Jean Henry Céant, enfin à la Primature!

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Le Premier ministre Jean Henry Céant

Difficile de penser qu’Haïti puisse continuer longtemps avec ce système ou ce régime politique. Malgré quelques imperfections soulignées çà et là dans le Rapport de la Commission sur la reforme constitutionnelle conduite par le député de Pétion-Ville, Jerry Tardieu, ce Rapport à lui seul peut déjà aider les dirigeants politiques haïtiens à sortir de ce bourbier constitutionnel dans lequel le pays évolue depuis plus de trois décennies. Car en dépit des critiques des uns et les félicitations des autres, jamais depuis l’existence de la Constitution  de 1987, il n’y a eu une démarche aussi volontariste, poussée et claire dont le seul but est de faciliter la tâche des acteurs politiques dans l’organisation du Pouvoir exécutif. Que l’on soit d’accord ou pas avec la proposition relative au remplacement du poste de Premier ministre à celui d’un Vice-Président élu en même temps que le Président, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il faudrait en finir avec le calvaire et les péripéties de la forme actuelle de désignation d’un Premier ministre. Cela ne peut plus continuer ainsi ! Depuis combien de temps le Notaire Jean Henry Céant a-t-il été nommé Premier ministre pour succéder au chef de gouvernement démissionnaire, le docteur Jack Guy Lafontant ?

Près de trois mois. Une éternité dans l’échelle des Etats où les Institutions fonctionnent normalement et où la cohérence constitutionnelle permet d’aller de l’avant sans se perdre en conjectures ni dans des atermoiements inutiles. A chaque démission ou nomination d’un Premier ministre, c’est toujours la même histoire en Haïti. Les mêmes scenarii totalement ubuesques pour finalement aboutir au même résultat : un vote d’approbation de la Déclaration de politique générale du Premier ministre. C’est insupportable à la fin cette comédie ! Le comportement des sénateurs et des députés Haïtiens dans le processus de ratification ou de l’approbation de la Déclaration de politique générale d’un nouveau Premier ministre devant le Parlement nous conduit dans une sorte de jeux loufoques dans lesquels ils ressemblent plus à des marionnettes manipulées par des marionnettistes jusqu’à la fin du spectacle dont le public, généralement des enfants accompagnés de leurs parents, connait à l’avance la fin. Aucun suspense ni de doute pour les plus âgés. Que c’est triste et monotone à la fois ! Durant plus de deux mois, le pays a été quasiment bloqué. La vie politique se résume au processus de ratification d’un Premier ministre qu’on ne cesse d’appeler « Premier ministre nommé » pour la simple et bonne raison que ce PM n’a ni résidence officielle, ni autorité, ni pouvoir légal sur personne durant tout ce laps de temps. Il est cloîtré soit chez lui soit dans un grand hôtel à Pétion-Ville où il reçoit amis et aspirants ministres.

Ce qui est une totale aberration constitutionnelle. C’est un « Usurpateur de fonction » comme  l’a fait remarquer, d’ailleurs, l’éminent juriste et homme de loi, Me Monferrier Dorval dans une interview télévisée à la Chaîne 20 à Port-au-Prince, le lundi 20 août 2018. Certes, usurpateur malgré lui dans la mesure où il n’est responsable de cette situation ridicule et guignolesque en même temps. Ce titre de Premier ministre nommé vient du fait que son prédécesseur peut rester en poste pendant longtemps tant le processus et la procédure devant l’amener à la Primature peut perdurer sans qu’il n’y ait vraiment de problèmes à surmonter. Les Haïtiens ont déjà fait l’expérience avec des dizaines de PM avant le Notaire de Bourdon.  Les retards ne viennent point des documents ou papiers du prétendant qui seraient faux ou manquants. Juste une question de volonté de faire traîner la procédure, le temps de négocier ou d’avilir le récipiendaire sans savoir pourquoi et à qui profite cette mascarade qui, à l’arrivée, se termine rarement mal pour lui. Puisque rares sont les personnalités désignées ou nommées qui n’obtiennent pas le feu vert du Sénat et de la Chambre des députés pour s’installer à La Primature, le nom du siège officiel du gouvernement haïtien. Mais une autre question subsiste dans le cas de Céant sur cette affaire de Commission d’enquête pour savoir s’il est Haïtien et aussi en infraction ou en règle avec la loi de ce pays. Parfois c’est à se demander si en Haïti on réfléchit comme tout le monde.

Le Notaire Jean Henry Céant devenu chef de gouvernement de son principal concurrent lors de l’élection présidentielle de 2016, Jovenel Moise

Voilà un monsieur, qui, il y a quelques mois a failli devenir Président de la République, se voit contraindre et forcer d’attendre les résultats d’enquête de deux Commissions parlementaires  différentes à travers l’administration et les institutions du pays en quête de vérité sur ses papiers d’identité afin de savoir si oui ou non il pourra devenir Premier ministre. Or, Jean Henry Céant a déjà été agréé à plusieurs reprises par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) pour être candidat à la présidence d’Haïti. Pas une seule fois, il n’a eu de difficultés ou de problèmes avec cet organisme indépendant, seul habilité à autoriser un citoyen haïtien à être candidat à un poste électif. Nous devons conclure que si pendant deux ou trois fois la candidature de Me Céant a été acceptée par le CEP, c’est que tous ses papiers sont conformes à la législation haïtienne. Alors, pourquoi les parlementaires qui eux-mêmes sont passés par le même processus du CEP se voient obligés d’aller enquêter sur les mêmes documents que l’ancien candidat à la magistrature suprême avait déjà déposés auprès de l’organisme électoral ? En clair, les parlementaires estiment-ils qu’un clandestin pourrait devenir Président d’Haïti mais pas chef de gouvernement ?

Ou pensent-ils que le poste de Premier ministre est beaucoup plus délicat et concerne davantage la souveraineté nationale que celui de chef de l’Etat ? Sinon, l’on ne comprend pas très bien cette idiotie. En revanche, on peut comprendre qu’ils prennent toutes les peines du monde à vérifier les papiers d’un citoyen qui n’a jamais été candidat. Le cas de Jean Henry Céant est une preuve supplémentaire que la Commission d’amendement de Jerry Tardieu prend tout son sens afin qu’on devienne un peu plus sérieux dans ce pays. Haïti n’est pas le seul Etat sur cette terre. Il faut un moment où l’on pense à ceux qui le regardent. Les partenaires d’Haïti ne comprennent pas cette histoire de vérification des papiers pour quelqu’un qui fut trois fois candidat au poste le plus élevé dans la hiérarchie du Pouvoir exécutif et qui vient d’être nommé Premier ministre 18 mois plus tard. Par nos bêtises, nos « amis » étrangers nous regardent déjà de haut quand on se dit Haïtien. Mais s’il faut encore en rajouter, ils finiront par croire qu’ils ont raison de penser que les Haïtiens sont un peuple particulier. Bizarrement, depuis la publication dans le journal officiel Le Moniteur du décret présidentiel nommant le Cabinet ministériel, il y a eu deux gouvernements dans le pays.

Un gouvernement démissionnaire dirigé par le PM Jack Guy Lafontant qui expédie les affaires courantes et celui de Jean Henry Céant attendant d’être ratifié par le Corps législatif.  Sauf que l’un et l’autre sont dans l’expectative. Dans le cas de Jean Henry Céant, les parlementaires n’auraient pas dû attendre tout ce temps puisque, comme nous l’avons dit dans la précédente Tribune, le Notaire est un politique et qu’au Parlement il a beaucoup d’amis. Beaucoup plus que la plupart de ces prédécesseurs qui ont traversé l’épreuve sans aucune difficulté. Attente d’autant plus inutile que le Président de la République Jovenel Moïse détient même relativement une majorité dans les deux branches de l’Assemblée Nationale. En plus ils le savent, ils allaient tous voter sa ratification. Or, les sénateurs et les députés ont tellement traîné les pieds dans ce dossier que finalement la date de la clôture de la  deuxième session ordinaire constitutionnelle est arrivée à échéance le lundi 10 septembre.

Ce départ en vacances des députés avait naturellement suscité quelques doutes dans l’opinion publique quant à la ratification du Premier ministre et de son cabinet ministériel au cours de ce mois de septembre. Mais deux jours après, le chef de l’Etat a dû user de son droit constitutionnel pour convoquer les députés en session extraordinaire afin de poursuivre ou du moins venir approuver la Déclaration de politique générale du Premier ministre après avoir joué le pièce de théâtre habituelle. En effet, le Sénat où le Premier ministre avait déposé en premier ses papiers prouvant qu’il est bien Haïtien et qu’il remplit toutes les conditions requises non seulement pour devenir chef de l’Etat, mais aussi être Premier ministre, l’avait invité à venir faire enfin l’énoncé de sa politique générale le mercredi 12 septembre 2018 après que la Commission sénatoriale eut validé l’ensemble des documents déposés.

Présent à l’heure dite (13 heures) ce vendredi 14, mais comme d’habitude la séance n’a commencé qu’à la fin de la journée ce qui n’est pas un problème en soi dans la mesure où le passage du Notaire devant cette assemblée ne devrait être qu’une simple formalité. Sauf que sous prétexte que le Sénat de la République, selon son Président Joseph Lambert, est le Temple de la démocratie, les sénateurs ont joué toute la nuit leur comédie en montant chacun à la tribune pour faire leur petit numéro et en posant infiniment de questions à un Premier ministre impassible qui répondait oui à toutes les questions tout en ayant un visage fatigué après une longue journée d’attente et une nuit sans sommeil. Si pour Céant le doute n’était plus permis tant chaque sénateur avait reçu une bonne promesse de la part du PM, certains observateurs attendaient la réaction des sénateurs vis-à-vis de la plupart des membres du cabinet gouvernemental puisque certains sénateurs eux-mêmes avaient étalé sur la place publique la situation fiscale de certains futurs ministres.

Après l’épisode d’un ministre qui aurait en sa possession pas moins de trois passeports : un américain, un haïtien et un canadien et donc retiré de la liste des ministres, il y a le cas d’une dame travaillant dans un ministère qui n’a jamais mis les pieds dans un bureau de la Direction Générale des Impôts (DGI) pour payer ses impôts. En apprenant qu’elle allait être nommée ministre dans le gouvernement de Jean Henry Céant, histoire sans doute de ne pas tout perdre au cas où elle serait mise à l’écart de la part des parlementaires, elle s’est contentée de déclarer au fisc qu’elle ne gagne que 23 000 gourdes par mois. Donc elle n’a payé à la DGI que l’Impôt pour les cinq années réclamées par la procédure mais seulement sur les 23 000 gourdes mensuelles. Autant dire une misère. Or, après vérification, les deux Commissions d’enquête parlementaire ont découvert qu’elle perçoit comme salaire mensuel plus de 300 000 gourdes là où elle travaille. Cette dame n’est pas la seule parmi les membres du cabinet Céant qui soit en délicatesse avec l’administration fiscale haïtienne. Ce cas assez parlant et explicite laisse à penser que les parlementaires en général ou les députés en particulier allaient exiger des explications au PM et même demander de renvoyer tous les membres dont les dossiers comportent certaines anomalies.

Jack Guy Lafontant

Dans un premier temps, comme pour le ministre « étranger », certains pensaient qu’il aurait pu avoir d’autres départs. Il n’en est rien. Les fraudeurs présumés du fisc n’ont pas été inquiétés au Sénat de la République samedi 15 au petit matin tout comme à la Chambre basse le dimanche 16 au matin également. Après avoir fait leur show toute la nuit du samedi soir, les députés ont suivi le même chemin que leurs camarades de la chambre haute. Si certains députés sont bien revenus sur le dossier de ces ministres « étrangers » et qui ont des problèmes de mémoire pour payer leur dû au fisc, cela n’a pas suffi à empêcher la validation de la liste du cabinet au complet. Les deux Chambres ont donné séparément un vote de confiance à l’énoncé de la politique générale du PM et l’approbation à son cabinet ministériel comme il était présenté devant elles. A une large majorité, soit 21 voix pour sur 30 avec 5 voix contre et 2 abstentions, le citoyen Jean Henry Céant a été confirmé dans sa fonction de deuxième Premier ministre de la présidence de Jovenel Moïse par le Sénat.

Un vote à l’identique de celui qui avait acclamé l’ancien Premier ministre Jack Guy Lafontant en février 2017. Seuls les sénateurs de l’opposition pro-Lavalas (Evalière Beauplan, Nenel Cassy, Ricard Pierre et Antonio Cheramy) et un électron libre, Patrice Dumont, ont voté contre. Concernant les deux abstentionnistes, outre le sénateur du Sud, Jean Marie Salomon de l’OPL, il y a un proche du Président Jovenel Moïse qui d’ailleurs est du PHTK, Kedlaire Augustin, sénateur du Nord-Ouest, très remonté ces jours-ci contre son ami Jovenel qu’il estime avoir oublié son département avec sa Caravane du changement. Bien sûr il reste la cohorte des sénateurs PHTK et alliés (Rony Célestin, Jean Marie Ralph Fethière, Denius Francenet, Denis Cadeau, Onondieu Louis, Dieudonne Luma Étienne, Sorel Jacinthe, Jean Rigaud Belizaire, Jean Renel Senatus, Youri Latortue, Carl Murat Cantave, Garcia Delva, Wanique Pierre, Dieupie Chérubin, Nawoon Marcelus.

Il y a également, Pierre Francois Sildor, Richard Lénine Hervé Fourcand, Willot Joseph, Wilfrid Gelin, Ronald Larèche) qui tous ont voté en faveur du Premier ministre.  Même un Jacques Sauveur Jean très en verbe à l’égard du Président de la République a contribué à la ratification de Jean Henry Céant. Le pays a suivi à la télévision avec le même courage depuis la Chambre des députés le spectacle qu’ont donné les députés de toute tendance du  samedi 15 au dimanche 16 septembre au matin pour la ratification du Notaire de Bourdon comme successeur du docteur de Pétion-Ville. Avec 84 votes pour, 5 contre et 4 abstentions, moins de 24 heures après les sénateurs, Jean Henry Céant a officiellement obtenu le feu vert du Parlement pour s’installer à la Villa d’Accueil, la Résidence officielle des Premiers ministres. Malgré des discours et autres interventions dans lesquels tout y passe, du dossier PetroCaribe à de grands projets de développement en passant par la lutte contre la corruption, tout le monde avait compris que la porte du Paradis était grandement ouverte pour  le Notaire de l’establishment politique et mondain haïtiens.

Au passage, signalons que le groupe de l’opposition, constitué de seize députés dont Abel Descollines, député de Mirebalais, est l’un des animateurs, a volé en éclat durant cette nuit de folie où tous les coups étaient permis avec l’espoir que les promesses faites par le Premier ministre seraient respectées. En tout cas, dans sa longue Déclaration qui en compte près de 40 pages dans lesquelles il a multiplié les promesses avec en clé de voute les sept priorités du candidat Jovenel Moïse devenu Président de la République, Jean Henry Céant est rentré dans le costume du deuxième chef de gouvernement de « Neg Bannann » nan. Bien qu’il parte sur un handicap politique, puisque deux partis ont pris position publiquement pour dire qu’ils ne font pas partie du nouveau gouvernement. Il s’agit de l’OPL de Edgard Leblanc Fils qui ne reconnaît aucun membre dans le gouvernement. Appelé quelques minutes avant la publication de la liste du cabinet pour lui annoncer qu’on lui a réservé le Ministère du Commerce et de l’Industrie pour son Parti, le patron de l’OPL estime que cette démarche n’était pas conforme à une entente politique pour une participation au gouvernement. Du coup, Edgard Leblanc Fils a décliné l’offre pour son organisation d’entrer au gouvernement.

Après, c’était au tour de LIDE (Ligue Dessalinienne) du trio Claudy Gassant, Gabriel Fortuné et de Carl Jean Jeune d’annoncer qu’il n’a désigné personne au sein du gouvernement de Jean Henry Céant. Selon Me Claudy Gassant, certes il y a quelqu’un proposé par le sénateur Jean Renel Sanon du nom de Edwing Charles. Mais c’est le choix personnel du sénateur qui a proposé le nom de son chef de Cabinet pour être ministre de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC). Cela n’a rien à voir avec LIDE avance Claudy Gassant. Donc Edwing Charles n’est pas le ministre du Parti mais l’ami du sénateur de l’Ouest Jean Renel Sanon dit Zokiki ; bien que celui-ci soit membre de LIDE. Ainsi, après le retrait de ces deux partis dans la négociation avec l’exécutif, il ne restait que le PHTK et ses alliés, le Parti Renmen Ayiti et la Plateforme VERITE, le Parti de feu Président René Préval aujourd’hui pris en main par l’ancien ministre de l’Agriculture Joanas Gué.

A eux d’assumer la réussite ou l’échec du nouveau Premier ministre qui sait qu’il va naviguer dans des eaux troubles et sablonneuses avec une opposition et la population en général qui l’attendent dès son installation à la Primature le lundi 17 septembre 2018 après une cérémonie d’investiture au Palais national le même jour. Durant plus d’une année, malgré la dynamique déployée par le Président Jovenel Moïse, aucun des grands axes prioritaires entre autres, éducation, électricité 24/24 heures ou encore la reforme de l’Etat qu’il avait promis durant sa campagne, n’a pu être concrétisé. Le nouveau Premier ministre saura-t-il mieux faire marcher la machine gouvernementale afin de réussir là où son prédécesseur a échoué ? Le Notaire Jean Henry Céant devenu chef de gouvernement de son principal concurrent lors de l’élection présidentielle de 2016 saura-t-il profiter de toutes les prérogatives que la Constitution lui accorde en tant que Premier ministre pour mener à bien la gestion du pays ?

Enfin, troisième et dernière interrogation : y  aura-t-il conflit d’intérêts et de pouvoir entre les deux têtes du pouvoir exécutif ? La réponse à ces trois questions viendra certainement très vite vu l’état de la Nation et la situation économique et sociale dans laquelle le pays se trouve actuellement. Une situation explosive qui attend l’homme de Bourdon avec ceux qui appellent déjà à un deuxième round social comme celui des 6, 7 et 8 juillet 2018.

 

C.C

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