N’oublions pas les oubliés

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Scène de désolation à Jérémie suite au passage de l'ouragan Matthew.

Chaque semaine, dans cette rubrique, nous nous souvenons de ceux et celles qui se sont battus, ont aussi combattu, ont même donné leur vie pour que les droits humains, la liberté et la justice fleurissent en ce monde de ténèbres où les vautours du néolibéralisme mondialisant dépècent à grands coups de politique et pratiques économiques tranchantes la chair de millions d’êtres humains qu’ils ont marginalisés, condamnés à vivre dans la géhenne, l’extrême misère, condamné au plus profond désespoir pouvant conduire à la mort.

Cette semaine, notre propos est d’avoir une pensée pour ces multitudes humaines abandonnées à leur sort, abandonnées aux imprévisibles et souvent dévastateurs aléas de la vie. Nous ne pouvons et ne devons pas les oublier: les marginalisés, les laissés pour compte, les exclus, les sans-logis, les sans-le sou, les sans-abri, les sans-travail, les sans-papier, les sans-avenir, les sans-espoir, les oubliés d’un système mondialisant de plus en plus prédateur et carnassier. Il faut continuer le travail des devanciers, dénoncer les idées reçues, les trafiquants  de la dignité humaine, les exploiteurs de la force de travail des catégories sociales opprimées, les dilapidateurs des fonds publics qui n’ont cure de la misère humaine, et, avec le camp progressiste, trouver des alternatives. N’oublions pas les oubliés.

Commençons par les oubliés de chez nous, les oubliés de la Grand’Anse, de la presqu’île du sud dévastée par un violent ouragan. Des candidats, pendant la période électorale, sont allés séduire des populations dans le plus profond dénuement en leur distribuant des kits alimentaires, juste le temps pour eux de venir débiter leurs vaines promesses et leurs traditionnels mensonges et de s’en retourner chez eux en hélicoptère. La ville des Cayes sous les eaux, saccagée par les intempéries, a eu droit, pour sa longanimité à endurer le malheur, les affres cycloniques, à un carnaval au cours duquel un ancien président de la république s’est donné en honteux spectacle, en compagnie au président récemment mal élu, à une population réclamant à cor et à cri de soulager sa détresse.

Manifestation à Port-au-Prince contre la visite de Ban Ki-moon

Les dépenses inutiles et extravagantes pour l’organisation du carnaval national dans la ville des Cayes n’ont fait qu’exaspérer les familles terriblement frappées depuis cinq mois par l’ouragan Matthew et qui vivent encore dans des conditions inhumaines. En pleine crise économique, avec une dette nationale au-delà des 2 milliards de dollars américains, la facture pour les trois jours de fêtes aux Cayes s’est élevée à plus de 3,6 millions de dollars. Ce n’est pas normal, c’est inhumain. Pour les habitants de la région, ce carnaval a été seulement une occasion de bamboche pour Martelly, Jovenel, leurs épouses, leurs semblables politiques et le secteur bourgeois. La population encore dans le dénuement a été complètement mise de côté, oubliée. N’oublions pas les oubliés.

            Depuis 2010, Haïti, ravagée par le choléra, vit la pire catastrophe épidémique que le monde ait connue. Catastrophe imputable aux Casques bleus népalais de l’ONU. Pendant longtemps cette organisation internationale a refusé de prendre ses responsabilités, refusé d’accepter sa culpabilité et surtout refusé de dédommager les familles des plus de 10 000 personnes décédées et des plus de 800 000 cas de personnes contaminées. C’est seulement du bout des lèvres que l’ancien secrétaire général  Ban Ki-moon, en 2016, finit par reconnaître officiellement, devant l’assemblée générale  de l’ONU, le rôle qu’ont joué les Nations unies dans l’épidémie de choléra qui ravage le pays:« Nous n’avons tout simplement pas fait assez concernant l’épidémie de choléra et sa propagation. […] Nous sommes profondément désolés pour notre rôle. » Jusqu’à présent, les dédommagements se font encore attendre. On a bien l’impression que les victimes et leurs familles sont oubliées des instances internationales et même de leur propre gouvernement. N’oublions pas les oubliés.

            Si en ce vingt et unième siècle des gens meurent encore de faim alors que cette catastrophe pourrait être amplement évitée, c’est parce que des millions de personnes sont victimes d’un oubli apparemment calculé de la part d’un système qui les tient à l’écart d’une répartition équitable des richesses. Les chiffres sont accablants: 795 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, soit 1 personne sur 9.

La grande majorité des personnes souffrant de la faim vivent dans des pays en développement, où 12,9% de la population est sous-alimentée. L’Asie comprend deux tiers des personnes sous-alimentées dans le monde. Le pourcentage en Asie du Sud a diminué ces dernières années mais il a légèrement augmenté en Asie de l’Ouest. L’Afrique subsaharienne est la région avec la plus forte prévalence (pourcentage de la population) de la faim. Une personne sur quatre y est sous-alimentée.

La malnutrition provoque la mort de 3,1 millions d’enfants de moins de 5 ans chaque année, soit près de la moitié (45%) des causes de décès. Un enfant sur six, soit 100 millions d’enfants souffrent d’insuffisance pondérale dans les pays en développement. Un enfant sur quatre souffre de retards de croissance. Dans les pays en développement, ce chiffre peut atteindre un enfant sur trois.

Dans le monde en développement, 66 millions d’enfants en âge d’aller à l’école y vont le ventre vide, dont 23 millions rien qu’en Afrique. Selon les estimations du PAM, il faudrait 3,2 milliards de dollars par an pour nourrir les 66 millions d’enfants en âge d’aller à l’école qui ont faim. Ce sont tous des enfants oubliés par un système qui engloutit des milliards dans la vente d’armes à des pays tels que l’Arabie saoudite et Israël, dans la construction de nouveaux sous-marins à propulsion nucléaire, de bombardiers furtifs, de systèmes anti-missiles ultrasophistiqués, pour ne citer que ces armes apocalyptiques.

Il n’y a pas que la faim à tuer ou à handicaper enfants et adultes dans les pays en développement. Les maladies, particulièrement les maladies infectieuses, font d’immenses ravages dans les pays dont les populations sont oubliées des oligarchies locales à la solde des grands consortiums d’argent en occident. Les maladies liées à l’eau sont une véritable tragédie pour l’humanité, tuant plus de 5 millions de gens chaque année.

Ainsi, le vibrion cholérique véhiculé par l’eau est responsable d’épidémies redoutables. Le choléra touche actuellement tous les continents, mais  c’est dans les pays du Tiers-Monde que cette maladie fait le plus de victimes. L’agent pathogène du choléra est endémique en Asie du Sud-Est depuis plus de mille ans. En 1970, elle a atteint l’Afrique de l’ouest où le choléra n’avait pas sévi depuis plus d’un siècle. La maladie est endémique sur la plus grande partie du continent où le nombre de cas est en augmentation. Les conflits et les mouvements de masse des réfugiés favorisent les épidémies.                     Le paludisme reste la maladie parasitaire la plus fréquente au monde (environ 41% de la population mondiale, soit 2.3 milliards de personnes). On recense entre 300 et 500 millions de cas par an (infections nouvelles ou réinfections) dont près de 80% en Afrique sub-saharienne. Il s’agit d’une des plus meurtrières de toutes les affections humaines. Elle tue chaque année 1.5 à 2.7 millions de personnes dont 1 million d’enfants de moins de 5 ans. Depuis une dizaine d’années, l’endémie tend à stagner.

La bilharziose et l’onchocercose, peu connues du grand public, sont deux autres parasitoses qui font des ravages dans les pays en développement. La première est une maladie parasitaire due à des vers « les bilharzies » ou « schistosomes » dont il existe 5 espèces susceptibles de parasiter l’homme. La pathologie clinique est liée à la ponte des œufs qui migrent à travers les parois digestives, vésicales, génito-urinaires, dans le foie ou, plus rarement, dans les vaisseaux pulmonaires. Plus de 300 millions de personnes sont touchées par cette maladie.

L’onchocercose ou ”cécité des rivières”, est une maladie parasitaire transmise par la piqûre d’une mouche « la simulie ». L’onchocercose entraîne de sérieuses lésions cutanées et dans sa phase finale une cécité irréversible. Plus de 15 millions de personnes sont actuellement atteintes par la maladie dont une grande majorité en Afrique sub-saharienne. L’onchocercose représente la 2ème cause de cécité d’origine infectieuse dans le monde. Cette maladie est endémique dans 30 pays d’Afrique et 6 pays d’Amérique latine. Environ 120 millions de personnes sont exposées au risque d’onchocercose.

Chez nous ou ailleurs dans les pays en voie de développement ce sont les populations ou portions de population marginalisées, négligées, méprisées, refoulées, bafouées, oubliées qui paient un lourd tribut à la faim et aux maladies. Ce sont nos voix militantes, nos dénonciations sans relâche, les démarches actives d’organisations nationales et internationales conséquentes, les prises de position et actions déterminées de gouvernements responsables, progressistes sinon révolutionnaires et, surtout,  une grande mobilisation organisée des peuples qui finiront un jour par tirer de l’oubli  les marginalisés, les laissés pour compte, les exclus, les sans-logis, les sans-le sou, les sans-abri, les sans-travail, les sans-papier, les sans-avenir, les sans-espoir, bref, les oubliés de la planète.                                                N’oublions pas les oubliés.

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