Course contre la montre !

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Ariel Henry, le chef de la Primature pour faire face aux défis de 2022 a annoncé la formation d’un Conseil électoral provisoire, une nouvelle constitution et la modernisation de la police nationale

Depuis le début du mois de décembre, les signataires des deux principaux Accords entament chacun séparément une marche forcée en direction de Washington. Mais, ils comptent bien arriver dans la capitale américaine avec des arguments différents mais susceptibles de convaincre les autorités de la Maison Blanche de leur capacité à résoudre la crise haïtienne. Ils ne prennent pas la même trajectoire. Mais qu’importe, tous les chemins, disent-ils, mènent à Washington. L’essentiel, il faut y être avant les autres le 7 février 2022. Avec l’Accord de Montana, l’on est pourtant du genre : on prend son temps pourvu qu’on ramène de bonnes nouvelles et surtout qu’on réussisse même si cela devrait durer longtemps. Quant à ceux de la Primature, l’on n’est pas du tout dans le même champ d’action. Le but, c’est d’occuper le terrain, histoire qu’ils deviennent incontournables pour la négociation.

Deux méthodes, deux stratégies pour un même résultat : qui dirigera la Transition après le 7 février 2022 ? Si les signataires de l’Accord du 11 septembre semblent prendre une bonne longueur d’avance en occupant toutes les allées du pouvoir et de l’Administration publique depuis quelques mois en faisant semblant de ne s’inquiéter de rien, n’empêche qu’ils surveillent de près les allées et venues de leurs concurrents. Ils observent surtout à la loupe avec qui leurs adversaires discutent et négocient à Port-au-Prince et à Washington. En revanche, ceux du 30 août, en dépit d’un retard énorme pris sur le calendrier, ne se laissent pas intimider ni décourager par les actions du gouvernement. Ils poursuivent leur petit bonhomme de chemin tout en multipliant eux aussi, mais plus ou moins discrètement, des contacts avec les faiseurs de roi en Haïti. Jusque-là, ils ne se soucient guère de l’avancée très visible et remarquée de ceux d’en face. Pour le moment, ce sont les signataires du 11 septembre qui tiennent la corde dans la mesure où ils ont déjà un pied à l’étrier, c’est-à-dire, ils sont plus ou moins soutenus par la seule force capable de les maintenir à cheval.

Car, les Etats-Unis, à travers le Core Group et son ambassade à Port-au-Prince, surveillent les moindres faits et gestes de ces deux secteurs afin de ne pas perdre le contrôle de ce qui se passe sur le terrain. D’un autre côté, dans sa stratégie qui consiste à gagner à tous les coups, Washington fait semblant de laisser faire les deux frères ennemis qui, en vérité, ne comptent que sur son soutien pour y arriver, étant persuadés que sans l’aval de l’Oncle Sam ils n’y arriveront pas. En clair, l’avantage supposé de l’un ne fait pas forcément la faiblesse de l’autre. D’où, d’ailleurs, des initiatives quasi identiques qu’on observe ces derniers temps de la part des deux protagonistes afin de se prouver aux vrais décideurs qui sont à Washington et qui finiront, à un moment donné, par choisir le camp qui leur semble le plus cohérent dans ses démarches et plus apte à assurer la vraie Transition à partir du 7 février 2022. Si l’on ne connaît pas exactement ce qui a été décidé lors de la rencontre qui a eu lieu en Floride en novembre dernier avec les représentants du Département d’État américain, l’on remarquera que  jamais les signataires de l’Accord de Montana n’ont été si actifs en Haïti.

Depuis cette réunion au sommet sur la terre américaine, indiscutablement, les choses se sont accélérées. De nouveaux visages émergent ou qui étaient jusque-là inconnus apparaissent dans le paysage politique et médiatique haïtien. D’autres personnalités se positionnent et s’affirment en leaders de l’Accord du 30 août comme s’il y a déjà une sorte de décantation ou de distribution de rôle au sein des signataires dudit Accord. Dans cette course contre la montre, il y a un avant et un après la Floride. En effet, après cette rencontre, on l’a vu, d’autres personnalités commencent à se positionner et à se mettre sur le starting-block pour la présidence provisoire et du chef de gouvernement dans le cadre de la future Transition de rupture. Une attitude qui, dans un premier temps, avait suscité quelques inquiétudes auprès d’autres signataires de l’Accord qui n’étaient, peut-être, pas dans la confidence. Fausse alerte ! Une simple explication entre initiés, tout est rentré dans l’ordre.

Jacques Ted Saint-Dic

Dans la même semaine, c’est dans une ambiance confraternelle autour d’une agape dans un grand hôtel à Pétion-Ville que le CNT (Conseil National de la Transition) a été installé devant tout ce qui compte de diplomates dans la capitale haïtienne. Un signe qui ne trompe personne. Puisque la conjoncture politique du pays est telle que chaque geste, chaque regard, chaque signe de tête, chaque déplacement d’un ambassadeur membre du Core Group chez un camp politique trouve mille interprétations dans les milieux intéressés et dans les salons de ceux qui financent les activités politiques dans le pays depuis toujours. Or, le CNT, on le sait, c’est un élément capital dans le plan stratégique des signataires de l’Accord de Montana et de leurs alliés aux Etats-Unis. C’est une sorte de CEP (Conseil Electoral Provisoire) miniature pour ce groupe qui entend désigner un exécutif bicéphale pour la future « Transition de rupture », une option totalement opposée à la vision des signataires de l’Accord du 11 septembre qui s’accrochent à un exécutif unilatéral avec, bien évidemment, le Premier ministre a.i Ariel Henry comme chef suprême.

Pris de court, les partisans d’Ariel Henry se sont précipités une semaine après, soit le 21 décembre, pour lancer, eux aussi, leur propre Bureau de la Commission Nationale des Signataires pour le Suivi de l’Accord politique du 11 septembre (BCNSSAP). Une structure qui est censée faire le même travail que le Bureau de Suivi de l’Accord (BSA) de leurs concurrents du 30 août. Comme on peut le voir, on copie ses petits camarades sans se gêner,  l’essentiel est de rester dans la course au pouvoir. Une course qui s’annonce difficile pour les uns comme pour les autres dans les semaines qui viennent, puisque la Transition, comme on la connaît depuis l’assassinat du Président Jovenel Moïse, il y a bientôt six mois, devrait forcément prendre une autre dimension, tout ou moins, une autre forme. Même si c’est le camp de la Primature qui garderait les commandes de l’Etat après le 7 février 2022, il devrait avoir, impérativement, des changements dans la conduite de la Transition si Ariel Henry et ses amis de la FUSION et du Secteur Démocratique et Populaire veulent vraiment aller vers des élections générales inclusives.

Sinon, on ne voit pas comment les signataires de l’Accord du 30 août, même les plus modérés, pourraient cautionner ces scrutins alors même qu’ils passent leur temps à dénoncer un exécutif solitaire conduit par un seul homme qu’ils estiment être dans les mains d’un groupe de radicaux opportunistes. La mise en place du Bureau de la Commission Nationale des Signataires pour le Suivi de l’Accord politique du 11 septembre est une riposte des signataires de l’Accord de la Primature. Edmonde Supplice Beauzile, Patrick Sully Joseph, Rosemila Petit-Frère, Sorel Jacinthe, Paul Gerot Jean Baptiste et Jean Tolbert Alexis sont des membres et responsables, entre autres, de cette nouvelle structure chargée, en réalité, de suivre tous les mouvements de leurs adversaires. Ils n’entendent pas rester les bras croisés pendant que ceux de Montana enchainent initiatives sur initiatives. Incontestablement, toutes ces initiatives trouvent le soutien des autorités américaines qui, de leur côté, cherchent désespérément à sortir de ce bourbier, d’une crise dont elles ne voient pas le bout du tunnel. Surtout, l’Accord dit de la Primature, quoique au pouvoir depuis juillet 2021, est loin de remplir toutes les cases prévues dans ledit Accord.

Comme par exemple l’Assemblée Constituante, le Conseil National de Contrôle de l’Assemblée Constituante et même le CEP (Conseil Electoral Provisoire) qui demeurent toujours dans l’impasse puisqu’aucun des acteurs, même ceux ayant signés l’Accord du 11 septembre, refusent de se lancer dans la création des organismes ou structures sans lendemain faute de consensus ou de compromis politiques. D’ailleurs, on voit bien que les Etats-Unis sont empêtrés dans cette crise. S’ils laissent le champ libre à ces deux Accords qui, le moins que l’on puisse dire, ne sont en rien hostiles à sa participation en tant qu’acteur incontournable, et à certaines entités de la diaspora de travailler chacun de leur côté pour trouver un rapprochement, les autorités américaines ne restent pas non plus inactives.

D’une part, elles convoquent une réunion virtuelle internationale, en tout cas, avec leurs principaux partenaires internationaux dans le dossier haïtien, entre autres la France et le Canada, en vue d’harmoniser leurs efforts en ce qui à trait aux défis politiques, économiques et sécuritaires d’Haïti. Cette réunion qui a eu lieu le 17 décembre dernier entre 104 Etats, institutions internationales et régionales n’a, finalement, pas apporté, pour le moment, grand chose qui puisse atténuer les craintes de ceux qui craignent une détérioration de la crise. C’est toujours la multiplication des projets à court terme pour soutenir à bout de bras cet Etat failli qui a fait l’objet de plus de discussions. Bien que les Etats-Unis cherchent un moyen pour impliquer davantage ses autres partenaires dont la France dans la solution d’une sortie de crise d’ici février 2022. Quant aux autorités de fait d’Haïti, elles ne réclament encore et toujours que de moyens financiers et autres matériels de sécurité pour mieux équiper la police haïtienne afin de combattre l’insécurité dans le pays.

En clair, Washington s’embourbe de plus en plus dans cette crise post-Jovenel Moïse. Une situation qui encourage les acteurs des deux principaux Accords à surenchérir dans les actions et propositions toujours avec l’encouragement de Washington qui cherche toujours une porte de sortie. Après l’installation du CNT de l’Accord de Montana, toujours dans le cadre des initiatives pour une sortie de crise, ce sont les leaders dudit Accord au grand complet qui ont été reçu à l’ambassade américaine à Port-au-Prince par Kenneth H. Merten le mardi 21 décembre, à sa demande, selon Jacques Ted Saint-Dic qu’on voit et entend de plus en plus dans le processus. D’après celui-ci « Il est temps de négocier directement avec les Etats-Unis parce que c’est un acteur politique important. Les autres personnes qui ont le pouvoir n’existent que par les Américains. Ils sont détenteurs d’une branche importante du pouvoir d’Etat. Nous ne pouvons pas lésiner sur cet aspect. Nous en sommes conscients. Ils ont des responsabilités qu’ils doivent assumer. Ce sont eux les chefs d’Etat. Avec qui doit-on négocier, avec les personnes qui reçoivent de l’ordre d’eux ? Alors que ce sont eux qui décident » affirme et s’interroge Ted Saint-Dic.

Alors que ceux de l’intérieur fondent tout leur espoir sur les autorités américaines, la diaspora, à travers quelques entités de ses composantes, entend jouer un rôle, en tout cas, jouer sa partition, en convoquant un sommet en Louisiane, aux Etats-Unis pour le 13 et 19 janvier 2022 avec l’ensemble des acteurs de la crise haïtienne. Mais, sans détour, les signataires de l’Accord de Montana laissent entendre qu’ils ne feront pas le voyage de Bâton-Rouge jusqu’au bord de Mississipi en Louisiane. D’après l’un de leur porte-parole, c’est en Haïti que se joue la bataille, pas en terre étrangère. « Nous leur avons déjà dit que nous ne sommes pas intéressés à cette initiative. La solution à la crise du pays doit venir de l’intérieur. Nous avons déjà rencontré tout le monde et nous n’avons pas cessé de les rencontrer. Nous ne minimisons pas cette initiative, mais nous ne savons pas où elle veut aller » a lancé Jacques Ted Saint-Dic à l’attention des organisateurs.

Ce « Sommet de l’unité d’Haïti » est une initiative de plusieurs organisations de la diaspora : La Fédération de la Diaspora Haïtienne (HDF), l’Association Médicale Haïtienne (AMHE) et le Comité d’action politique de la diaspora haïtienne (HDPAC) et son partenaire affilié à Haïti GIPHADREC entre autres. En l’absence des signataires de Montana, la Louisiane attend beaucoup de membres importants de la Société civile organisée haïtienne et d’autres acteurs répartis dans divers Accords comme ceux du Protocole d’Entente Nationale (PEN), les Accords du 11 septembre ou de la Primature, de SECOC ou de Akò Lari a, si d’ici cette date, il n’y a pas d’autres désistements suivant l’évolution de la conjoncture sociopolitique en Haïti ou les consignes de ceux qui tirent les ficelles de part et d’autre de la ligne Maginot. Car, l’objectif de tous et surtout de Washington reste le même : comment aborder la Transition le 7 février 2022 ?

C.C

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