Règlement de compte à O.K. Corral version Transition !

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L’ancienne sénatrice du Centre, Edmonde Supplice Beauzile du parti FUSION

Depuis quelque temps, l’on savait déjà que rien ne va plus entre certains leaders de l’ex-opposition au feu Président Jovenel Moïse. La dissension est telle qu’un certain nombre d’entre eux décide carrément de retirer leur confiance au Premier ministre de facto, Ariel Henry. Même parmi les signataires de l’Accord du 11 septembre, on se regarde en chien de faïence depuis que l’ancien sénateur des Nippes, Nènel Cassy, a tenté un putsch au sein du parti Secteur Démocratique et Populaire (SDP). Un coup d’Etat écrasé dans l’œuf naturellement par Me André Michel, Marjorie Michel et Ricard Pierre.

Mais, cette scission a laissé des blessures, paraît-il, difficiles à cicatriser. Il a fallu le soulèvement populaire dû à la décision du pouvoir d’augmenter les prix du carburant et le mécontentement général de la population contre la politique du gouvernement pour qu’on s’aperçoive que le torchon brûle depuis bien longtemps entre les soutiens du Premier ministre a.i et d’autres chefs politiques qui n’ont jamais soutenu la prise du pouvoir par Ariel Henry.

Les émeutes de ces dernières semaines ont fini par mettre en lumière la rivalité existant entre des frères ennemis dans ce paysage politique très fragmenté. Avec différents épisodes de pillages, d’attaques, de vandalisme et d’autres actions spectaculaires menés par les émeutiers en colère à travers tout le territoire, il semblerait que certains anciens membres de l’ex-opposition ont profité pour régler leurs comptes avec d’autres camarades ne partageant point ou plus la même vision qu’eux sur la Transition.

En tout cas, c’est ce que laissent entendre celles et ceux qui ont été les cibles des manifestants pendant les semaines de « pays lock » où on a enregistré d’énormes pertes en matériels et en vies humaines. Si depuis le début des manifestations et des attaques des biens privés et publics par la population, les partisans du régime se contentaient de condamner les pillages et les incendies ayant eu lieu partout dans le pays, ils se gardaient de cibler des personnalités politiques qui seraient, selon eux, les instigateurs de ces mouvements de colère populaire.

L’ancien sénateur Youri Latortue

Mais, à partir du moment où ils ont été personnellement visés et pointés du doigt, on a vite constaté que le ton avait changé et que ces responsables politiques proches du pouvoir devenaient  plus vindicatifs. L’affaire prit même un ton de règlement de compte entre des frères ennemis.  Tout a commencé avec l’attaque et une tentative d’incendie de la résidence privée de Me André Michel du côté de Pétion-Ville. Connu pour être l’un des plus farouches défenseurs  du pouvoir conduit par Ariel Henry, le chef du parti Secteur Démocratique et Populaire (SDP) n’avait pas fait de grandes déclarations dans la presse ni de menaces après cette tentative d’incendier sa maison qui a été épargnée de justesse. Bien que l’un de ses véhicules stationné dans un garage n’ait pas eu cette chance, il a été carbonisé, André Michel s’était contenté de déplorer cette attaque. Plus prudent sans doute et surtout n’ayant pas la preuve formelle que ce sont ses anciens amis de l’ex-opposition qui ont monté cette expédition punitive chez lui, l’avocat, pourtant très généreux en verbe, s’est retenu d’accuser qui que ce soit.

Alors qu’il sait que son parti SDP en charge d’un grand Ministère et étant l’un des piliers du gouvernement est l’une des cibles de la population qui demande le départ du Premier ministre de facto Ariel Henry. Une attitude précautionneuse qui n’a pas été le cas de ses deux collègues, l’ancienne sénatrice du Centre, Edmonde Supplice Beauzile du parti FUSION et Marjorie Michel du SDP. Toutes deux grandes alliées aussi du régime et signataires de l’Accord dit de Musseau, sont directement touchées. En effet, les manifestants qui s’en prennent aux biens publics et privés visent surtout les proches du pouvoir et, de fait, s’intéressent à leurs patrimoines. C’est ainsi que le jeudi 15 septembre 2022, après l’attaque de la résidence de Me André Michel, plusieurs autres résidences appartenant à divers leaders politiques proches du régime ont été, elles aussi, visitées  par des manifestants.

Les principaux visés étaient l’ex-sénatrice et surtout cheffe du parti FUSION, Edmonde Supplice Beauzile, l’ancien sénateur et actuel ministre de la Planification, Ricard Pierre et Marjorie Michel, le numéro deux du SDP et soutien inconditionnel de Ariel Henry. Tous ont vu leurs maisons situées sur les hauteurs de Pétion-Ville, pillées, vandalisées, voire incendiées par une horde de manifestants en colère qui les rendent complices des décisions du gouvernement. Comme nous le disions plus haut, contrairement au patron du SDP qui a subi le même sort, Marjorie Michel et Edmonde Supplice Beauzile n’ont pas gardé leur langue dans leurs porches. C’est sans hésiter qu’elles accusent sans preuve avérée un trio de leaders politiques qui, hier encore, étaient avec elles sur les mêmes barricades contre l’ancien régime.  Trois personnalités que Mme Beauzile cite nommément dans plusieurs tweets dans lesquels elle les tient pour responsables de ces actes qualifiés de criminels.

« J’ai passé ma vie à travailler. Je n’ai commis aucun crime économique. Je ne suis pas riche comme vous. Merci à Youri Latortue, Nenel Cassy et Arnel Bélizaire. Vous avez dirigé un groupe chez moi pour détruire une maison que j’ai passé 20 ans à construire.  Merci à vous qui avez invité vos sbires à mettre le feu chez moi, à piller ma maison. Un choix que j’ai fait comme femme dans un environnement machiste, de faire de la politique. Comme socio démocrate, j’ai toujours fait la promotion du dialogue comme solution en tout temps. Ma vie et celle de ma famille sont entre vos mains », écrit-elle sur son compte twitter le jeudi 15 septembre 2022, quelques minutes après le passage des émeutiers.

Ensuite, comme ultime geste de désespoir, d’avertissement et pourquoi pas de menace aussi à ses anciens amis de l’ex-opposition, celle dont le parti dispose d’un grand Ministère dans le gouvernement d’Ariel Henry, conclut en ces termes : « Je ne me suis jamais impliquée dans des malversations, aucun crime de sang ni de crime économique.

L’ancien sénateur Nènel Cassy

Je fais savoir à Youri, Nènel, Arnel que je ne suis pas aussi riche que vous, contrebandiers de ce pays, alliés des gangs, de politiciens malveillants et de gens à micro ; j’ai mené une lutte aux côtés de certains d’entre vous sauf aux côtés de MJC (Moïse Jean-Charles), pensant que vous pensiez pays. Honnêtement, je comprends le sort réservé à Jovenel. Vous êtes tous des assassins ! » Oui, vous avez bien lu, le mot est lâché. « Vous êtes tous des assassins », c’est Edmonde Supplice Beauzile qui le dit. Elle doit savoir de quoi elle parle. C’est en quelque sorte : Règlement de compte à O.K Corral* version haïtienne qui se joue entre des anciens partenaires et collègues politiques dont la suite pourrait nous livrer davantage d’informations sur cette grande famille qui lave aujourd’hui ses linges sur la place publique. D’ailleurs, tout de suite après les fameux tweets vengeurs de l’ancienne sénatrice du département du Centre mettant en cause l’homme fort de l’Artibonite, Youri Latortue, celui-ci a immédiatement réagi en contestant vigoureusement les dires de son ex-camarade de l’ancienne opposition en la menaçant de la trainer en justice pour diffamation.

Selon Youri Latortue, Edmonde Supplice Beauzile fait volontairement l’amalgame afin de brouiller les pistes. Les manifestants sont assez grands et intelligents pour décider seuls de leurs choix. Mais, ceux qui ont saccagé les résidences des responsables politiques ne savaient certainement pas qu’ils allaient donner l’occasion aux partisans du pouvoir de s’en prendre à leurs opposants. Outre l’attaque frontale du leader de FUSION, c’est au tour de Marjorie Michel de monter au créneau contre les trois ex-membres du Parlement et de rendre public ce qu’elle croit être un secret. Selon ce membre radical du Secteur Démocratique et Populaire, cela faisait longtemps que l’équipe composée de : Nènel Cassy, ancien sénateur, Arnel Bélizaire, ex-député, et Youri Latortue, ancien Président de l’Assemblée Nationale, voulait s’en prendre aux signataires de l’Accord de Musseau par le fait qu’ils soutiennent le pouvoir en place. Marjorie Michel révèle que ces gens font partie du PEN (Protocole d’Entente Nationale) et qu’ils supportent mal que des partis politiques comme SDP et FUSION participent au gouvernement de Transition dirigé par Ariel Henry.

D’après la collègue de Me André Michel, les Youri, Arnel et Nènel cherchaient une occasion pour mettre à exécution les menaces qu’ils avaient proférées à leur encontre. Cette nouvelle opération « pays lock », semble-t-il, leur a donné l’opportunité de sévir. A en croire cette ancienne égérie Lavalas, ces trois anciens membres de l’ex-opposition sont bel et bien derrière les attaques de leurs maisons. Il n’y a pas de doute, ils sont le cerveau intellectuel des émeutiers qui ont débarqué chez le ministre Ricard Pierre, André Michel, Edmonde Supplice Beauzile et elle-même. « Lorsqu’ils ont appris que le Dr Ariel Henry avait sollicité de rencontrer le SDP, ils nous ont appelé pour faire pression sur nous. […] Ils nous ont menacés de nous détruire politiquement, mais nous n’avons pas su qu’ils seraient arrivés dans cette dimension » se souvient-elle.

L’ancien député Arnel Bélizaire

Hier, les meilleurs amis du monde, aujourd’hui, les membres de l’ex-opposition se déchirent en public n’hésitant point de livrer leurs petits secrets à la face d’une population qui n’a qu’un objectif : trouver de quoi manger et se protéger contre les gangs armés qui contrôlent pratiquement tout le pays. L’opération « pays lock » version 2022 ne cesse de nous révéler les dessous d’une Transition qui tourne la tête à tous les acteurs. Si l’on peut regretter quelques actes perpétués çà et là qu’il faut tout de même classer parmi des dégâts collatéraux dans ce genre de situation, le bon côté de ce mouvement populaire c’est qu’il donne l’occasion à chaque secteur et chaque leader politique de se positionner par rapport à la conjoncture. Enfin, ces règlements de compte entre les frères ennemis de la Transition a peut-être du bon, dans la mesure où ils permettent d’identifier ceux qui demeurent du côté du peuple et ceux qui l’ont trahi en cours de route.


Ndlr.

*O.K. Corral :  Un bâtiment sans toit pour chevaux et livraisons en usage de 1879 à environ 1888, dans la ville minière en plein essor de Tombstone, sur le territoire de l’Arizona, dans le sud-ouest des États-Unis, près de la frontière avec le Mexique.

Dans le texte, O.K Corral fait référence à une fusillade entre des hommes de loi dirigés par Virgil et Wyatt Earp et des membres d’un groupe de hors-la-loi vaguement organisé appelé Les Cowboys, qui s’est produite vers 15 heures, le mercredi 26 octobre 1881, à Tombstone, dans le territoire de l’Arizona, aux États-Unis. Elle est généralement considérée comme la fusillade la plus célèbre de l’histoire du Far West américain.

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