Sakine Cansiz, militante révolutionnaire méconnue : 1958 – 9 janvier 2013

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Sakine Cansiz: l'une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). On la voit ici, en 1995, en compagnie de Abdullah Öcalan, leader du PKK.

Sakine Cansiz, née en 1958 dans la province de Tunceli, en Turquie, est l’une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), parti politique armé d’obédience marxiste qui milite pour l’autonomie du Kurdistan, cette région du Moyen-Orient qui s’étend principalement sur quatre pays: la Turquie (45%), l’Irak (20%), la Syrie et le Liban. Elle représente 25 millions de personnes.

Sakine Cansiz est une combattante féministe laïque kurde connue pour son charisme, son courage, sa combativité, sa constance et son aura au sein de la communauté kurde. Son apport à la cause politique de l’autonomie du Kurdistan force le respect et lui ont valu d’être tour à tour emprisonnée, torturée, exilée puis assassinée en France par les services secrets turcs (MIT) dont l’implication ne fait nul doute. « Sara » est son nom de guerre car elle fut une figure emblématique de la résistance kurde contre la répression turque.

Elle a joué un rôle de premier plan dans la lutte armée que lui conférait le statut de co-fondatrice à part entière du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a été créé en 1978 par Sakine Cansiz et Abdullah Öcalan est une organisation assimilée à un mouvement de « guérilla » ou de « rebelles » revendiquant l’indépendance des territoires de la population kurde répartis entre la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak.

L’implication de Sakine Cansiz dans les milieux révolutionnaires a commencé très tôt, dans les années 70, avant qu’elle ne parte pour Ankara et contre les vœux de sa famille. Son engagement dans la lutte pour l’autonomie kurde a commencé alors qu’elle était encore jeune, puisqu’elle a participé à la création du PKK en novembre 1978 à Lice (non loin de sa ville natale) alors qu’elle n’avait que 20 ans. Elle a rencontré Abdallah Öcallan à la capitale de la Turquie, et ils ont décidé de créer le PKK ensemble. Abdallah a ensuite convoqué une vingtaine de militants à Lice, dans le sud-ouest de la Turquie, dans une région à majorité kurde, pour lancer le PKK avec elle.

L’engagement de Sakine pour la cause kurde est total. Elle est arrêtée par la police turque et condamnée à 24 années de détention, peine portée à 76 ans après qu’elle a parlé kurde au tribunal. Elle reste emprisonnée pendant 12 années; selon des sources kurdes, elle y est soumise à la torture qui est alors systématiquement appliquée aux prisonniers politiques. Le nom «Sara» est devenu son nom de guerre quand elle a été libérée de prison et depuis lors, elle a joué un rôle de premier plan dans la cause kurde.

Libérée de prison, Sakine Cansiz a créé l’Armée des femmes, une décision approuvée par Abdullah Öcallan, fondateur-chef du PKK car celui-ci soutenait pleinement l’émergence de femmes kurdes fortes de tempérament, libérées du joug des mâles féodaux. Elle a repris l’activité militante clandestine et la lutte armée pour se battre avec le PKK contre le rasage des villages par les Turcs et les arrestations arbitraires dans le sud-est de la Turquie.

Le combat de Sakine Cansiz fut double, en l’occurrence celui de la lutte féministe pour l’abolition du patriarcat et l’émergence d’une société égalitaire sans distinction de genre et respectueuse des droits humains ainsi que celui du mouvement séparatiste pour l’autonomie du Kurdistan réclamant une place dans le concert des nations. Sakine Cansiz est une figure de proue pour les femmes kurdes mais aussi pour tout un peuple. Elle a donc combattu toute sa vie durant, contre une double oppression – celle du système patriarcal ainsi que celle des états de la région refusant le droit à l’autodétermination aux kurdes.

Grâce à ses analyses féministes, «Sara» a montré une volonté inébranlable de faire avancer la cause des droits des femmes tout en ayant affaire à un appareil de parti très masculin: c’était en soi une révolution majeure. En raison des pertes humaines majeures combinées avec le fort désir des femmes kurdes de prendre part à la lutte armée, l’éducation idéologique des militants des deux sexes était devenue une priorité. Le camp d’entraînement libanais kurde fut alors transformé en académie militaire et, en 1988, la libération des femmes a été reconnue comme une priorité du mouvement.

A l’origine, le PKK recrutait surtout dans les cercles académiques et ses membres étaient majoritairement des intellectuels marxistes mais dans les années 80, les nouvelles recrues étaient analphabètes ou peu éduquées et provenaient de zones rurales ou de villages détruits par les Turcs. Cela avait permis de réaliser qu’il devenait urgent de faire entendre la voix des femmes au sein du mouvement afin qu’un Kurdistan libre n’opprime pas la moitié de sa population.

La connaissance du marxisme de “Sara”était la source de sa conscience politique qui l’a amenée à comprendre que les femmes kurdes étaient opprimées en tant que classe sexuelle.  Aussi, Sakine Cansiz tenait à faire entendre la voix des femmes, à leur donner plus de visibilité, plus d’autonomie et plus de poids politique. Afin d’atteindre cet objectif, elle n’hésitait jamais à se mettre en place lorsque cela était nécessaire, même si, pendant un certain temps, elle a été la seule femme dans un environnement exclusivement masculin.

«Sara» a joué un rôle majeur dans la lutte des femmes kurdes pour leurs droits et pour la liberté du Kurdistan, notamment lorsqu’elle a créé les premières organisations féminines au milieu des années 90, avant son exil en Europe. Elle s’est battue contre la domination masculine dans différents contextes, en particulier au sein de son propre parti et, en 1995, elle a également co-fondé l’Union des Femmes Libres du Kurdistan. Ce mouvement s’est transformé en un parti politique en 1999: le Parti des Travailleuses du Kurdistan, devenu plus tard le Parti de la Libération des Femmes Kurdes.`

Grâce à son aura et à son charisme, elle a continué à susciter la révolte des Kurdes et à créer des unités stratégiques pour les femmes, car le nombre de femmes participant à la rébellion kurde était très élevé. Abdullah Öcallan a reconnu ses qualités exceptionnelles de leadership au sein de son mouvement marxiste, ainsi que son rôle majeur dans le mouvement de libération du Kurdistan.

Elle a également participé à une conférence organisée par Abdullah Öcallan, du 23 au 28 août 1991, dans un camp de formation dans la région de la Bekaa au Liban. Y étaient présents d’autres dirigeants et fondateurs du PKK également libérés des geôles turques. En 2007, les autorités américaines l’identifient comme l’un des principaux collecteurs de fonds du PKK en Europe. Elles projettent son arrestation considérant que le PKK est à leurs yeux une organisation terroriste. Le pire devait arriver.

En effet, Sakine Causiz sera assassinée à Paris dans les locaux du centre d’information du Kurdistan, au 147 rue la Fayette, dans le Xe arrondissement, dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013 avec deux autres militantes kurdes12, Fridan Dogan et Leyla Söylemez possiblement, selon la justice française, par les services secrets turcs, le MIT13. L’assassin présumé, Omer Güney, était un Turc de 34 ans, qui avait été agent d’entretien à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle. Quelques mois après ces assassinats, un enregistrement audio d’une conversation entre Ömer Güney et des agents des services secrets turcs (MIT), ainsi que des notes, furent mis en ligne de façon anonyme. Omer Güney avait également des photos de centaines de militants kurdes dans son téléphone.

La juge Jeanne Duyé est chargée de l’enquête. En septembre 2013, l’ordinateur de la magistrate est volé à son domicile lors d’un étrange cambriolage. Un projet d’évasion d’Omer Güney est déjoué. L’homme, incarcéré depuis le 21 janvier 2013 près de Paris, comptait s’évader «avec l’aide d’un membre du MIT». La magistrate, au-delà d’une possible implication des services secrets turcs, n’a pas réussi à établir qui étaient les commanditaires, soit «avec l’aval de leur hiérarchie», soit «à leur insu  afin de les discréditer ou de nuire au processus de paix», entamé à l’époque entre Ankara et le PKK.

Après deux ans et demi d’enquête, le parquet de Paris a rendu, le 9 juillet, son réquisitoire définitif, demandant le renvoi devant une cour d’assises du principal suspect, Omer Güney, pour assassinats en relation avec «une entreprise terroriste». Ce document de plus de 70 pages est une pièce unique, puisque pour la première fois, la justice française évoque la possible implication d’un service de renseignement étranger, en l’occurrence le MIT (équivalent turc de la CIA) dans un assassinat politique commis en France.

Faute d’avoir pu identifier avec certitude les commanditaires de ce crime, le parquet est resté prudent sur le degré d’implication du MIT. Ce service est en effet dirigé par un proche du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, engagé depuis 2012 dans un processus de paix avec le PKK qui divise profondément l’appareil d’Etat turc.

Sakine Cansiz était une cible de choix pour les autorités turques. Elle devait être tuée car non seulement elle luttait ardemment pour l’autonomie du Kurdistan mais elle dirigeait un mouvement laïc d’émancipation des femmes qui était fortement détesté par les Turcs et par les islamistes radicaux dans la région.

Le 13 décembre 2016, Ömer Güney est transporté d’urgence de la prison de Fresnes à la Salpêtrière. Depuis longtemps atteint d’un cancer du cerveau, il avait développé une légionellose causée par une bactérie, Legionella pneumophila, agent de pneumonie dont il est mort le 17 décembre soit cinq semaines avant le début de son procès,

Metin, le frère de Sakine Cansiz tient la France pour responsable, “ma sœur a été tuée sur le sol français et celui qui a tué ma sœur est mort en prison, empêchant le procès d’avoir lieu». Le meurtre de Sakine Cansiz est commémoré chaque année par des millions de Kurdes qui viennent de tous les coins de l’Europe pour déposer une couronne sur le lieu du crime.

Sources:

Le double combat de Sakine Cans?z. Kedistan, 31 juillet 2016.

Sakine Cansiz: a legend among PKK members. Theguardian 01-10-2013.

 Assassinat de trois militantes kurdes à Paris: le suspect renvoyé aux assises. Le Monde.fr et AFP. 13.08.2015

Mort de l’assassin présumé de trois militantes kurdes à Paris en 2013. Le Monde.fr et AFP 17.12.2016.

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