Home Les Manchettes La colère populaire et la résistance s’intensifient

La colère populaire et la résistance s’intensifient

Alors que des troupes étrangères tirent sur de nombreux Haïtiens démunis et les bombardent, la colère populaire et la résistance s’intensifient

0
175
Some 1,000 people from diverse communities on the Plain of the Cul de Sac marched from Bon Repos to Kanaran 3 to demand that “war crimes by the hand of invading nations" stop. The sign in the lower left says “We say Stop spilling the people’s blood in La Plaine.”

(English) (Des liens vers les vidéos sont présents dans tout l’article.)

Le 2 novembre, environ 1 000 paysans et citadins pauvres, résidant dans les banlieues arides au nord de Port-au-Prince, ont parcouru plusieurs kilomètres pour exiger la fin de la violence que des mercenaires et des troupes étrangères font subir à leurs communautés.

Depuis le début, le 22 octobre, de l’intervention d’environ 2 000 soldats salvadoriens en Haïti, ces derniers ont concentré leurs attaques sur la zone connue sous le nom de Plaine du Cul-de-Sac, située juste au nord-est de la capitale. Cette zone englobe trois localités, toutes contrôlées par des groupes armés : Croix-des-Bouquets, fief du gang « 400 Mawozo » dirigé par Joseph « Lanmò Sanjou » Wilson ; Croix-des-Missions, bastion du groupe « Chen Mechan » (Chien Méchant) mené par Claudy Célestin ; et Canaan (« Kanaran » en créole), quartier du groupe « Taliban » dirigé par Jeff « Gwo Lwa » Larose.

Les manifestants, pour la plupart jeunes, dansaient et chantaient au son des tambours et des trompes d’un groupe de « rara ». Ils portaient des dizaines de grandes pancartes peintes à la main, principalement en créole (avec quelques inscriptions en anglais et en espagnol), arborant des slogans tels que : « À bas la violence ! À bas l’intervention étrangère ! », « Arrêtez de faire couler le sang du peuple dans la Plaine ! », « L’État, nous en avons assez de compter les cadavres dans la Plaine ! » et « Trop de gens sont morts sous les balles et les drones ! Aujourd’hui, nous voulons des écoles, des hôpitaux, de l’eau et une sécurité sans violence ! »

Le pasteur Timothée, responsable de Kanaran Debou (KAD), prend la parole lors du rassemblement du 2 novembre à Kanaran : les forces d’invasion « tuent des nourrissons, des femmes enceintes, des personnes paralysées et des citoyens pacifiques ». (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Des enseignants issus de divers établissements scolaires de ces trois localités ont organisé la marche sous les bannières de « Kanaran Debou » (Canaan se lève) — ou KAD, une coalition regroupant plus de 60 organisations communautaires locales — et du « Regroupement des organisations et secteurs de la société civile » (REDORSOP).

Quelque 1 000 personnes ont marché pour exiger la fin de la violence dans la Plaine. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

« Le “Core Group” [Washington et les ambassades de ses alliés], sous la direction de l’ambassade des États-Unis, a planifié et perpétré des massacres, des homicides, ainsi que des violations des droits humains et des droits civiques à l’encontre de la population de La Plaine et de toutes les zones avoisinantes », a déclaré le pasteur Timothée, responsable de KAD et figure communautaire bien connue. Il fait partie des milliers de réfugiés qui, il y a 16 ans, ont fui la capitale pour rejoindre la plaine inondable — devenue plus tard « Canaan » — à la suite du séisme du 12 janvier 2010 qui a dévasté une grande partie de Port-au-Prince.

Madame Margareth, infirmière, enseignante et responsable de KAD, prend la parole lors de la manifestation du 2 novembre : les forces internationales se croient-elles innocentes ? (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

« La zone de La Plaine abrite une population civile [de 4,7 millions de personnes] qui se retrouve dans l’impossibilité de se déplacer… Ils détruisent leurs maisons, les écoles des enfants, les églises, les commerces et les centres de santé. Par l’intermédiaire de nations étrangères qui agissent comme des forces d’invasion, ils commettent des crimes de guerre. Ils tuent des nourrissons, des femmes enceintes, des personnes paralysées et des citoyens pacifiques… Nous dénonçons la main occulte du gouvernement haïtien et du “Core Group” dans la situation à La Plaine, ainsi que celle de toutes les autres nations étrangères agissant comme des forces d’invasion. »

La mort et la destruction qui se sont abattues sur les communautés démunies de la Plaine du Cul-de-Sac sont, en vérité, effroyables. Haïti Liberté a entrepris de rassembler des photos et des vidéos témoignant du sort des nombreux civils haïtiens tués ou blessés dans la Plaine, ainsi que des maisons, commerces, écoles et marchés détruits au cours de la période allant du 23 octobre au 2 novembre. Nos journalistes s’efforcent de recueillir l’identité et l’âge des victimes, ainsi que les circonstances de leur décès.

Homme tué par un drone près de Santo, le 2 novembre. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)
Femme blessée par un drone près de Carrefour Marin, le 2 novembre. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Parallèlement, le président du Salvador, Nayib Bukele, a multiplié les déclarations provocatrices, vraisemblablement mensongères et formulées en toute connaissance de cause.

Le 23 octobre, au lendemain de l’arrivée de ses premiers contingents, Bukele a qualifié ce déploiement de « guerre sainte ». « Tous ceux qui se sont enrôlés sont des croyants, et nous avons confié cette mission à Dieu », a-t-il écrit sur X. « Les gangs en Haïti sont sataniques ; il est de notoriété publique qu’ils pratiquent des sacrifices humains… Dieu nous accordera la victoire. Le Créateur de l’Univers est avec nous », a-t-il poursuivi.

En somme, les soldats salvadoriens seraient du côté de Dieu, tandis que les Haïtiens dans leur ligne de mire seraient du côté du Diable. Il s’agit là du plus vieux ressort de la rhétorique coloniale — celui-là même qu’utilisaient les Marines américains et leurs propagandistes durant l’occupation de 1915-1934 pour dépeindre les masses haïtiennes, pratiquantes du vaudou, comme des « sauvages » devant être soumis. Cette rhétorique offre par ailleurs aux jeunes soldats salvadoriens — qui ignorent tout d’Haïti, de sa langue et de son histoire — une justification toute faite pour considérer les habitants de la Plaine comme des êtres infra-humains.

Femme tuée à Croix-des-Missions, le 1er novembre. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)
Un jeune homme tué à Croix-des-Missions ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Bukele a également tenté d’apaiser les critiques, tant dans son pays qu’à l’étranger, en laissant entendre que le séjour de ses troupes serait de courte durée. Si les quatre techniciens portés disparus sont retrouvés vivants, a-t-il affirmé, « nous quitterons Haïti ce jour-là même ». Toutefois, d’autres de ses déclarations suggèrent une tout autre réalité. Le 29 octobre, il s’est contenté de promettre que « lorsque notre mission sera terminée, nous rentrerons chez nous », sans pour autant avancer de date de fin. Parallèlement, les effectifs ne cessent de croître : ils sont passés d’une centaine de membres des forces spéciales le 22 octobre à environ 1 000 le 27 octobre, pour atteindre plus de 2 000 le 28 octobre. Le contingent est appuyé par des hélicoptères UH-60 Black Hawk et MD 500E ; selon Reuters, il pourrait même atteindre 2 500 hommes.

Un jeune homme abattu par des soldats salvadoriens dans un marché de Croix-des-Missions ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)
Des soldats salvadoriens ont abattu cet homme qui circulait à bicyclette avec un sac de bananes. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Jake Johnston, du Center for Economic and Policy Research, qualifie cette opération de « forme de déploiement à long terme ». On ne déplace pas 2 000 soldats et une flotte d’hélicoptères à travers les Caraïbes pour un séjour de courte durée.

Par ailleurs, ces soldats ne sont pas tous les « croyants » en croisade que décrit Bukele. « Nous avons reçu des informations selon lesquelles plusieurs soldats avaient demandé à quitter l’armée juste avant le départ pour la mission en Haïti », a confié à Global South World Marvin Reyes, du Mouvement des travailleurs de la police (MTP) du Salvador.

Un homme à bicyclette atteint par balle près de Shada ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)
Un homme tué à Croix-des-Missions ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Le haut commandement militaire a « rejeté » ces demandes, précise-t-il. « La raison principale, c’est le risque d’y laisser la vie. » Impossible de savoir combien de soldats ont tenté de se désister, ajoute Reyes, « car ces informations sont classifiées ». José Edgar Campos, un officier salvadorien à la retraite, est catégorique : « aucun membre ne peut refuser » la mission. Même dans le pays, le soutien à cette « guerre » est moins solide qu’il n’y paraît. Si un sondage CID Gallup indique que 86 % des Salvadoriens approuvent cette opération de « sauvetage », 82 % d’entre eux se disent également préoccupés par les risques encourus par les troupes.

Des étals de marchandes incendiés par des soldats salvadoriens à Croix-des-Missions ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)
Une zone commerciale détruite par des drones ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Vient ensuite la question de l’argent. « Nous sommes pratiquement les seuls à financer cette opération », a déclaré Bukele le 29 octobre, affirmant qu’avec son « petit budget », le Salvador couvre 90 % des coûts et que « personne ne nous paie pour cela ».

Il est fort probable que ce soit faux. Les troupes salvadoriennes ont été acheminées en Haïti à bord d’avions de transport C-130 Hercules appartenant au Commandement Sud des États-Unis et à la Force aérospatiale colombienne, tandis que la République dominicaine a assuré le transit, la logistique et le renseignement. Le Pentagone a confirmé l’envoi d’au moins deux appareils militaires à Port-au-Prince pour un « soutien logistique ». Interrogé par l’AFP sur le montant du budget alloué par le Salvador, Bukele a refusé de répondre. « Tout porte à croire qu’il y a un soutien américain », souligne Johnston.

Des bâtiments commerciaux détruits par des drones ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)
Cratère creusé par un drone dans une zone commerciale de Croix-des-Missions ces derniers jours. (CLIQUEZ POUR LA VIDÉO)

Certes, le média Axios a rapporté que Washington a rejeté une demande de Bukele portant sur des drones et des avions de transport ; par ailleurs, Donald Trump a déclaré que Bukele « n’a pas besoin d’aide », tout en lui conseillant de « faire ce qu’il a à faire ». Mais un pays qui, en 2025, a dû conclure un programme de prêt de 1,4 milliard de dollars avec le Fonds monétaire international est bien mal placé pour financer, sur son seul « petit budget », une opération militaire impliquant 2 000 hommes à l’étranger. De plus, le chiffre de 90 % n’a jamais été étayé par le moindre élément chiffré rendu public.

L’élément le plus révélateur reste sans doute le tweet publié aujourd’hui, 3 novembre, par Bukele. Rédigé en créole, il invoque Jean-Jacques Dessalines, père fondateur d’Haïti. Au sujet des groupes armés haïtiens, Bukele écrit : « Yo pa eritye Dessalines, yo se eritye trèt ki te sasinen l yo e ki te detwi eritaj li » (« Ils ne sont pas les héritiers de Dessalines ; ils sont les héritiers des traîtres qui l’ont assassiné et ont détruit son héritage »). « Ces traîtres existent toujours en Haïti », poursuit-il, avant d’appeler les Haïtiens au soulèvement et de promettre que le Salvador les aidera à « reprendre » leur pays. « Haïti sera libre », conclut-il.

Nayib Bukele a fait construire la plus grande prison du monde, conçue pour accueillir 40 000 détenus. Est-ce là aussi sa vision pour Haïti ?

Bukele semble ignorer qui étaient réellement ces traîtres. Dessalines fut victime d’une embuscade et tué à Pont-Rouge, juste au nord de Port-au-Prince, le 17 octobre 1806, dans le cadre d’un complot dont le principal architecte fut le général Alexandre Pétion, fils d’un colon français et d’une femme de couleur libre. Pétion représentait les « anciens libres ou affranchis » — cette classe de propriétaires, issus des anciennes populations de couleur libres et à la peau plus claire, qui avaient hérité d’une grande partie des terres des colons. Ils étaient furieux des initiatives de Dessalines visant à vérifier les titres de propriété et à redistribuer les terres aux anciens esclaves. « Et les pauvres Noirs, dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ? » demanda alors Dessalines, une interrogation restée célèbre.

Ces « pauvres Noirs » étaient les bossales — des captifs nés en Afrique qui constituaient le gros des troupes de l’armée révolutionnaire. Leurs descendants — les paysans haïtiens et les populations urbaines démunies — sont encore appelés aujourd’hui pitit Desalin, les « enfants de Dessalines ». À l’inverse, la bourgeoisie est couramment désignée en Haïti sous le nom de pitit Petyon, les « enfants de Pétion » ; et le quartier résidentiel le plus aisé, situé sur les hauteurs dominant la capitale, porte encore son nom : Pétion-Ville.

Ainsi, Bukele a renversé le cours de l’histoire. Les groupes armés, issus du prolétariat et du sous-prolétariat de Croix-des-Bouquets, de Canaan et des bidonvilles de Port-au-Prince — quels que soient les crimes qu’ils commettent — sont recrutés parmi les « enfants de Dessalines ». C’est avec la bourgeoisie — les « enfants de Pétion » — et leurs maîtres à Washington, que Bukele a choisi de s’allier. Dans son propre tweet, il admet d’ailleurs que certains Haïtiens « financent les gangs ou leur fournissent des armes ». Pourtant, ses hélicoptères ne survolent pas les villas de Pétion-Ville ; ils tirent sur les habitations précaires, les écoles et les marchés de La Plaine.

Jean-Jacques Dessalines (à gauche), champion des anciens esclaves, et Alexandre Pétion, champion des anciens libres ou affranchis.

Cela nous ramène à ces 1 000 manifestants qui, le 2 novembre, dansaient derrière une troupe de rara, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Trop de gens sont morts sous les balles et les drones ! » Le groupe de la diaspora haïtienne UNA-Haïti a dénoncé les opérations salvadoriennes, affirmant qu’elles « causent la mort de civils innocents, y compris des enfants », tandis que Bukele et la Force de lutte contre les gangs (FRG) nient catégoriquement avoir recours à des bombes ou à des explosifs. Entre le 18 et le 26 octobre seulement, Médecins Sans Frontières a pris en charge 30 civils blessés par des tirs ou des explosions à Port-au-Prince.

Les habitants de La Plaine sont pauvres et réclament des écoles, des hôpitaux, des services d’assainissement, l’électricité et la paix, et non la violence perpétrée par des soldats étrangers armés de fusils, de bombes et de drones. (CLIQUEZ POUR VOIR LA VIDÉO)

Bukele affirme que sa guerre est celle de Dieu et qu’Haïti « sera libre ». Mais pour les familles de la Plaine du Cul-de-Sac, qui ne peuvent fuir et qui comptent leurs morts, l’invasion salvadorienne n’a pas apporté la liberté, mais la terreur. Comme l’a souligné le pasteur Timothée, il s’agit de « crimes de guerre commis par des nations envahisseuses ». Les enfants de Dessalines marchent contre elles.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here