J´ai peur

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Je ne cesse de penser aux êtres sans défense qui vivent dans les villages d´Amérique Latine, d´Asie et d´Afrique, complètement dépourvus des moyens les plus rudimentaires pour survivre à cette si virulente et cruelle plaie.

Je me suis réveillé un jour du mois de mars complètement troublé par les nouvelles qui parlaient de la gravité de la pandémie et de l´imminence du décret d´urgence pour éviter sa propagation et amoindrir ses possibles conséquences. Une profonde tristesse m´a envahi et se sont desserrés, en ce moment, les fils qui tissent ma conduite traditionnelle. Mon existence, avant, était paisible, routinière et se développait sans grands sursauts. Durant quelques jours, j´ai vécu avec un grand mélange de préoccupation, et pourquoi ne pas le dire d´angoisse, partagé, comme j´oserais affirmer, par une ample majorité. Alors, j´ai beaucoup réfléchi et ainsi commença mon processus d´adaptation au nouveau milieu ambiant, mettant en pratique mes connaissances professionnelles et mes ressources personnelles. Ma peur s´est profondément atténuée, mais je ne rougis pas en confessant qu´il reste encore en moi des braises de l´impact que cette circonstance me produisit, essayant avec insistance que l´anxiété ne soit pas ma compagne habituelle.

Je suis né et j´ai grandi dans une république bananière, où la misère insolente et la violence sont endémiques.

Cette situation de peur me rappelle une expérience, de caractéristiques très différentes, vécue, que je désire partager, me permettant d´émettre des réflexions qui, naturellement, peuvent être très discutées. Je suis né et j´ai grandi dans une terre du Tiers Monde, une république bananière, où la misère insolente et la violence sont endémiques, et l´économie administrée à son libre arbitre par quelques familles. Là-bas, à la fin des années 60, la dictature ne lésinait pas sur ses efforts et ses méthodes pour museler le peuple, à la critique la plus bénévole, au moindre commentaire défavorable ou attitude qualifiée de douteuse, toutes les fois qu´elle interprétait ou avait l´intuition que l´intention était d´égratigner ou de secouer le pouvoir en place. Les dissidents ou opposants politiques étaient persécutés sans haleine, ni compassion, quelques-uns d´entre eux furent lâchement assassinés, tandis que d´autres, pas plus chanceux, allaient remplir les étroites et immondes ergastules du régime, qui partageait sa sinistre réputation avec les plus féroces autocraties de l´époque. Ses sbires, sa milice exécutaient sans pitié, accomplissant sans protester et sans le moindre remords de conscience leur devoir d´obéir aux ordres du Chef, ce que la philosophe allemande Hannah Arendt appelle la banalité du mal.

Je me souviens avec joie et un peu de nostalgie du petit groupe d´amis, un sextet, que nous formions dans les deux derniers cours de l´enseignement secondaire, vers les années 1968-1969, et avec amertume de certaines de nos réunions improvisées, à midi après la fin des classes, commentant les récents actes protagonisés par le satrape et sa clique. Il s’était forgé une grande confiance entre nous, brisée parfois par la peur et par les rumeurs qui faisaient allusion à l´omniprésence du “ leader de la révolution”, alimentée par les adulateurs du dictateur. On avait risqué de continuer à parler, pas avec la prétention d´être des héros, bien au contraire, mais inconsciemment pour nous défouler et en même temps  nous soulager de tant d´oppression et de répression. Jusqu´à présent, je tressaille quand me viennent à l´esprit les militaires fusillés, les nombreuses familles démembrées, écrasées par l´angoisse, les larmes et la désolation, et le climat de terreur installé.

J´ai peur en constatant que je n’arrive pas à appréhender la dimension de ce mal.

Je ne veux d’aucune manière minimiser ou sous-estimer les effets psychologiques nocifs et de nature divergente qu´entraîna ce pouvoir totalitaire qui gouvernait ma patrie, mais la sensation actuelle de peur, dans cette crise générée par le Coronavirus, diffère beaucoup, á mon avis, de celle relatée antérieurement. La première est une peur physique, palpable, qui nous menace et agit sur notre psychisme, elle provient d´un ennemi visible. Tandis que celle qui nous occupe est radicalement distincte, du fait qu´elle n´a pas de visage. Elle est incisive, amorphe, éthérée et on vit pire. Elle détruit silencieusement et son invisibilité impose respect et crainte, parce qu´elle peut poser son nid en chacun de nous. Il semble imposer un châtiment, comme dirait le poète français Jean de La fontaine dans sa fable “Les animaux malades de la peste”, se référant à une imaginaire épidémie de peste, “ un mal que le ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre” exprimé dans ce descriptif vers, et nul n´échappe à son influence, à son pouvoir, et par conséquent provoque de l´anxiété, des sentiments d´impuissance et perturbe l´essence de notre être. Personne n´est en sécurité, il s´agit d`observer scrupuleusement les mesures prophylactiques, de prendre des précautions extrêmes, et on a la sensation, parfois, de ne pas être en train d´appliquer de manière littérale et rigoureuse les conseils et indications prodigués. A tout ce qui précède, il faut ajouter et mettre l´accent sur le long et inachevé confinement, la puissante létalité de la pandémie et son caractère global, ce qui infuse une énorme intranquillité et imprime de plus en plus de dangerosité au Covid 19.

Il convient de ne pas nous laisser distraire par les différentes théories, de nombreuses très contradictoires, qui circulent sur l´origine de cet agent pathogène qui a causé des malheurs colossaux dans la société mondiale, mais plutôt de rassembler nos efforts pour aider aux acteurs qui, au prix de leur vie, luttent contre ce mal qui s´est installé entre nous. Nous avons la capacité de nous adapter aux situations- limite, comme les guerres, les catastrophes naturelles etc., et celle-ci est l´une d´entre elles, mais je ne cesse de penser aux êtres sans défense qui vivent dans les villages d´Amérique Latine, d´Asie et d´Afrique, complètement dépourvus des moyens les plus rudimentaires pour survivre à cette si virulente et cruelle plaie. J´ai peur en constatant que je n´arrive pas à appréhender la dimension de ce mal.

Docteur Alix Coicou
Médecin- psychiatre
Séville (Espagne),
14 Avril 2020

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