien instructif, suite à l’assassinat du Président Jovenel Moïse, en juillet 2021, l’auteur de : Ce qui me rattache encore à Haïti  revient à la charge. Cette fois-ci, c’est par une analyse fine, méthodique et sans concession sur les acteurs politiques haïtiens depuis l’indépendance et particulièrement depuis ces trente-six dernières années, qu’Eric Sauray aborde ce qui devient une problématique pour ce pays : les oppositions politiques face aux pouvoirs exécutifs en place. Dès l’introduction, l’auteur fait un diagnostic sur l’échec de l’opposition politique haïtienne à prendre le pouvoir par voie légale ou électorale.

D’après son constat « Si l’opposition politique haïtienne n’arrive pas à obtenir des résultats dans ses combats en utilisant les moyens traditionnels d’une opposition, c’est parce qu’elle ne fonctionne pas conformément à ce que doit être une opposition politique. Autrement dit, au lieu d’être une opposition qui utilise les armes de la dialectique afin de convaincre le peuple de la nécessité de changer de dirigeants, elle se place dans une logique séditieuse. Son objectif n’est pas de jouer le jeu démocratique. Il est de renverser le pouvoir en place y compris par des moyens crapuleux ». Dans ces seuls paragraphes, l’auteur dit tout ou presque à propos des femmes et des hommes se réclamant de l’opposition politique en Haïti. Sans chercher à plaire et assumant pleinement son rôle de faisceau guidant le peuple, cet auteur à multiple facettes met le pied dans le plat, quitte à déranger les bien-pensants qui croient qu’ils peuvent réussir à changer la donne avec des méthodes archaïques des siècles passés. L’auteur plaide pour qu’on puisse sortir de l’ambiguïté avec le terme opposition en Haïti.

Tout le monde se dit opposant sans d’ailleurs savoir par rapport à qui ou à quoi. Eric Sauray veut qu’on puisse identifier clairement ceux qui sont de la politique et de la Société civile. En Haïti, en effet, ce qui sépare la classe politique et la Société civile est de l’épaisseur d’un papier à cigarette. On ne distingue plus ou pas les acteurs politiques, ceux pratiquant au quotidien la « Res publica » de ceux dont le rôle demeure confus, incertain et même douteux. Difficile dans ce pays de faire la différence entre un sénateur, un député, un chef de parti et un journaliste « d’opposition », un Prédicateur, un syndicaliste, un homme d’affaires qui a été pris la main dans le sac en train de frauder le fisc. Dans son envie de voir les choses se clarifier en Haïti, l’auteur, en se référant à un nombre impressionnant d’auteurs et d’érudits en science morale et politique, nous donne un magistral cours de ce que doit être une opposition politique. Dans un chapitre intitulé « L’opposition politique est une action, un rôle et une institution », l’auteur cite plusieurs exemples afin de démontrer le rôle positif que peut jouer une opposition politique par rapport à un pouvoir établi.

Selon lui, « Dans tous les pays démocratiques lorsqu’on dit « opposition », il existe un consensus pour dire que ce vocable désigne les mouvements politiques qui contestent les détenteurs du pouvoir politique. Il arrive que l’on tienne compte de la nature du régime politique pour identifier l’opposition et donc identifier le groupe appelé à devenir la majorité politique lorsque le peuple aura opté pour l’alternance ».  De l’opposition en Haïti. Régicide, magnicide et tyrannicide tombe à point nommé après, justement, le meurtre politique à seulement 7 mois de la fin de mandat d’un chef de l’Etat en exercice. Cet ouvrage démontre l’état d’une opposition qui, loin de connaître sa véritable fonction, fait plutôt dans la séduction, ce qui est paradoxalement contraire d’une opposition qui se dit démocratique et travaillant pour un Etat de droit. Dans le chapitre « L’Aporie 332 », l’auteur a constaté une évolution sur la forme de l’opposition politique bien que le but reste inchangé.

Il note « En octobre 2019, j’ai fait les constats : depuis l’indépendance de la République d’Haïti, les formes et les stratégies d’opposition politique ont changé mais l’objectif des opposants est toujours le même : renverser le pouvoir en place. A cause de cela, la République d’Haïti stagne et s’inscrit durablement dans l’instabilité, la misère et le sous-développement (…) Les partis politiques sont nombreux à participer aux élections. Mais, seuls quelques-uns obtiennent des élus. On peut en déduire qu’ils ne participent pas vraiment à l’expression du suffrage et encore moins à l’expression de la volonté générale. Se contentant de s’opposer pour s’opposer, les partis politiques ne présentent aucun projet de société alternatif ». Un constat sans appel sur l’audience de ces organisations politiques colonisées par la corruption ce que, d’ailleurs, l’auteur n’a pas oublié de décortiquer dans le chapitre « S’opposer pour faire fortune au détriment du peuple ».

C’est ce qui est intéressant dans le livre de Me Eric Sauray. Il ne se cantonne pas dans le champ d’une opposition inconséquente, stérile qui s’égare dans la fourberie, le complot, travaillant uniquement au renversement du pouvoir en place. L’auteur explore aussi la conduite de ceux qui, une fois arrivés au timon des affaires, font l’exact contraire de ce qu’ils prônaient avant. Avec de multiples exemples, l’auteur appuie sa thèse sur ceux qui sont nés pauvres et qui deviennent rapidement riches en l’espace d’un mandat électif ou en profitant de leur statut de leader supposé de l’opposition. Si l’auteur s’est intéressé à la corruption dans l’Haïti d’aujourd’hui, entre autres, l’affaire PetroCaribe, les marchandages au Parlement pour faciliter la ratification d’un Premier ministre en mal de représentation populaire, il a aussi poussé ses recherches sur les hommes politiques d’hier qui, après avoir traversé le désert dans l’opposition durant des années, deviennent soudain riches comme Crésus après quelques mois passés dans un poste ou une fonction gouvernementale. Tous les comportements politiques des dirigeants haïtiens d’hier et de nos jours sont passés au crible.

Le juriste, dans De l’opposition en Haïti. Régicide, magnicide et tyrannicide a fait une démonstration de ses connaissances de la société haïtienne et de sa parfaite maitrise des institutions du pays et du fonctionnement de la classe politique qui tend, depuis des décennies, à se nourrir de l’instabilité politique et gouvernementale à travers des crises politiques, institutionnelles et sociétales sans voir la nécessité de changer de logiciel. Comme nous le disons plus haut, Eric Sauray ne s’est pas contenté de décrire ou de diagnostiquer le mal, il propose aussi des solutions claires, simples afin de rendre gouvernable ce pays. Après s’être longuement penché sur l’assassinat du Président dans, entre autres chapitre « La passivité de Jovenel Moïse, l’arrogance de ses opposants et la marche vers le magnicide », Sauray dit comment il conçoit la stabilité politique et par ricochet la gouvernance politique d’Haïti. Nous vous conseillons particulièrement les chapitres suivants « Pour en finir avec les factions politiques haïtiennes » page 232 ; « Se reformer pour éviter de subir la loi des Chimères » page 241.

Enfin, dans sa conclusion, l’auteur affirme sa foi humaniste quand il écrit « On peut ne pas apprécier un Président surtout lorsqu’il s’est mal comporté mais on ne peut justifier son assassinat. Personne ne mérite de mourir pour des conflits qui ne mettent en jeu que l’ambition d’un groupe d’arriver au pouvoir. Et personne ne peut se réjouir de l’assassinat d’un adversaire politique comme si cela pouvait être une solution ». En fait, rien relatif à la politique haïtienne de l’indépendance à nos jours, surtout dans cette conjoncture où la confusion et l’incertain demeurent les maitres mots, n’a été négligé par l’auteur. Cet ouvrage, fluide et condensé, 282 pages seulement, est un résumé de l’attitude, du fonctionnement et du comportement des acteurs politiques en Haïti depuis des lustres mais aussi des propositions pour l’avenir. Nous le recommandons tout spécialement à la jeune garde et aux élites politiques d’Haïti.

« De l’opposition politique en Haïti. Régicide, magnicide et tyrannicide », de Eric Sauray, est publié aux Éditions Kéfémas, Paris, décembre 2021.

W.K.F

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