Pleins Feux Sur : Réginald «Pèlas» Cangé

« Un phrasé cool et décontracté » | (Port-au-Prince, 1978)

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Réginald «Pèlas» Cangé

 Ce talent délirant est infus de ressources ; d’une voix hors-norme pour atteindre la ligne d’arrivée, mieux que tout autre vocaliste de son ère. Eloquemment paré d’un pitch cool et décontracté et d’une diction infaillible qui l’ont autorisé à pouvoir chanter en créole, français, anglais et espagnol. Des tics vocaux n’ayant rien à envier à Enrique Iglesias, Marc Anthony ou Bruno Mars. Pourtant, son caractère de rebelle l’a fait écoper d’une trajectoire en dents de scie. Dommage qu’il n’ait pas su se munir d’une mentalité de crève-faim. Au lieu d’être toujours au cœur d’une résistance. Ce qui parfois peut-être un pis-aller pour les milieux du spectacle ; que ce soit d’ici ou d’ailleurs. Mais, on est ce qu’on est ! Elevé à  Carrefour, banlieue de Port-au-Prince, aux alentours d’un péristyle, Réginald a eu dès sa prime enfance l’opportunité de s’accommoder de tous les styles musicaux du terroir et, aux prises avec tant d’influences exotiques. Spécialement au cours d’une décade qui a vu la consolidation des genres qui ont précédé la genèse de la musique globale. Et l’ont permis de se générer une signature musicale et vocale toute personnelle. Pourtant, c’est dans la musique rasin que l’étonnant ménestrel a débuté à l’âge des culottes courtes. Comme tambourineur du groupe « AlomanJahye », composé surtout de jeunes écoliers et universitaires à la fin des années 1980. Tous adhérents du jeune prêtre militant J.B. Aristide ; le gagnant des premières élections libres au pays. Cependant, cette expérience va être démantibulée par le coup d’état sanguinaire de 1991 ; qui a vu l’éclatement des foyers culturels, familiaux, musicaux, estudiantins du terroir. Lorsque des jeunes comme Réginald doivent se mettre à couvert pour éviter la foudre des paramilitaires, attachés, frhapistes, ninjas confondus. Ce qui a donné voie à la dissolution du groupe. 

Des épreuves qui l’ont infusé d’un comportement d’insoumis. Bref, adolescent il a fait partie d’une génération qui avait à cœur l’espoir d’un changement au pays. Mais a dû faire l’amère épreuve de le voir se dérober sous ses pas ; à cause de la bêtise d’une frange inconsciente. Pourtant imprégné de son talent, il ne s’avoue pas vaincu. Menant de front ses obligations d’étudiant et son engouement d’artiste. C’est dans cette veine qu’une opportunité lui est offerte. Lorsqu’il est sollicité par les membres du groupe « Faxed » de Carrefour, pour venir étaler ses vocalises impromptues dans leur musique. Bien que cette première tentative se soit avérée éphémère, du fait que cette formation n’avait pas les moyens de sa promotion. Imbu de tout ça, Régi a préféré muter vers Delmas; où il a trouvé un autre ensemble, le « Groove » plus compatible avec ses ambitions. Avec lequel, il a pu enfin s’exposer à une audience attentive.

Cangé lui répondit :’’ qu’il ne se voyait pas mettre un prix sur son talent, comme une marchandise étalée à qui mieux mieux

Et mettre en valeur ses capacités dans quelques morceaux qui ont fait mouche. Incluant mete m sou sa, dont le vidéo clip a créé quelques remous. Mais, victime d’un producteur léger, leur répertoire n’a pu être divulgué dans les médias. De cette constatation, R.C s’est trouvé dans l’obligation de changer de quartier encore une fois. En contactant le promoteur Henry J. Louis qui avait une réputation d’un professionnel scrupuleux. Et ce dernier l’a introduit au sein du groupe « Fresh » qui l’a mis à un palier addenda. Grâce auquel, il a acquis autant de révérence pour la suite de sa carrière. Tout en le mettant dans le collimateur d’autres magnats du music-hall local. Ainsi que d’un auditoire plus averti qui a fait de lui l’objet de sollicitations inattendues. Incluant une performance au ‘’Twoubakonpa’’ qui lui a permis de mettre en évidences d’autres facettes de sa capacité, dont une interprétation inédite de ‘’Pran pasyans’’ du « Tropicana ». Finalement révélé, ce chanteur prodigieux, à même de chanter dans tous les styles, fait courir la ville. Sur cette lancée, il est bruit que la direction du groupe « Zenglen » devrait être au pays à la recherche d’un vocaliste pour remplacer Gracia Delva que l’immigration états-unienne venait de refouler au pays. Confiant en son talent, Régi a dit à son manager :’’si c’est le cas, je devais être en première ligne’’. Mais, celui-ci lui a confirmé qu’il était un élément d’intérêt. Et, était en contact avec l’impresario du « Zenglen » qui était à l’époque J. Bellande à cet effet. C’est ainsi que ce dernier est venu incognito le voir performer au club ‘’Tempo Plus’’ à Pétion-Ville. Où il a donné une performance à couper le souffle. Par la suite, c’est le maestro du groupe, le très avisé Jean Richie Hérard qui est rentré au pays pour s’enquérir des potentialités de sa nouvelle acquisition. 

Et à la question du maestro au brio convoité ; à savoir comment il comptait négocier les termes de son contrat ? Cangé lui répondit :’’ qu’il ne se voyait pas mettre un prix sur son talent, comme une marchandise étalée à qui mieux mieux. Et que son appréhension découlerait du fait que son intégration au « Zenglen » voulait dire qu’il devait laisser son pays, abandonner sa famille et, le cas échéant, sa mère qui dépend de lui. Et c’est la raison pour laquelle il n’entend rien signer. Afin d’être en charge de sa propre liberté’’. Quelle confession de foi ! Ce qui a quand même laissé Richie admiratif. Lequel pensait généreusement, qu’il fallait coûte que coûte, octroyer quelle que soit sa décision, à Cangé ce visa d’entrée. Et le mettre dans un environnement capable de l’encourager. Hors du circuit local, trop destructif à l’égard des jeunes talents.

Subséquemment, le jeune prodige s’est finalement retrouvé avec le « Zenglen » en Floride. Où il ne lui pas pris du temps pour s’intégrer à un ensemble qui avait bien besoin de son souffle exclusif. Et faire taire les irréductibles régionalistes de Gracia Delva qui ont dû admettre la supériorité de la nouvelle recrue. Qui est introduit sur le champ avec le morceau ‘’5 sans +1’’. Tout en étant flanqué d’un partenaire vocal complémentaire. En la personne de Frérot J. Baptiste, un autre talent déniché en Haïti, venu pour la même cause. Evidemment, le duo va prendre d’assaut la scène du konpa, à travers l’œuvre :’’ 5 Etwal/Nou ka jere tisa a’’, dans laquelle ‘’Pèlas’’ a fait découvrir un « Zenglen » à l’heure du temps ; incorporant des paramètres qui permettent au groupe d’agrandir son public. Notamment avec l’apport vocal de Régi qui y a injecté sa brillance de vocaliste polyvalent ; à dessein d’un falsetto épinglé lui donnant droit à toutes subtilités dans les morceaux : child support, fkd, el konpa, i need you, 18 ans, 5 sans +1.

Donnant au groupe une posture diversifiée qui leur permet de retrouver leur public d’Europe, des Antilles, d’Haïti et de la diaspora qui les ont à nouveau consacrés groupe favori du konpa. Mais, il va pourtant se faire piéger par le nouveau manager du groupe Achilles St. Hilaire qui lui a fait comprendre, ainsi qu’à Frérot, combien ils étaient indispensables pour le groupe. En plus de son tempérament réfractaire, non compatible avec la discipline rigoureuse de Richie. Sans penser que la sagesse peut-être un exutoire vous permettant d’être à l’écoute de la mémoire du cœur. Puisque le talent n’est rien sans la raison. Après les avoir soudoyés de louanges et de fric, le manager les a portés à abandonner le groupe. En leur promettant leur propre orchestre. En tout cas, c’est au pays que les trois amigos ont concocté le projet « Fasil ». Une initiative qui s’est avérée être un fiasco. Puisqu’en fin de compte, seul Régi est resté à gérer cette entreprise. Car, Frérot qui était toujours réticent à ces actions démentielles a fini par déserter. Tandis qu’Achilles fut tout simplement évincé.

Sans penser que la sagesse peut-être un exutoire vous permettant d’être à l’écoute de la mémoire du cœur

Avec son « Fasil » Régi n’a pu quand même convaincre et a laissé sa belle voix s’égarer. En côtoyant l’indulgence dans la facilité, à travers quelques interprétations fortuites dont ‘’Ti Pouchon’’ de Toto Nesesite. Puis, dans un éclair a retrouvé le « Zenglen » sans Richie dans l’œuvre :’’Rezilta’’ pour renouer avec ses traits sublimes dans : Zenglen nan baz, rezilta, promise, lanmou se jwèt aza, dance in the dark, pa fè sa. Avec cette voix cool et décontractée qui a bien mérité de ce nouveau tour de piste dans la bande à Brutus dont il a eu l’ultime honneur d’être le maestro. Un statut qui n’a pas plu à certains et qui causa éventuellement sa démission du groupe. Se retrouvant par la suite dans d’autres tentatives sans lendemain.

Pour éventuellement regagner son « Fasil » qui n’arrive pas toujours sur orbite. Bien qu’entre-temps il s’est contenté de quelques collaborations avec : « Kadans », « Suav », Frantz Dee, Fantom et autres. Et fut même l’objet de requête du groupe « Djakout #1 » ; ce qu’il a refusé. En fin de compte, c’est en compagnie du fameux Déner Céïde, qu’il a entamé son dernier projet dans la formation du groupe « Zafèm ». Et dont les morceaux ‘’savalou’’ et ‘’aladeka’’ ont été offerts en primeur au cours de l’été 2019 à 2020. Une association qui a étalé deux musiciens  ingénieux ; spécialement Céïde qui demeure l’un des plus prolifiques compositeurs, et aussi, chanteur, guitariste, arrangeur et contributeur du milieu ambiant. Et bien sûr, Cangé avec sa voix emblématique et ses traits non négligeables ; mais aussi des histoires rocambolesques. Nonobstant, une alliance qui a de quoi donner des sueurs froides aux compétiteurs établis. Lesquels ont été épargnés à la dernière seconde par le Gong providentiel du Covid-19. Même si l’on attend depuis. A bon entendeur !

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