Une recension de Cette terre, mon amour : une anthologie trilingue de la poésie haïtienne contemporaine

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Publiée le 28 octobre 2023 à l’occasion de la journée internationale de la langue et de la culture créoles, l’anthologie trilingue de la poésie haïtienne contemporaine, This land, my beloved / Tè mwen renmen an / Cette terre, mon amour, s’inscrit d’emblée dans une démarche de promotion et de valorisation du patrimoine linguistique haïtien, sans exclure les autres langues. Dans cette recension, où l’on s’attend à lire des propos savants sur une anthologie poétique de grande valeur littéraire, je me permets de citer un bref passage d’une chanson populaire récente intitulée « M poko ap bay » de Klass, formation musicale haïtienne très en vogue actuellement. Ce n’est pas tant les thèmes de la sexualité et du mensonge développés dans le morceau ni le style de musique compas joué par ce groupe qui m’intéressent dans le contexte précis de cet exposé. Ce qui m’interpelle dans la chanson, c’est plutôt la réalité sociolinguistique que réflètent les paroles suivantes qui mélangent sans complexe linguistique l’anglais, le kreyòl et le français.

 

I’m not playing how to get

Se ou k te di m ou pa sou jwèt

Men fason w ap fonksyone

laisser à désirer

Que ce soit dans la diaspora ou sur le territoire national, les Haïtiennes et Haïtiens communiquent et évoluent en fonction de leur environnement langagier. L’usage des trois langues différentes, pour l’expression de ces vers rimés, ne réflète pas seulement la réalité sociolinguistique haïtienne, mais aussi celle d’un monde qui se globalise à un rythme accéléré, ce qui occasionne une grande diversité langagière et culturelle dans presque tous les pays du Nord et du Sud. Selon Calvet, « le monde est plurilingue, c’est un fait 1 ». Que les intégristes nationalistes d’Haïti et d’ailleurs veuillent l’admettre ou pas, on vit dans un monde d’appartenances multiples et d’identités démultipliées, où les compétences plurilingues et interculturelles sont devenues une valeur très appréciable. L’éducation au plurilinguisme, qui relève du respect de la diversité, de l’inclusion et des droits linguistiques de tous, est prônée depuis les années 1990 par le Conseil de l’Europe à travers le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR). La notion du plurilinguisme repose sur une série de principes éthiques et démocratiques qui réflètent la réalité des locuteurs de manière tout à fait objective. Elle prend en compte les compétences réelles des locuteurs qui vivent au contact de plusieurs langues sans négliger les questions liées aux droits de l’homme, à la justice sociale, et à l’interculturalité.

Pourquoi ces considérations scientifiques sur le plurilinguisme dans l’introduction d’un texte qui se rapporte à une anthologie de poésie ? La publication de Cette terre, mon amour, qui se veut « une anthologie trilingue de la poésie haïtienne contemporaine », ainsi que l’attitude langagière des locuteurs haïtiens de toutes les classes sociales, tant de l’intérieur que de l’extérieur, sont des expériences qui indiquent que les langues sont avant tout des instruments naturels de communication et, en tant que tels, elles ne sont pas en mesure de se faire la guerre. Ce sont les hommes qui créent les situations de conflit linguistique lorsqu’ils imposent leurs langues dans le but de dominer et d’exploiter des groupes sociaux de culture différente. Si la pluralité des langues est largement valorisée de nos jours, les pratiques de minorisation et de domination linguistiques restent encore assez répandues dans le monde, particulièrement dans les pays anciennement colonisés. Comme le soutient Pierre Bourdieu, toutes les langues se valent sur le plan linguistique, mais elles n’ont pas toutes la même valeur sur le plan social. La situation du kreyòl dans son rapport au français dans la société haïtienne est un cas typique qui témoigne de l’inégalité  institutionnelle entre les deux langues. Perçue comme un objet de valeur à la fois affective, identitaire, culturelle, commerciale, et politique, la langue a traditionnellement été un espace de luttes dans le millieu intellectuel haïtien. La démarche adoptée dans cette belle collection trilingue de poèmes est une véritable bouffée d’air frais qui contraste avec l’attitude fondamentaliste et belliqueuse de certains polémistes créolophiles et francophiles.

Éditée par Elizabeth Brunazzi, Denizé Lauture et Eddy Toussaint (Tontongi), Cette terre, mon amour rassemble près d’une centaine de textes poétiques écrits par 47 poètes et traduits par une quinzaine de professionnels dont la majorité possède au moins une maîtrise universitaire dans le domaine de la traduction ou en études littéraires. Il est intéressant de noter que la diversité de l’équipe des contributeurs, de nationalité et d’origine raciale et ethnique variées, correspond bien au contenu de l’ouvrage qui lui-même adopte une approche plurielle sur les plans à la fois langagier, thématique, formel et stylistique. Les poèmes sont répartis en six sections thématiques précédées d’un avant-propos écrit par Tontongi et Jill Netchinsky, d’une introduction de Elizabeth Brunazzi, et d’une préface d’Edwidge Danticat.

Les concepteurs de l’anthologie indiquent clairement leur intention d’inscrire l’ouvrage dans une démarche plurilingue et pluriculturelle lorsqu’ils affirment dans l’avant-propos qu’ils ont consciemment fait le choix de publier l’anthologie en trois langues « par souci d’inclusion et de représentation linguistiques » (p. 313). Ils soulignent le fait que la « poésie d’Haïti, comme la cuisine haïtienne, hérite des saveurs de l’Europe, de l’Afrique et des Amériques ainsi que des esprits indigènes d’Ayiti pré-colombienne. L’âme poétique haïtienne, comme l’âme du vaudou, est multiple, et nourrie d’une variété d’éléments à la fois spirituels et existentiels » (p. 313-14). Dans l’introduction de l’ouvrage, Elizabeth Brunazzi, indique que la plupart des « poètes sont multilingues écrivant souvent en français, en anglais et en créole haïtien » (p. 319). Selon elle, les rapports que les poètes entretiennent avec les trois langues représentent « un itinéraire du langage lui-même qui, en passant les frontières à la fois culturelles et géographiques, évoluent selon la situation et les choix qui s’imposent à chacun de ces poètes et donc qui s’incorporent dans leurs textes » (ibid.). Cela démontre dans les faits que d’un point de vue linguistique, les langues, en tant que moyens de communication, d’expression littéraire et identitaire, entretiennent des rapports de complémentarité plutôt que d’exclusion.

La notion du plurilinguisme du CECR implique en effet la relation d’interdépendance qui existe entre les langues et le fait qu’elles sont dans une relation incessamment dynamique. L’importance des réflexions théoriques du Conseil de l’Europe sur la pluralité linguistique n’est plus à prouver, car elles sont dorénavant à la base de la politique de promotion du plurilinguisme dans d’autres pays en Amérique du Nord, en Australie, en Afrique et en Asie. Il est temps que l’État haïtien se mette également au pas et prenne ses responsabilités vis-à-vis de la population en ce qui a trait à la question linguistique. Étant la langue première de la quasi-totalité de la population haïtienne, le kreyòl doit remplir les fonctions fondamentales qui lui sont assignées par la Constitution. Les nobles initiatives individuelles et personnelles des écrivains, des artistes et des autres acteurs de la société civile ont toute leur importance, mais c’est à travers des pratiques de communication langagière institutionnalisée, dans le cadre d’un projet national d’aménagement linguistique, qu’on peut renforcer le statut et le corpus de la langue maternelle des Haïtiennes et des Haïtiens. Il revient à l’État haïtien de mettre en place de véritables structures académiques et administratives sérieuses pour s’assurer que la langue kreyòl joue effectivement son rôle constitutionnel, soit celui d’être utilisée de manière adéquate à tous les niveaux du système éducatif haïtien et dans l’ensemble des secteurs de la société haïtiennne. Cela dit, l’État a aussi le devoir de garantir les droits linguistiques de tous les citoyens haïtiens, dont celui à des services de qualité d’apprentissage du français, la deuxième langue officielle de la République, sans oublier les autres langues véhiculaires internationales comme l’espagnol et l’anglais.

Revenons à l’anthologie. Écrite par Edwidge Danticat, la célèbre romancière haïtiano-américaine membre de l’Académie américaine des arts et des lettres, la préface de l’anthologie indique que l’art et la littérature ont toujours eu une place prépondérante dans la culture haïtienne tant savante que populaire. Danticat se base sur “Le sentier du marron” de Charlot Lucien, le premier poème de la collection, pour nous rappeler avec justesse que « Haïti a toujours eu une tradition poétique vibrante, intégrant folklore, spiritualité et résistance » (p. 323). Haïti est en effet pétrie d’une poésie de défiance et de résistance qui lui permet de survivre et de rester digne dans un environnement traditionnellement hostile et déshumanisant. C’est un peuple qui, comme l’indique Danticat, a toujours utilisé l’art, l’écriture, et particulièrement la poésie pour se battre « contre le désespoir, l’oppression et la douleur » (p. 323). Exploitant la figure du Nègre marron dans son acception positive 2, le poème de Charlot Lucien, dédié à Martin Luther King, est un bel exemple de texte qui s’inscrit dans la tradition haïtienne de la poésie engagée. Il est intéressant de noter que le poème « Passage du Millieu » d’Emmanuella Turenne, qui clot la section « Ouverture » de l’anthologie, entretient un rapport thématique très étroit avec celui de Charlot Lucien situé au début de la même section. Nos aïeux, ces hommes et ces femmes qui ont survécu au voyage transatlantique et à qui Ella Turenne rend son vibrant hommage, sont les mêmes qui ont résisté à l’esclavage en suivant le sentier du marronnage qui mène « aux sommets d’où l’on peut voir la terre promise » (p. 323). Le « Poème pour le pays le plus pauvre de l’Hémisphère occidental » de Danielle Legros Georges attire aussi l’attention dans la première section en raison de son exploitation du thème de la résistance et de l’idée d’Haïti comme pays phare pour les Noirs du monde entier.

La deuxième section intitulée « Les catastrophes » se compose d’une douzaine de textes qui renvoient à des dérives institutionnelles, à des expériences personnelles, et à des désastres collectifs aussi tristes que révoltants. Truffé d’allitérations à l’instar de nos déboires répétitifs, le premier texte « Blues Post Séisme » de Boadiba rappelle l’expérience amère d’Haïti avec les Casques bleus de l’ONU après le terrible goudougoudou de janvier 2010. Le poème fleuve « Coup de pilon dans la moelle épinière » de Denizé Lauture, qui clôt cette section, décrit l’appétit vorace de la terre qui a, lors du séisme, englouti des hommes, des femmes et des enfants par milliers malgré les objections et les protestations de nos principales divinités Vodou. Dans « L’histoire du temps présent », troisième section de l’anthologie, Berthony Dupont se demande « Où sont passés les arbres ? », question à appréhender bien sûr tant au sens propre qu’au figuré. Au sens propre, comme dans le cas du film documentaire « De Quisqueya à Haïti : mais où sont passés les arbres ? » de Mario Delatour sur le désastre écologique d’Haïti. Au sens figuré, les arbres dans le poème de Berthony Dupont représentent nos compatriotes haïtiens réfugiés en terre étrangère « au Chili, au Brésil, en Dominicanie, Paris, Canada, aux État-Unis » (p. 370) à cause des désastres politiques et économiques. Dans la même section, le poète Gary Klang, faisant lui aussi partie des Haïtiens en Ex-île 3, nous dit que « Toute terre est prison » faisant un parallèle à peine voilé entre la persécution des juifs par les nazis d’Aldophe Hitler et celle des Haïtiens par les Tontons macoutes de François Duvalier.

La quatrième section, intitulée « Haïti intime », commence par un beau petit poème très sensuel de Jeanie Bogart. À partir de cette section, les textes deviennent en effet plus intimistes décrivant des scènes privées et des instants de la vie de tous les jours comme « le mouvement des balais »,  « le charme des bananiers » et cette « mouche noire » qui annonce la mort d’un être cher dans le poème « Le balayeur » de Marilène Phipps. La prochaine section appelée à juste titre « Riposte et résistance » commence par le long poème de Tontongi « Haïti n’est pas ce que vous dites, Mr Tèt-Mato ». Dans ce texte informatif bien documenté Tontongi fait la leçon au « suprémaciste blanc » qu’est l’ex-président américain Donald Trump tout en lui donnant aussi une leçon d’histoire sur Haïti et l’Afrique qu’il a traités de manière fort élégante de « pays de mer…de » comme si la mer…de n’existe pas aussi aux États-Unis et dans les autres pays occidentaux qui se sont ligués contre Haïti depuis des siècles. Selon le poème de Tontongi, « Haïti est [pourtant] parmi les nations les plus riches au monde » (p. 370). Haïti reste encore en effet une perle dans les Antilles, un joyau que de mauvais génies locaux et internationaux ont savamment recouvert de boue pour des raisons obscures. L’exploitation capitaliste du « Minerai noir  4 » persiste malheureusement encore aujourd’hui sous différentes formes. C’est ce qu’indique justement le poème « Nous n’irons plus à l’abattoir » de Michèle Voltaire Marcelin qui se réfère aux exploiteurs capitalistes racistes de l’international et leurs laquais locaux à la troisième personne du pluriel, et le peuple haïtien à la deuxième, comme dans le vers suivant : « Ils nous ont bâillonnés […] enfermés, affamés, épuisés, […] écorchés jusqu’au sang » (p. 405).

On nous a gardé le meilleur pour la fin. Contenant 37 textes, la dernière section intitulée « L’âme d’Haïti », est sur le plan quantitatif la plus importante de toute l’anthologie. Il s’agit d’une section qui donne à visiter l’âme d’un pays que beaucoup de ses poètes ont dû fuir avec dans leur crâne et dans leur cœur « le zombie d’un grand poème ». Tel que l’indique Denizé Lauture, dont le poème ouvre cette dernière section, son « âme flâne à tout jamais dans le jardin le plus beau de la poésie » (p. 417). Ces poètes nostalgiques en « Ex-île », qui chantent « La terre natale », où « le coq, chaque matin, claironne le réveil » (V. Calice, p. 405), expriment leur mal du pays en rémémorant une foule de souvenirs agréables comme « l’odeur unique d’ilang-ilang », la musique du « tambour aux creux du soir » (G. Klang, p. 419), et la « mer qui pétille ». Dans le poème « Le vent du sud arrive à Port-Salut » de Bernard Block, il y a par contre des images douloureuses telles que celles des hommes, des femmes, des enfants et des animaux emportés par la mer lors du puissant ouragan Matthew qui a ravagé le sud d’Haïti en octobre 2016, soit six ans après le séisme du 12 janvier 2010. Tous ces éléments positifs et négatifs constituent en quelque sorte « L’âme d’Haïti », un pays où « Le ciel trébuche sous de houleux nuages », pour reprendre le titre du poème d’Elsie Suréna.

Tout bien considéré, la seule remarque négative, que j’ai à formuler sur cet excellent ouvrage, concerne le processus de traduction. Étant moi-même traducteur, je dois dire que je suis resté un peu sur ma faim sur ce plan, car il manque des informations précises sur le travail de traduction. Le lecteur intéressé à ce processus n’est malheureusement pas toujours en mesure d’identifier la langue originale dans laquelle les textes ont été conçus. Pour savoir par exemple que le poème de Denizé Lauture, « Coup de pilon dans la moelle épinière», qui clôt la deuxième section de l’ouvrage, a été écrit originalement en kreyòl, il m’a fallu regarder les trois versions du texte pour conclure que la version orginale est celle où il n’y a pas de mention concernant la traduction. Plutôt que d’écrire « traduit en français par… », il aurait simplement fallu aux éditeurs d’écrire plutôt « Traduit du kreyòl par…» pour que le lecteur ait immédiatement l’information dont il a besoin sur le texte source. Hormis ce détail insignifiant, je reconnais avoir pris beaucoup de plaisir à lire cette anthologie transnationale, translinguistique, plurilingue et pluriculturelle qui arrive à un moment crucial et paradoxal dans un monde où l’on observe un retour aux valeurs ultra-nationalistes s’opposant à un mondialisme grandissant et à une transnationalisation pourtant inévitable. Dans le contexte actuel, ce livre rappelle que Haïti a toujours incarné le « Tout-monde ». Il atteste l’attitude d’un peuple attaché à sa terre, sa culture, sa langue, bref à ses mœurs, tout étant ouvert au monde et aux valeurs universelles. C’est un ouvrage qui illustre aussi nos talents littéraires et artistiques et qui démontre que malgré notre vie pleine de déboires, nous n’avons jamais cessé de rêver, de verser dans le beau, dans l’humain. En fait, cet ouvrage réflète l’image d’Haïti elle-même, c’est-à-dire un joyau dont la valeur cachée reste à découvrir.

Notes

  1. Calvet, Louis-Jean. La guerre des langues et les politiques linguistiques. Paris : Hachette, Littératures, 1999, p. 43.
  2. Si la figure du Nègre marron incarne la résistance à l’esclavage, le marronage a aussi le sens d’opportuniste. Pour plus de détails, voir RafaelLUCAS, « Marronnage et marronnages »,Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 89, 2002, p. 13-28.
  3. Gary KLANG, Ex-île – poèmes, Grenoble, France : Éditions de la Vague à l’âme, 1988.
  4.  René DEPESTRE, Minerai noir, Paris, Présence Africaine, 1956.

 

*Frenand Léger, Ph.D. Department of French at Carleton University

[Trilingual Press, Cambridge, 2023 [ISBN 978-1-936431-42-7]; éditée par Elizabeth Brunazzi, Denizé Lauture et Eddy Toussaint (Tontongi)

[L’anthologie peut être obtenue en ligne via les distributeurs suivants : Presse Trilingue / Barnes & Nobles / Amazon.fr]

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