Scepticisme, pessimisme, réalisme, espoir

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Le slogan « Never again » (Jamais plus ça) était l'un des slogans des jeunes et des moins jeunes pendant l'impressionnante « Marche pour nos vies ».

Des centaines de milliers de personnes, de tous âges, des jeunes en majorité, ont participé le samedi 24 mars à une journée historique de mobilisation massive dans un certain nombre de villes des États-Unis, dont Washington, pour réclamer un contrôle plus strict de la vente et de la possession des armes à feu, à la suite de la tuerie dans un lycée de Parkland, en Floride, survenue le 14 février 2018. La “Marche pour nos vies” (March For Our Lives), préparée et coordonnée par  l’organisation Everytown For Gun Safety qui milite pour un renforcement du contrôle des armes à feu, a occupé le petit écran, toute la journée, aux États-Unis et peut-être même à travers le monde.

Le slogan « Never again » (Jamais plus ça) était l’un des slogans des jeunes et des moins jeunes pendant l’impressionnante « Marche pour nos vies ».

L’enthousiasme contagieux, l’effervescence joyeuse, l’émotion à fleur de peau et l’exaltation débordante manifestés par ces jeunes étaient palpables. Le déferlement de la jeunesse des lycées sur le macadam à travers les États-Unis a été comme un tremblement de terre sociétal, une marée protestataire déferlant avec force sur l’inertie coupable de politiciens de tous bords refusant de prendre les mesures fédérales appropriées visant à favoriser un cadre législatif plus contraignant pour l’obtention d’armes à feu aux États-Unis. un contrôle rationnel et efficace de leur vente.

On ne peut s’empêcher de n’avoir pas été frappé par cet immense déferlement de conviction, d’ardeur, d’enthousiasme à forcer la main aux législateurs à Washington, ces semi-parasites largement ou seulement préoccupés par leur obsession à garder leur poste au Congrès, renouvelable tous les deux ans pour les députés (representatives) et tous les six ans pour les sénateurs. Jamais auparavant dans l’histoire des États-Unis a-t-on vu une telle mobilisation de jeunes, une telle ferveur, une telle incandescence, une telle prise de conscience, une telle envie de prendre par les cornes le taureau des armes à feu pour lui planter une dague d’assouvissement de leur passion dans le mitan de sa nuque.

À regarder ces jeunes en ébullition, à m’enthousiasmer à faire corps (et âme) avec leurs revendications pour qu’ils ne meurent plus, dans leurs salles de classe, sous les balles assassines de gens mentalement dérangés s’approvisionnant à volonté en armes à feu destructrices du type fusils d’assaut, je me suis senti revigoré, que dis-je, rajeuni de quelque… soixante-cinq ans; et c’est tout vous dire car “à mes âges” – comme on dit – mes arthrites, oto-rhinites, bursites, tendinites, dermatites, prostatites, cystites, bronchites, laryngites, amygdalites, lapipit et autres eskonbrit de maladies ne me lâchent pas d’une maille.

Emma Gonzalez, figure désormais emblématique de la croisade contre les tueries scolaires, pendant ses 6 minutes de silence.

Plus de 800 rassemblements en faveur d’un contrôle renforcé des armes à feu ont eu lieu à travers les États-Unis et dans le monde entier. Le point d’orgue de celui de Washington a été avec Emma Gonzalez, jeune fille au crâne rasé désormais emblématique de la croisade contre les tueries scolaires. Après avoir cité les noms des dix-sept victimes du lycée de Floride, cette étudiante en théâtre a fixé la foule sans un mot pendant plus de 6 minutes, le temps qu’a duré la tuerie de Parkland. Sans doute le plus long silence jamais diffusé en direct par les télévisions américaines… Et elle a conclu: «Marchez pour vos vies avant que ce soit le boulot de quelqu’un d’autre!»

J’ai alors revécu ces moments de jouvence, de jeunesse, d’ivresse, d’allégresse, de verdeur, de vigueur, d’enthousiasme estudiantin, lors de la chute en 1956 de Paul Magloire, alias Kanson fè. J’étais alors en PCB à la Faculté de Médecine. On s’agitait, on était joyeux, satisfaits qu’on se fût débarrassé du  président Toulejou-m-sou-se-wiski-m-bwè, ignorant que l’ambassade américaine devait être dans le coup jusqu’au cou, cette engeance de coulisse qui porta le coup qui tua le coucou.

Magloire comme pas mal de politiciens avant et après lui alla en exil d’abord à la Jamaïque. Des “opposants”, éventuels candidats à la présidence, pensaient que le tafyateur était trop près d’Haïti.  Ils manipulèrent les étudiants pour les porter à dénoncer la présence (dangereuse à leurs yeux) du “whisky-man” à quelques encablures du pays. Téléguidés en sous-main sans doute principalement par des mecs dans le sillage du ténébreux, sournois et rusé Duvalier, les étudiants avaient défilé à Port-au-Prince, scandant: “Magloire, out of Jamaica!”, “Magloire, hors de la Jamaïque!”

Jeunes, enthousiastes, naïfs, crédules même, nous croyions en avoir fini avec la “dictature” du militaire jouisseur, bambocheur, noceur, tafyateur. Sans expérience de la chose politique, sans aucune pratique de la bête et de la bêtise politiciennes, sans grand bagage politico-intellectuel, nous avions donné tête baissée dans le panneau électoral. Nous étions devenus fignolistes, déjoïstes, jumellistes, duvaliéristes, selon des critères émotionnels, familiaux ou selon l’appartenance sociale.

L’humble “petit médecin de campagne” Duvalier, le sénateur bourgeois Déjoie et sa “politique de la terre, la seule la vraie”, le professeur Fignolé et sa verve magnétisante avaient conquis les esprits. Chacun croyait avoir fait le bon choix et s’attendait à voir son candidat devenir un “bon” président. On sait ce qu’il advint. Le général Antonio Th. Kébreau thompsonna, pistonna  le “petit médecin”. L’ambassade américaine et Washington, aux commandes depuis 1915, garda le père et le fils pendant vingt-neuf ans.

Le 7 février 1986, nous célébrâmes la chute de la dictature, crûmes à un “changement” annonciateur de démocratie, et prîmes nos rêves pour de la réalité. Alors, les grands décideurs à Washington, casseurs de rêves, sinistres oniroclastes s’arrangèrent pour mener le jeu, par militaires et proxys civils interposés, jusqu’à éventuellement imposer un petit vaurien inculte, obscène, “pétrocaribéen” suivi d’un “entrepreneur” bananeux, sous le coup d’une inculpation.

J’ai fait ce détour (nécessaire) par les chemins pikan kwennaw d’Haïti pour en arriver à Washington, justement, à l’enthousiasme, l’euphorie, la vigueur des lycéens dont on doit saluer le courage, la détermination exprimée d’aller jusqu’au bout pour un renforcement du contrôle des armes à feu, y compris le bannissement des meurtriers fusils d’assaut. Les intervenants, tous des jeunes, ont clairement et vigoureusement exprimé ce qu’ils attendent des législateurs. Et on ne peut douter de l’honnêteté, candide, de ces lycéens qui ont manifesté leur conviction ferme de transformer le 24 mars, ce moment historique en un mouvement décisif qui débouche sur une législation plus stricte, contraignante du contrôle des armes à feu.

Jusqu’à preuve du contraire, je suis sceptique pour ne pas dire pessimiste.

Jusqu’à preuve du contraire, je suis sceptique pour ne pas dire pessimiste. À la base même de mon scepticisme et pessimisme, il y a en moi ce réflexe de kanpe lwen et de “je-suis-peur-et-même-craint” dès que j’ai affaire à des politiciens. Ils semblent nés avec un “chromosome-bluff” porteur de leur naturel menteur, fourbe, mètdam, faufileur, trompeur, tortueux, sauf exceptions, bien sûr. Leur bonjour n’est pas la vérité. Ils ont le tour de vous mystifier, de vous regarder droit dans les yeux pour justifier n’importe quoi. Et c’est sur monde que devront compter les lycéens.

Vue partielle de la manifestation monstre à Washington sur la Pennsylvania Avenue menant à la Maison Blanche.

Les jeunes et les moins jeunes qui ont défilé aux États-Unis comptent sur leurs bulletins de vote pour choisir des députés (representantatives) et sénateurs favorables à leur vision d’une Amérique dotée d’une réglementation vraiment stricte de la vente des armes à feu. En principe, c’est légitime, c’est normal sauf que, hélas, la rouerie, la fourberie, l’hypocrisie, la matoiserie, la sournoiserie, la mètdamerie des politiciens les attend de pied ferme, particulièrement l’hostilité quasiment viscérale des Républicains aux changements fondamentaux qui aideraient largement à prévenir cette folie tuatoire en bandition permanente aux États-Unis.

Dans ce dernier ordre d’idées on sait comment les Républicains proches de la National Rifle Association (NRA), le très puissant lobby des armes, se sont mis en croix sur le chemin de Obama empêchant ce dernier de faire évoluer la législation pour un contrôle plus strict des armes à feu, notamment des armes automatiques et des armes de guerre. Face à ce blocage politique, Obama a dû agir par décret, pour renforcer le service qui centralise les données sur les antécédents des acheteurs, améliorer la technologie de sécurité des armes à feu ou créer des postes pour mieux contrôler l’application de la loi actuelle. Ces mesures, certes utiles, pourtant  limitées, n’ont pourtant pas pu prévenir d’autres hécatombes: Orlando en 2016, Las Vegas en 2017 et tout récemment Parkland, en Floride.

Qu’on le veuille ou non, on est face à une réalité qui force à un certain réalisme. Des parlementaires républicains, majoritaires au Congrès américain, se sont montrés réticents à introduire une nouvelle législation sur le contrôle des armes après la fusillade de Floride, estimant qu’il fallait d’abord améliorer l’application des lois existantes; bien sûr un mauvais alibi. “Il existe des problèmes dans le système de vérification des antécédents, où certains passent au travers des mailles du filet, nous avons déjà voté une proposition de loi pour régler ça”, a assuré Paul Ryan, le chef de la Chambre des représentants. Or là n’est pas la question.

Voyez comment Steve Scalise, le numéro 3 des élus républicains à la Chambre a réagi lors d’une rencontre avec des rescapés de la fusillade de Floride, rencontre qualifiée seulement de “remplie d’émotions”: “Alors que les gens pensent à de nouvelles lois, ce qu’il faut d’abord regarder c’est le nombre de lois qui n’ont pas été mises en application, qui ne sont pas appliquées de la bonne manière” (sic). Vraiment? Or, c’est bien ce mec qui avait été grièvement blessé en juin 2017 lorsqu’un forcené avait ouvert le feu sur l’équipe de baseball républicaine du Congrès. Devinez? Il s’est dit opposé à toute interdiction spécifique, comme les semi-automatiques de type AR-15 utilisés par Nikolas Cruz, le tueur de Parkland. Mon BIC m’en tombe…enfin, je devrais dire: mon clavier d’ordinateur m’en tombe.

Vue partielle de la manifestation monstre à Washington sur la Pennsylvania Avenue menant à la Maison Blanche.

Les chiffres sont là pour démentir ces forcenés de Républicains. Sans vouloir étaler la liste entière des statistiques offertes en 2015 par cdc.gov, il s’avère que plus le contrôle sur les armes est strict, moins il y a de morts par balles; inversément, moins de contrôle équivaut à plus de morts. À  titre d’exemples, voyons  le nombre de morts par arme à feu pour 100 000 habitants dans six États.

Pour le Massachussetts, Hawaï, New York, Rhode Island et le Connecticut où il existe un plus grand contrôle des armes, il est de 3.0, 3.6, 4.2, 4.7 et 5.3 respectivement. Par contre pour les États suivants affichant moins de contrôle: Nevada, Montana, Alabama, Louisiana, Alaska, les chiffres sont de 14.9, 19.2, 19.6, 20.4 et 23.0. Alors, dekilakyèl? Et pour faire plaisir au petit Robert: de qui et de laquelle? Et n’oublions pas que le fusil semi-automatique l’AR-15 que Nikolas Cruz a utilisé pour abattre ses camarades de lycée à Parkland en Floride, est en vente libre dans la plupart des Etats du pays et est l’une des armes préférées des Américains. Surtout, la NRA a participé à la popularité de ce fusil en le décrivant comme “l’arme parfaite pour protéger son domicile ou faire du sport”.

S’il est de bonne guerre de tomber à bras raccourcis sur les Républicains qui profitent des largesses de la NRA – en témoignent les millions de dollars versés à la campagne de Donald Trump – les Démocrates ont leur part de responsabilité à cause de leur frilosité et mollesse sur la question du contrôle des armes à feu. Eux se gardent bien d’attaquer frontalement la NRA. Ils choisissent donc leurs mots avec précaution. Quand en 2015, Hillary Clinton appelle à la mise en place de réformes «de bon sens» sur les armes, «il faut comprendre “pas trop drastiques”», selon l’analyste-décrypteur Didier Combeau.

Dans son entêtement contre toute réglementation, la National Rifle Association, selon RFI, peut “compter sur sa force de frappe alimentée par de nombreux dons et les recettes de ses publicités pour armes à feu”. Elle fonce alors à coups de millions de dollars. Elle choisit ses candidats aux élections en les notant de A à F en fonction de leur positionnement sur la question. “Les bons élèves sont récompensés par d’importants financements, les mauvais sont sanctionnés par “d’intenses campagnes de dénigrements”, toujours selon RFI.

Le système est redoutablement efficace. «Quand la NRA fait des campagnes politiques contre certains candidats, cela peut être tout à fait dévastateur», assure à RFI Célia Belin, chercheuse au Brookings Institute de Washington. Les notes elles-mêmes sont susceptibles d’influencer les électeurs. «Un petit pourcentage d’Américains se détermine uniquement en fonction de cela. Et c’est ce petit pourcentage qui peut faire basculer une élection», remarque Didier Combeau, spécialiste des Etats-Unis et auteur du livre Des Américains et des armes à feu : démocratie et violence aux Etats-Unis.

Qui a dit qu’un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir? Je réponds Aimé Césaire, malgré une mémoire hésitante, chancelante, défaillante, titubante, hésitante, branlante. Rafraîchissons la mémoire des uns et des autres. ”Notre Père, qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié […].Que la liberté de porter des armes soit préservée, et celle de protéger nos familles. Amen.”  C’est par cette prière collective réunissant 80.000 personnes que fin mai 2016 s’est ouvert le Salon annuel de la National Rifle Association (NRA) à Louisville, Kentucky. Trois jours durant, ces fans des guns and rifles ont fraternisé sur des airs de country, offrant l’un des spectacles les plus authentiques du Midwest américain, l’un des plus glaçants aussi, rapportait le journal Les Échos, le 1er juin 2016.
           

Les liens étroits qui unissent la NRA et les membres du Congrès sont connus. En 2012,”261 candidats au Congrès ont reçu des dons de la NRA pour faire campagne”, notait le Washington Post , soit 25 candidats démocrates et 236 candidats républicains, qui ont reçu un total de 650 000 dollars. Or“80% d’entre eux ont remporté les élections”. En 2010, la NRA a déclaré au fisc américain des dépenses totalisant 243,5 millions de dollars, soit 240 millions de dollars de plus que le Centre Brady pour la prévention de la violence attribuable aux armes à feu. Pendant la campagne électorale de 2012, la NRA a investi pas moins de 25 millions de dollars dans des campagnes publicitaires, dont 7 millions ont servi à appuyer des candidats républicains et 18 millions à dénoncer des candidats démocrates.

Après la récente fusillade de Parkland, face à un jeune survivant, le sénateur de Floride Marco Rubio ne s’est pas engagé à refuser les dons de la NRA, symbole du pouvoir d’influence de ce lobby.

Directement ou non, la NRA a donné plus de trois millions de dollars à Marco Rubio au cours de sa carrière politique par exemple, selon Center for Responsive Politics. La NRA dépense aussi sans compter en période électorale: environ 10 millions de dollars pour soutenir la campagne Trump, quelque 20 millions pour démolir celle de Hillary Clinton en 2016.

Les États-Unis, plus que n’importe quel autre pays au monde, vivent par l’argent et pour l’argent.

L’organisation attribue également des notes aux candidats et aux parlementaires, de A (la meilleure note) jusqu’à F, en fonction de leurs prises de position sur les armes. Selon le Washington Post, l’immense majorité des sénateurs démocrates ont un F tandis que seulement trois républicains ont une note en-dessous de A. C’est dire que l’influence de cette NRA est puissante en plus d’être ténébreuse.

Les États-Unis, plus que n’importe quel autre pays au monde, vivent par l’argent et pour l’argent. C’est sur ce roc qu’a été bâti le royaume du greenback, et les portes de l’enfer des anti-gun ne prévaudront point contre lui. Or, on sait aussi que l’argent corrompt. Et les Haïtiens ont toujours soutenu que devan grinbak nan pwen fè bak. Aux prochaines élections législatives américaines, je ne suis pas bien sûr que les Démocrates arrivent à avoir gain de cause face à l’hydre des armes à feu, la NRA, ce lobby ultra-puissant des armes à feu aux Etats-Unis.

Faut-il espérer que les lycéens, devenus adultes, aient suffisamment de souffle, à la longue, pour  garder leur cohésion, leur unité, la flamme de leur détermination à forcer leurs législateurs à agir moralement, humainement, pour un contrôle  le plus strict possible de la vente et de la possession des armes à feu? Oui, absolument. Ce mouvement historique des lycéens doit être encouragé, soutenu par tous ceux et toutes celles soucieux d’arrêter ce déferlement de folie meurtrière liée à la vente, à la possession et à l’usage irrationnels des armes à feu particulièrement les fusils d’assaut et autres engins de guerre semblables.

25 mars 2018

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