L’exil d’une nation

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Les hôpitaux publics souffrent d’une pénurie chronique de fournitures et de médicaments, accompagnée d’une profonde détérioration de leurs installations.

Haïti gémit sous les lourdes bottes de ses dirigeants et les balles meurtrières des bandes armées : une équation parfaite qui engendre la perplexité, l’angoisse, la tristesse et l’horreur. Les sanglots du peuple dépassent de loin les frontières du pays, mais les gouvernants font la sourde oreille à leurs prières et encore moins à leurs revendications et, curieusement, ils jouissent du soutien de plusieurs puissances, principalement les États-Unis, le Canada et la France. Presque personne, je pense, n’avait prédit des perspectives aussi lugubres pour le pays.

Certains analystes politiques, et beaucoup de gens dont moi-même, pensaient qu’Haïti avait touché le fond il y a plusieurs années, et surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Michel Martelly, à travers une mascarade électorale orchestrée en 2010, mais les faits nous ont prouvé que nous avions tort. Le chanteur obscène, habitué lors de ses représentations à montrer sa mauvaise éducation et son arrogance, à transmettre sans vergogne des idées sexistes et à se prodiguer en paroles vulgaires envers le genre féminin, a occupé la présidence pendant les années 2011 à 2016. Son implication dans le scandale Petro Caribe, le détournement de milliards de dollars, accordé en prêt à des conditions avantageuses au pays par le gouvernement vénézuélien, est une preuve supplémentaire de la corruption de son gouvernement et de la détérioration, surtout morale, de l’île. Cela s’est avéré, parmi beaucoup d’autres, un élément sans égal dans la dégradation galopante du pays.

Si Haïti a subi un black-out de l’information au cours des années 2018 à 2020, étant pratiquement oublié par les principaux médias, malgré sa détérioration politique manifeste, avec l’un des taux les plus bas de l’indice de développement humain, il occupe maintenant, avec une fréquence relative, les pages de certains des journaux les plus importants du monde depuis l’événement tragique de l´assassinat, le 7 juillet 2021, de son président Jovenel Moise, âgé de seulement 53 ans. Adulé par certains et vilipendé par une large majorité, le chef de l’Etat, empreint d’une soudaine conscience sociale, a osé menacer dans plusieurs de ses discours, par des attaques verbales impétueuses, de supprimer les privilèges de certaines familles fortunées du pays, alors qu’elles avaient soutenu et même financé sa campagne électorale. Ce fait, accompagné de facteurs cachés, révélés il y a quelques mois par le New York Times et alliés à des luttes internes au sein de son propre parti, ont selon toute probabilité été parmi les principaux motifs de son meurtre ignoble.

Le pays malheureux est actuellement tiraillé entre l’illégitimité et les excès du groupe au pouvoir, l’enrichissement de ses élites et la lassitude du peuple. Épuisée par tant de revers et de promesses trompeuses, abattue, fatiguée d’être victime des absurdités de ses dirigeants et submergée par ses énormes soucis, la population halète sous ses maigres ressources économiques. « Les hôpitaux publics souffrent d’une pénurie chronique de fournitures et de médicaments, accompagnée d’une profonde détérioration de leurs installations. » Le pays manque d’initiatives ; l’incompétence de ceux qui gouvernent, la rivalité brutale entre eux, l’appauvrissement accéléré de la population, et surtout la prolifération des bandes armées qui se disputent le territoire, ont radicalement bouleversé le paysage politique et beaucoup de gens affirment avec une tristesse méridienne que la vie était meilleure durant la dictature des Duvalier. Cela donne des ailes aux nostalgiques du duvaliérisme qui rêvent de reprendre le pouvoir et ainsi de rééditer le régime qui  commença en septembre 1957 et heureusement prit fin en février 1986, après le soulèvement du peuple qui  provoqua le départ de l´île du deuxième des Duvalier.

L’insécurité ambiante a eu comme conséquence immédiate l’exil ou la fuite d’une bonne partie des citoyens vers d’autres latitudes. Il convient ici de préciser les deux significations du mot exil, établissant une différence entre l’exil volontaire ou auto-exil et l’exil forcé, bien qu’il existe un lien intime ou une relation entre les deux aspects. En bref, l’exil forcé est lorsqu’une personne ou un groupe de personnes est contraint de quitter son pays ou le lieu naturel où il vit pour des raisons diverses, de préférence politiques, y compris l’intimidation et les menaces, pour avoir subi une peine d’emprisonnement en défendant ses idées, ou pour avoir été persécuté pour des raisons religieuses, ou pour appartenance à un groupe ethnique ou racial minoritaire, etc. L’exil volontaire est lorsqu’une personne ou un groupe quitte son pays d’origine ou sa résidence habituelle, poussé par de multiples raisons, telles que le manque de possibilités d’emploi, des conditions socio-économiques précaires et un profond sentiment de peur ou d’insécurité physique. Dans les deux cas, l’exil peut être interne ou externe. La nouvelle loi sur l’immigration promue par l’administration Biden qui facilite d’une certaine manière l’accès de certains ressortissants d’Amérique centrale aux États-Unis favorise un flux migratoire haïtien considérable vers ce pays.

Haïti dans son histoire récente a connu quatre périodes d’exil massif :

  1. A) pendant la dictature de Duvalier (1957-1986) où la vie des opposants réels ou des adversaires politiques supposés dépendait en grande partie des actions arbitraires des « Tonton-Macoutes », victimes d`un harcèlement brutal ; B) après le premier coup d’État contre Aristide dirigé par le général Raoul Cédras en septembre 1991, qui a abouti à une campagne de persécution féroce de ses partisans; C) au cours du second mandat d’Aristide (2001-2004), caractérisé par l’intimidation, les menaces et les crimes des « Chimères », bandes armées à la solde du président. D) Ces deux groupes susmentionnés ont incontestablement constitué l’embryon du phénomène actuel des gangs, qui sèment la terreur par des vols, des exactions, des enlèvements, des viols et des crimes divers. Actuellement, personne n’est en sécurité et le nombre élevé de professionnels, en particulier de médecins, qui ont été enlevés est notoire. Ces quatre situations décrites ont provoqué la fuite d’intellectuels et de cerveaux et l’exil d’innombrables citoyens. Je n’ai pas de statistiques fiables, mais on peut dire sans risque de se tromper que des milliers de personnes, en raison du climat étouffant d’insécurité et de l’incertitude quant à la satisfaction de leurs besoins vitaux, se sont engagées sur le chemin de l’exil pour se protéger et échapper à cet enfer.

Avec une densité de population de plus de 11 millions d’habitants, dont on estime que plus de 2 millions vivent à l’étranger, étant dispersés sur les cinq continents, en particulier aux États-Unis, au Canada, en République Dominicaine, en France, en Belgique et en Suisse pour ne citer que les principaux, mais la majeure partie de la population migrante, d’affiliation sociale différente, est basée à New York et à Miami. En vacances, lors de mes différents voyages à la Grosse Pomme pour rendre visite à ma famille, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de m’entretenir avec certains de mes compatriotes établis là-bas et d’écouter des récits effrayants de leur parcours de vie, c’est-à-dire depuis leur départ d’Haïti jusqu´à leur arrivée aux États-Unis. Certains, des âmes complètement perdues dans le vaste horizon new-yorkais, des histoires truffées de drame, émouvantes, qui gèlent le sang, des protagonistes qui se battent contre vents et marées pour surmonter les obstacles infinis auxquels ils doivent faire face. Des obstacles découlant de conditions de vie inhospitalières, des obstacles de toutes sortes,  des procédures interminables et épuisantes de régularisation migratoire, des différences culturelles et linguistiques, alliés aux intempéries et aux manifestations amères et humiliantes du racisme. À tout ce cadre, il faut mentionner le sens du devoir moral lié à la responsabilité dont ils font preuve, en envoyant des fonds à leurs familles pour alléger ou amoindrir leurs pénuries. Il est souvent difficile de mesurer ce problème en raison de l’ensemble des facteurs qui entrent en jeu dans cette situation lassante.

L’exil sous ses deux formes s’accompagne dans la plupart des cas d’éclatements familiaux, de ruptures conjugales, d’appauvrissements, qui peuvent conduire à de graves troubles psychologiques et à des pathologies psychiatriques, tels que des  désordres de la personnalité et une altération de l’identité, causés par le déplacement des gens vers des pays inconnus, voire hostiles et avec des mentalités et des langues différentes. Le candidat à la présidence d’Haïti et adversaire de François Duvalier, le professeur Daniel Fignolé, le réalisateur américain Joseph Losey, l’écrivain autrichien Stefan Zweig qui s’est suicidé au Brésil avec son épouse, l’écrivain et ancien ministre espagnol Jorge Semprún, le prix Nobel russe Alexandre Soljenitsyne, la chanteuse cubaine Celia Cruz, l’opposant iranien Bani Sadr, tous décédés, et d’autres en vie comme le champion d’échecs Gari Kasparov, les écrivains nicaraguayens Gioconda Belli et Sergio Ramírez, pour ne citer que quelques personnalités pertinentes, ont souffert et souffrent, malgré leur catégorie intellectuelle ou professionnelle et avec d’énormes différences ou nuances part rapport à l’immigrant commun, le chemin difficile imposé par l’exil et les vicissitudes qui lui sont inhérentes. Un événement inhabituel et tonitruant, peut-être unique dans les annales de l’histoire politique mondiale, est l’expulsion massive, aux États-Unis, au début de février dernier, par le gouvernement sandiniste, de 222 prisonniers politiques sortis des cachots de la dictature  matrimoniale Ortega-Murillo qui a annoncé qu’il déclarerait les déportés apatrides pour les avoir considérés comme des « traîtres à la patrie ». Ainsi commencent pour eux les aspérités de l’exil. À ce sujet, le jeune homme d’État chilien, Gabriel Boric, a écrit : « le dictateur ne sait pas que la patrie est portée dans le cœur et dans les actes, et n’est pas privée par décret ».

On parle abondamment des exilés cubains, nicaraguayens et vénézuéliens, mais on sous-estime ou on dédaigne d’autres de couleur politique différente, tels que l´haïtien, le hondurien, etc… Aujourd’hui, nous assistons avec indignation, étonnement et crainte à la fuite exponentielle des sujets haïtiens, victimes du climat d’instabilité et de l’absence de perspectives dans leur pays, produit d’une politique profondément injuste et répressive.

Les événements en Haïti se déroulent à un rythme vertigineux, aggravant chaque jour les malheurs du pays et martelant la population, et le découragement est évident. Il est risqué de faire une prévision, mais j’ai toujours confiance dans le peuple, héritier des esclaves en haillons et courageux qui ont joué un rôle important dans la geste de leur émancipation de la France en 1804, et qui ont démontré leur capacité de résistance, luttant avec courage et détermination contre de multiples adversités pour se libérer des mâchoires de la dictature sanguinaire de la dynastie Duvalier. Comme je suis également convaincu que, lorsque les circonstances se présenteront, un groupe d’hommes et de femmes, volontaires sérieux, compétents et intègres, prendra les rênes de ma patrie, l’orientant vers les chemins du respect et de la dignité de leurs semblables, en faisant appel à la collaboration sincère et scrupuleuse d’autres États, africains ou asiatiques, qui puissent nous assurer une aide décente, solidaire et des conseils appropriés, selon notre culture et notre mentalité. Parce que, comme beaucoup, je suis affamé de mon pays.

 

* Alix Coicou (médecin-psychiatre). Cet Article traduit en français, publié par le journal digital espagnol “ El Correo de Andalucía” le 16 avril 2023.

Séville ( Espagne), le 24 avril 2023.

 

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